Attentats de Paris : l’info inaccessible

En France, environ 300000 personnes sourdes ou malentendantes ont comme langue maternelle (ou première) la langue des signes française (LSF). Cela correspond au nombre d’habitants de la ville de Toulouse (4ème ville française par sa taille), du département des Vosges ou encore de l’ensemble de la population de la région Corse.
Pour ces personnes, accéder au français oral est impossible. Il n’entendent pas (il est parfois bon de la rappeler) ils ne lisent pas forcément sur les lèvres, surtout quand l’orateur est à la télévision. Par ailleurs, imaginer qu’ils pourraient suivre des reportages télévisés uniquement en lisant des sous-titres qui défilent rapidement est illusoire. D’autant que ces sous-titres (quand il y en a) sont rédigés en direct et comportent de nombreuses fautes d’orthographe, de phrases non terminées, subissent un décalage de plus de 10 secondes avec les images…

Pour cette communauté de « sourds-signeurs », qui s’exprime, qui communique dans une autre langue, la langue des signes française (LSF), une fois encore, les dramatiques événements du 13 novembre, les témoignages des rescapés, les discours politiques, les analyses des experts, les commentaires des journalistes, les mises en garde… tout leur fut inaccessible donc difficilement compréhensible car l’info elle-même n’était pas traduite en LSF.

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J’écris une fois encore, car déjà en janvier 2015, aucune chaîne de télévision n’avait pris la peine de faire traduire en LSF leurs éditions spéciales ou leur JT de 20h.
Une fois encore, car comme en janvier 2015 mais aussi comme depuis des années, aucune communication importante du Président de la république n’est traduite en direct (sauf les voeux du 31 décembre). Aucune de ses déclarations la nuit des attentats et les jours suivants ne fut accessible.
Pareil pour celles du 1er ministre, du ministre de l’intérieur, de la justice ou du Procureur de la république dont les conférences de presse furent retransmises en direct sur les chaines d’info en continu. Il faudra attendre le discours de François Hollande au Congrès pour qu’enfin dans un ridicule médaillon en bas à droite des interprètes apparaissent (mais à mon avis illisibles car trop petits).
C’est pourquoi, une fois encore, il nous faut rappeler que pour cette communauté, seule la présence d’interprètes F-LSF leur permet d’avoir un accès in vivo à l’information télévisée, d’être ainsi des citoyens autonomes dans une société un peu plus égalitaire.
C’est un droit, pourtant, comme le déclare la Convention des Nations-Unies relative aux droits des personnes handicapées qui stipule dans son article 21 : Les personnes handicapées ont le droit à la « liberté d’expression et d’opinion et d’accès à l’information » notamment en « reconnaissant et favorisant l’utilisation des langues des signes ».

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Pour ces sourds français, s’informer est un combat permanent. S’ils ne font pas preuve d’acharnement, ils passent immanquablement à côté de l’information. Nous, entendants, sommes inondés par un flot continu d’infos sonores provenant de médias multiples (radio, télévision, Internet, téléphonie) qui nous permettent plus facilement et plus rapidement de se construire une opinion, tandis que nos concitoyens sourds sont largement sous-informés et en constant décalage par rapport au reste de la société du fait de l’inaccessibilité de certains supports comme la télévision.
Imaginer-vous quelle peut-être l’angoisse de ces adultes, de ces enfants qui voient ces images de terreur, qui lisent les mots : guerre, état d’urgence, victimes, représailles, attentats… sans en comprendre le sens exact, sans avoir accès au contexte, aux explications ?

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Aux Etats-Unis les interventions des responsables politiques, des maires au Président sont traduites en ASL. Pareil en Australie. En Suède les interprètes à la télévision traduisent les chansons de l’Eurovision. En Belgique le journal télévisé de 18h est interprété chaque soir. Piètre consolation pour les sourds français qui peuvent éventuellement se connecter via internet sur cette chaîne pour glaner quelques informations compréhensibles (même si la langue des signes française et belge diffèrent légèrement).

En France rien. Peu ou pas de voix s’élèvent pour dénoncer cette situation. A-t-on entendu Ségolène Neuville, Secrétaire d’État en charge des personnes handicapées protester ? Sa collègue Fleur Pellerin Ministre de la Culture et de la Communication s’en est-elle émue ? Le CSA s’est-il insurgé de cette situation auprès des directeurs des chaînes de télévision ? Quid du Comité Interministériel du Handicap (CIH) ou du Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH) ? Un silence assourdissant.

Heureusement, face à l’incurie des médias et des pouvoirs publics, des mains se dressent, des personnes, des associations, des initiatives privées apparaissent ici ou là pour rendre enfin accessible cette info, pour suppléer aux manquements de notre État.

C’est le service d’interprètes Tandem, qui, à l’initiative d’Aditevent, a traduit et mis en ligne la première déclaration de François Hollande.

C’est Noémie Churlet ou Claire Garguier, qui postent sur Facebook des vidéos en LSF pour tenter d’expliquer la situation.

C’est enfin et surtout les journalistes Laurène Loctin et Pauline Stroesser qui ont créé la page « Fusillade à Paris en direct LSF« .

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Depuis lundi 16 novembre, des journalistes, des interprètes F-LSF, des monteurs, etc, tous bénévoles, travaillent pour « transmettre l’actualité en langue des signes ». Une vingtaine de vidéos a déjà été publiée : les allocutions du président de la République sont traduites, les analyses faites dans les médias nationaux sont décryptées et délivrées directement en langue des signes. Une véritable rédaction s’est mise en place.

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Dans la vidéo ci-dessous, les deux initiatrices du projet expliquent que « suite aux événements tragiques de ce vendredi 13 novembre à Paris, face à l’absence de médias accessibles en langue des signes, nous avons pris le défi de créer cette page Facebook. »

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Enfin , c’est aussi à nous, entendants, non pas de parler à la place de ces citoyens sourds ou malentendants, mais de porter leur parole, leurs revendications vers les pouvoirs publics, vers les institutions (comme le CSA), vers le gouvernement, vers les responsables des chaînes de télévision pour qu’enfin ils soient entendus et qu’ils aient accès à cette information qu’aujourd’hui la France leur refuse.

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Mise à jour (22/11/2015)

Depuis la date de publication de cet article, d’autres voix se sont élevées.

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  • Marianne Dubois et Elisabeth Pochon, députées, ont adressé un courrier au Président du CSA :

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© Stéphan – ( i ) LSF

 

La langue des signes, une « langue de la République » qui peine à trouver sa place

Avec plusieurs professionnels qui travaillent en lien avec les langues des signes (interprète, historien, linguiste) nous avons récemment été interviewés par Anne Meyer, journaliste à l’AFP.

Je vous mets ci-après son l’article qui illustre bien les difficultés pour la LSF à se faire une place au sein de notre société.

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La langue des signes, mise en lumière par le film « La Famille Bélier », est reconnue depuis 2008 comme « langue de la République » au même titre que le français, mais elle peine à trouver sa place, malgré sa richesse.

« Beaucoup de gens considèrent encore que la langue des signes n’est pas une vraie langue, qu’il s’agit de français » traduit en gestes, incapable d’exprimer l’abstraction, regrette Florence Encrevé, historienne de la langue des signes française (LSF).

La LSF, utilisée par quelque 100.000 à 300.000 personnes, est longtemps restée proscrite de l’enseignement. Aujourd’hui, Mme Encrevé se félicite que « La Famille Bélier », nommée aux Césars qui seront remis vendredi, « aide à faire comprendre qu’elle peut tout dire ».

Les langues des signes reposent sur une syntaxe et une grammaire « très spécifiques », insiste Brigitte Garcia, linguiste à Paris VIII. « L’écart de structure entre la langue des signes française et le français est plus important » qu’entre le français et le chinois, souligne-t-elle.

Loin du « sujet-verbe-complément », cette langue visuelle crée « comme un décor de cinéma dans lequel on va faire interagir les différents éléments. D’abord le temps, puis le décor et ensuite les personnages », résume l’interprète Stéphan Barrère. Mains, avant-bras, regard, visage, « tout le corps est mobilisé, fait sens et communique », explique-t-il.

« Les mouvements sont très subtils: quand on se tient droit, c’est le présent, quand on s’avance légèrement, c’est le futur et quand on recule, c’est le passé », précise un autre interprète, Pascal di Piazza, ex-ambulancier « tombé amoureux » de cette langue.

Mais pour les profanes, la partition est complexe. L’actrice Karin Viard, qui joue en langue des signes dans « La famille Bélier », raconte dans une interview à Allociné qu’on a dû « changer des mots parce qu’il y a des signes que je ne parvenais pas à faire, qui étaient trop difficiles pour mon poignet ».

Autre usage spécifique de la langue, les noms propres, qui reprennent – sur le mode de la caricature mais sans intention péjorative – un trait saillant: les trous dans les paumes pour Jésus, le nez bosselé de Gérard Depardieu, les sourcils en pointe de Sarkozy, les doigts en « V » de Chirac, les taches sur le costume de Borloo. « Ca peut être cash », reconnaît Stéphan Barrère. Par exemple, « Mitterrand, c’est les dents de vampire à cause des deux incisives qu’il s’était fait limer »…

Preuve de sa vitalité, la LSF invente régulièrement des « néosignes », pour désigner les nouvelles technologies ou des événements forts. « Je suis Charlie », c’est « le corps qui devient une sorte de stylo » associé au signe « libre », explique Stéphan Barrère.

La langue des signes a été reconnue comme langue à part entière en 2005 et langue de la République dans une circulaire de 2008. Mais elle reste « totalement niée par les élites », estime l’interprète.

« Aucune des interventions télévisées de François Hollande n’est traduite en LSF, sauf ses voeux, une fois par an », déplore-t-il.

« Lors de la tempête à New York, toutes les interventions du maire étaient traduites. Il y a un mois, ça tire dans tous les sens à Paris et pas une fois le président n’a été traduit » à la télévision, constate l’interprète

Il raconte que des enfants de l’institut des jeunes sourds étaient « paniqués » le lundi suivant les attentats, à la vue d’images rediffusées à la télévision: « Ils pensaient qu’on était encore attaqués ».

A l’origine de ce manque de visibilité, selon lui, la « désastreuse » filière de l’enseignement, alors que les signes constituent pour les sourds « leur bien le plus cher », autour duquel se construit leur identité personnelle, sociale et culturelle, à travers des poèmes, des pièces de théâtre, des festivals.

Pour Brigitte Garcia, « on est loin d’une reconnaissance effective ». « Pour l’éducation, c’est une catastrophe », pointe-t-elle. La loi donne le choix aux parents de scolariser leurs enfants en structure bilingue « mais pas les moyens » et « les parents n’ont pas accès à l’information ». Selon elle, seuls 3% des 14.000 enfants sourds scolarisés le sont en classe bilingue.

Quant au certificat d’aptitude au professorat du second degré (Capes) de LSF, créé en 2010, « c’est un Capes de langue », calqué sur celui de l’anglais, non sur celui de lettres, note la linguiste: la langue des signes « reste considérée comme une langue étrangère, pas comme l’une des deux langues de la République ».

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18/02/2015 12:04:50 – Rennes (AFP) – Par Anne MEYER – © 2015 AFP

Lien vers l’article publié sur le site du Point

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Une charte pour améliorer la présence des interprètes F/LSF à la télévision

Ce début d’année surchargé ne m’a pas permis d’écrire autant que je le voudrais sur ce blog.
Néanmoins cela ne signifie pas que rien ne se passe dans le monde merveilleux de l’interprétation en langue des signes.
Et les nouvelles, récemment, sont plutôt bonnes.

Ainsi, la secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées et plusieurs patrons de chaînes de télévision ont signé au CSA à la mi-janvier une charte pour améliorer la qualité de l’usage de la langue des signes française (LSF) dans les programmes. L’AFILS (Association des Interprètes en Langue des Signes) était également présente et signataire au coté d’autres associations comme la FNSF, l’UNISDA, Planète Langue des Signes…

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Ce document stipule que les signataires doivent porter une attention particulière au respect du sens du discours lors de l’interprétation en LSF ou encore au respect de la langue française, quel que soit la langue cible (français oral, sous-titré ou LSF).

Surtout, la Charte insiste sur la bonne visibilité de l’interprète, dont l’incrustation doit idéalement représenter 1/3 de l’écran de télévision est-il écrit. Le cadrage doit quant à lui être si possible en « plan américain », c’est-à-dire à mi-cuisse, pour une bonne visibilité de tous les signes. Les interprètes doivent être des professionnels diplômés, demande également la Charte. Les signataires s’engagent aussi à explorer de « nouvelles solutions » : proposer par exemple l’accès à un portail LSF avec une bibliothèque de contenus ou d’instruments à travers les solutions de TV connectée ou la possibilité d’une incrustation optionnelle, superposée à l’image vidéo.

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« La fenêtre de l’interprète LSF n’est pas une tâche à l’écran mais un facteur d’inclusion », a souligné la secrétaire d’État Ségolène Neuville lors de son discours, encourageant également à une meilleure représentativité des journalistes sourds dans les écoles de journalisme et à la télévision.
« Cette charte est une image forte car il y a encore un certain nombre de réticences, a-t-elle encore estimé. « Certaines chaînes peuvent avoir peur de perdre en attractivité. »

Malheureusement cela reste une « Charte » et sa mise en oeuvre repose uniquement sur le principe du volontariat ; il n’y aucune obligation légale dans ce domaine. Espérons seulement que les nombreux signataires n’étaient pas là juste pour se donner bonne conscience mais pour réellement s’engager vers une meilleure accessibilité de leurs programmes télévisés.

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Lien vers le texte de la Charte de qualité pour l’usage de la Langue des Signes Française dans les programmes télévisés 

 

© Stéphan – ( i ) LSF

Incroyable ! 3 interprètes en langue des signes se bagarrent sur un plateau de télévision !

Lundi 7 Avril, devant les caméras de l’émission « Jimmy Kimmel Live », les téléspectateurs ont pu assister à une grande première : une « battle » de rap en langue des signes.

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Les trois interprètes invitées à ce show (notamment Holly Maniatti et Amber Galloway) sont déjà connues pour avoir interprété en ASL (American Sign Langage) les concerts Wu Tang Clan, des Beastie Boys, de Snoop Dogg, d’Eminem, de Lil Wayne…

Pour cette « battle » à 6 mains, elles devaient signer en direct « Black and Yellow » la célèbre chanson du rappeur Wiz Khalifa.

Ce dernier a d’ailleurs avoué (en plaisantant ? ) qu’il était bien content d’avoir parfois des interprètes en langue des signes à ses côtés durant ses concerts car il lui arrivait d’être « trop défoncé pour se rappeler des paroles de ses chansons ».

 

Journaux télévisés : des mots, des mots, mais peu de signes

Mardi 14 janvier 2014, Marie-Arlette Carlotti, Ministre déléguée aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, déclarait :

« La reconnaissance de la Langue des Signes Française, prévue par la loi, trouve toute sa place dans le secteur culturel. Vous ne vous y êtes pas trompée, Madame la Ministre Aurélie Filippetti, en remettant il y a quelques mois les insignes d’Officier de l’ordre des Arts et des Lettres à Emmanuelle Laborit, directrice de l’International Visual Theatre. Nous devons aussi généraliser l’usage de la Langue des Signes Française à la télévision. Sous l’impulsion du CSA, les chaînes privées, et en particulier les chaînes d’information continue, ont fait de gros efforts en la matière. Désormais, il nous faut aller plus loin, en particulier sur les chaînes publiques pour que les téléspectateurs signants puissent suivre un journal télévisé du soir. Nous ne devons plus, en 2014, considérer la Langue des Signes comme une contrainte éditoriale. D’autres pays ne font plus la fine bouche devant cette accessibilité citoyenne. Le CIH a prévu un groupe de travail qui devra être installé prochainement pour envisager le développement de l’accessibilité télévisée en LSF en utilisant les canaux numériques. Mais l’affichage, pour tous, de la LSF à l’écran reste possible et nécessaire. Soyons fiers de notre Langue des Signes Française et montrons là ! »

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Les adeptes du verre à moitié plein ne pourront que se réjouir de cette annonce.
Enfin, la France, après de nombreux pays comme nos voisins belges (le JT de 19h30) ou suisses (le JT de 19h) se décide à pleinement reconnaître aux sourds le droit à l’information en la rendant accessible, à une heure de grande écoute sur une chaîne publique grâce à la présence d’interprètes en langue des signes française. Mieux, la Ministre, reconnaissant la beauté de cette langue veut qu’elle s’affiche, que nous en soyons fiers et propose… la création un groupe de travail. Soit.

Les contemplateurs du verre à moitié vide remarqueront simplement que lors de la campagne pour les primaires du PS à Marseille, Marie-Arlette Carlotti, pourtant fortement engagée dans le combat n’a jamais fait traduire en lsf ni ses interventions, ni ses discours, que sa campagne malheureusement fut largement inaccessible aux sourds faute d’interprètes.
Les mêmes souligneront surtout que ses voeux en tant que ministre en charge du handicap diffusés actuellement sur son site ne sont ni traduits en lsf ni même sous-titrés en français et ils auront alors l’étrange sentiment que ce discours, récemment prononcé, le fut d’abord pour faire plaisir aux membres de la Commission nationale culture-handicap mais que cela n’ira pas plus loin. Ils sortiront alors de la naphtaline ce fameux adage de Jacques Chirac : « les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien y croire ».
Et ils en concluront perfidement que notre ministre devrait s’appliquer à elle-même ses beaux préceptes pour être crédible.
Enfin, ils ajouteront, un peu désabusés, que si déjà, on se décidait à totalement appliquer la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, l’accessibilité à l’information donc à la citoyenneté serait garantie comme le soulignait Jérémie Boroy dans un article de Libération il y a deux ans.

Quant à moi, je rappellerais simplement que déjà, à la fin des années 90, l’ancien Ministre délégué aux personnes handicapées, Philippe Bas affirmait que « l’accès à la télévision est la condition même de la participation à la vie sociale. Informer, divertir, offrir à chacun les clés pour trouver sa place dans la société, pour devenir citoyen et s’ouvrir à la culture de son pays, telles sont les missions de la télévision ». 
Qu’en ce domaine, la situation vécue par les sourds est bien différente de celle des entendants et que s’ils ne font pas preuve d’un certain acharnement, ils passent immanquablement à côté de l’information. En effet, nous, entendants, sommes inondés par un flot continu d’informations sonores provenant de médias multiples (radio, télévision, Internet, téléphonie) qui nous permettent plus facilement et plus rapidement de se construire une opinion, tandis que les sourds ont bien conscience d’être largement sous-informés et en constant décalage par rapport au reste de la société du fait de l’inaccessibilité de certains supports comme la télévision.

Et je conclurais que c’est pourquoi seule la présence d’interprètes F/LSF permettra à la communauté des sourds seigneurs d’avoir un accès in vivo à l’information télévisée, d’être ainsi des citoyens autonomes dans une société un peu plus égalitaire.
La proposition de la Ministre est légitime, son discours fut beau, espérons que les actions entreprises seront à la hauteur des espérances.

 

PS : en septembre 2011 j’avais rédigé une série de textes intitulés : « rendre l’information télévisée accessible aux sourds« .

Quand Pierre Desproges « faisait » l’interprète en langue des signes

Nous sommes dans les années 80 et Pierre Desproges s’essayait à l’interprétation en LSF.
On ne peut manquer de remarquer un certain réalisme dans le choix de ses signes et des expressions de son visage…

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Merci à ma collègue Christine Peuch a qui nous devons cette trouvaille.

L’interprète, passeur de signes

La langue des signes est soumise aux mêmes problèmes de création lexicale que toute autre langue, et ces problèmes se résolvent d’une manière identique : soit par emprunt à des langues des signes étrangères ou bien à la langue dominante, en l’occurrence le français par l’intermédiaire de la dactylologie, soit par création intrinsèque d’un néologisme ou néosimisme (comme nous l’avons déjà vu avec l’exemple du signe pour [schizophrénie] ).
Comme nous le soulignions, c’est seulement quand les sourds ont acquis un nouveau concept qu’alors ils créent le signe permettant de l’exprimer. En revanche si on crée artificiellement le signifiant (le signe gestuel) en premier, en « forçant la main » des sourds, ce signe ne survit pas à la naissance d’un doublon créé par les sourds eux-mêmes qui, lui, respectera le génie de la LSF.

Ce préambule pour rappeler que les interprètes en langue des signes ne sont pas (ou très rarement) des linguistes malgré leur excellente connaissance de la LSF ni, a fortiori, des membres de la communauté sourde même s’ils y ont des attaches plus ou moins fortes. Il n’est donc pas dans notre rôle d’imaginer, d’inventer des signes. Au contraire, nous devons faire attention à ne pas malmener cette langue, à la respecter et simplement à patienter. Car l’interdiction de la LSF en 1880 suite au Congrès de Milan pour une centaine d’années a eu comme conséquence (entre autres) une carence lexicale dans certains domaines où la LSF commence seulement à avoir accès.
Ainsi, je participais récemment à la Mairie de Paris à une commission sur l’accessibilité de la culture et nous avons dû rappeler qu’hélas la LSF aujourd’hui était encore très pauvre en vocabulaire sur les techniques picturales, les noms des périodes ou des mouvements artistiques…

C’est surtout un problème pour les interprètes qui, en attendant que les sourds créent de nouveaux signes, doivent faire des prouesses de paraphrases et de périphrases.
Par exemple il n’existe pas (à ma connaissance) un signe unique signifiant [euthanasie]. Nous devons donc passer par un « périsigne » comme « interrompre le traitement médical jusqu’à ce que mort s’en suive ».
Interpréter correctement demande alors comme compétence supplémentaire de savoir jongler dans sa tête avec les définitions des termes pour qu’à tout moment si le signe relié à un concept n’existe pas on puisse le remplacer par la définition du terme en lien avec le contexte. C’est aussi pour cette raison qu’il faut faire confiance aux véritables professionnels (les interprètes/traducteurs diplômés) habitués à cette gymnastique plutôt qu’à des amateurs qui chercheront systématiquement à plaquer un signe (voire un code comme la première lettre du mot en français) sur un mot ; car la tentation est grande pour les pédagogues entendants qui enseignent directement en LSF, les interfaces ou les médiateurs (ou pire, toutes les personnes qui s’improvisent interprètes) d’inventer des signes. C’est tellement rassurant d’avoir toujours un signe en correspondance avec un mot !

Il faut ici préciser que cette carence lexicale est plus un problème pour l’interprète que pour les sourds eux-mêmes. En effet, les sourds ne sont pas avares de périphrases. De plus les langues des signes possèdent un caractère particulier que n’ont pas les langues vocales : la grande iconicité. Ce phénomène décrit par Christian Cuxac permet de faire passer de très nombreux concepts sans avoir recours au lexique standard (ou normé).

Pour revenir sur le processus de création, je vous propose de prendre l’exemple du signe [psychiatre] dont la genèse nous est racontée par Francis Jeggli dans un article qu’il a rédigé pour la revue Persée : « L’interprétation Français/LSF à l’Université (2003) » :

« Ce processus s’est répété pour d’autres concepts des centaines de fois depuis ces vingt dernières années. Voici un autre exemple de l’évolution d’un signe : il y a près de vingt ans il existait un signe qui pouvait se traduire littéralement par « celui qui voit à travers » pour signifier « psychiatre ».

Ce signifiant désignait autant un psychiatre qu’un psychologue ou un psychanalyste. Plus les sourds ont eu accès aux études supérieures (éducateurs spécialisés, aides médicaux psychologique…), plus la stratification conceptuelle s’est affinée. Ainsi est d’abord apparu le signe [psychologue], fait avec les deux mains qui se superposent pour former grosso modo la lettre grecque : « psi ».

Puis est apparu le signe [psychiatre] (correspondant cette fois exactement au français « psychiatre ») : la main dominante rappelant le « P » de la dactylologie, se posait sur la tempe. Le choix de ce signe peut s’expliquer ainsi : l’emplacement de la tempe réfère à la zone de la psyché (par exemple, les signes [fou], [délirant], [rêve], [illusion], [hallucination], etc., se réalisent tous au niveau de la tempe) ; quant au « P », il provient de l’influence du français. C’est ce que l’on nomme l’initialisation d’un signe : la forme de la main correspond en dactylologie à la première lettre du mot en français.
Enfin, ce signe évolua encore pour se libérer de son influence française et devenir ce qu’il est aujourd’hui [psychiatre], avec la main en forme de « bec de canard », qui dérive de la configuration manuelle du verbe [soigner]. C’est donc là aussi un synthème dont la traduction littérale pourrait être : « … qui soigne la psyché ».

Par ces créations linguistiques, on comprend qu’il existe  un danger d’émiettement dialectal du jargon universitaire. En effet certains néologismes ont bien suivi toutes les étapes décrites plus haut mais ne valent que dans une région, alors que d’autres signifiants nouveaux correspondant à une même référence voient aussi le jour à quelques centaines de kilomètres de distance, chaque communauté sourde locale créant ses propres signes. »

C’est là que les interprètes vers la langue des signes française endossent (malgré eux pour certains) un rôle linguistique : en travaillant sur des zones géographiques étendues, en traduisant les journaux télévisés ou sur internet les dépêches de l’AFP comme le fait Websourd, en intervenant via la visio-interprétation, ils participent pleinement à la diffusion des nouveaux signes  les faisant parcourir des centaines de kilomètres en quelques secondes ou quelques minutes grâce aux nouvelles technologies.
Cette fonction (cachée) de passeur de signes est donc fondamentale : en recensant les signes existants pour exprimer telle ou telle idée ou concept pour ne conserver que le ou les plus courants ou à leur yeux les plus signifiants, ils préservent l’unité nationale de la LSF et permettent au communautés sourdes isolées de s’approprier les nouveaux signes créés par d’autres sourds.