« Fuck you !  » traduisit l’interprète en langue des signes

L’événement se passe au parlement sud-africain.

Le Président Jacob Zuma s’est adressé aux députés. Le chef de l’opposition lui répond et l’accuse après avoir « cassé l’Afrique du Sud » de « casser le Parlement ». La réaction est vive, les insultes fusent et soudain dans ce brouhaha on entend distinctement un « fuck you » crié au chef de l’opposition, John Steenhuisen.

On remarque que l’interprète hésite quelques mili-secondes à traduire l’insulte (00:50″ sur la vidéo). On le comprend car  le signe « fuck you » est non seulement universel mais aussi visuellement facilement compréhensible par tous, sourds ou entendants, petits ou grands. Surtout il sait qu’il est retransmis en direct à la télévision.
Cependant, sans se démonter et en professionnel aguerri il se reprend et redresse fièrement son majeur.

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C’est un bel exemple pour illustrer deux règles essentielles que respectent tous les interprètes professionnels et diplômés, qu’ils travaillent avec des langues vocales ou gestuelles (selon le code déontologique de l’AFILS ou de l’AIIC) :

  • la neutralité : les interlocuteurs sont seuls responsables de leur propos. L’interprète n’intervient pas pour corriger, changer, juger expliquer ou conseiller, il traduit ce qu’il entend ou voit ;
  • la fidélité au discours :  l’interprète se doit de restituer le plus fidèlement le message en présence des parties concernées.

C’est aussi l’occasion de rappeler qu’en Afrique du Sud il y a beaucoup d’interprètes en SASL dûment qualifiés et ultra-compétents (et qu’ils ont été les premiers meurtris et scandalisés par l’épisode du « fake-interpreter » aux obsèques de Mandela).
Pour avoir travailler avec eux à Johannesburg en septembre dernier je peux en témoigner.

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Etre l’interprète de personnages publics par Cultures Connection

Récemment l’agence Cultures Connection qui est spécialisée en traduction et autres services linguistiques et web m’a contacté pour me proposer un partenariat et publier un article sur mon blog « des signes et des mots ». 

Flatté, j’ai accepté avec grand plaisir d’autant que Cultures Connection tient un blog trilingue que je lis régulièrement et dans lequel on trouve plus de 300 articles de contenu, touchant aux divers aspects de la traduction et à l’actualité de ce domaine. Voici le lien vers leur site que je ne peux que vous encourager à visiter :
http://culturesconnection.com/fr/blog-de-traduction/

L’article proposé présente les interprètes qui travaillent aux cotés des chefs d’Etat et autres personnages puissants de la planète.
C’est intéressant car il rappelle non seulement le rôle sensible que jouent les interprètes dans cette fonction mais aussi propose une réflexion sur la neutralité et les risques encourus par l’interprète à écorner son image en étant, parfois, assimilé à tort à la personne qui s’exprime.

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Quand l’interprétation devient personnelle

Dans le feu de l’action et au cœur de l’actualité, avant même qu’elle ne soit rendue publique, voilà le pain quotidien du métier de l’interprétation, dont une grande part du marché touche les relations et négociations géopolitiques dans le monde. Dans l’exercice de leur fonction, certains interprètes sont amenés à travailler pour – ou avec – des personnages publics, des hauts dignitaires, des chefs d’Etat, … En d’autres termes, des individus dont la réputation a un prix, avec une image à façonner ou à préserver, reconnus pour leurs opinions et leur éloquence. Inutile de dire que la transposition de leurs paroles dans une autre langue constitue un réel enjeu pour eux sur la scène internationale. Dans ce contexte, l’interprète joue un rôle de vecteur puisqu’il arrive que ses paroles figurent en gros titre des journaux locaux. Barack Obama, Vladimir Poutine, François Hollande ou encore Angela Merkel font tous appel aux services d’interprètes attitrés.

Les traducteurs et interprètes répondent parfois d’accusations d’incidents diplomatiques – il paraîtrait, par exemple, que le bombardement d’Hiroshima ait été partiellement déclenché par une imprécision de la traduction – parce que leurs erreurs peuvent mener à des situations rocambolesques. Lorsqu’une incompréhension ou un malentendu surgit entre deux ou plusieurs parties, il est facile d’en attribuer la responsabilité à l’interprète. Et lorsque celui-ci se trompe, c’est le personnage public qui en souffre, ses paroles peuvent envenimer les relations entre deux Etats, voire même mettre un terme aux négociations. Dès lors, pour éviter de « déclencher une troisième Guerre mondiale », certains chefs d’Etat et autres figures de proue choisissent la sécurité en embauchant systématiquement le même porte-parole.

Il peut s’agir de professionnels formés en interne, comme au Kremlin, ou de free-lances suivant une seule personne. Ils accompagnent leur client à tout moment et à tous types d’occasion quand la langue cible en question est impliquée, que ce soit à des rendez-vous d’affaires, en voyage, en conférence de presse, sur les plateaux télé ou autres circonstances et sont capables de travailler en simultanée, en consécutive et en liaison.

A priori, de cette façon, le personnage public s’assure une confiance aveugle en un messager spécialisé, qui maîtrise tous les sujets qui pourraient être abordés et est toujours préparé. Il représente un interlocuteur unique, fiable et responsable qui ne mettra pas en danger la réputation de son employeur. L’interprète ne devrait avoir aucun problème à comprendre les intentions et subtilités du message de l’orateur, qu’il connaît par cœur.

Pour l’interprète, bien que cette fonction soit une place de choix, elle comprend tout de même certaines difficultés, inhérentes à la profession de façon générale. Tout d’abord, un professionnel n’est pas obligé et ne devrait pas accepter une mission s’il n’adhère pas au message transmis par l’orateur, pour des questions d’éthique, de professionnalisme et d’amour de son métier. Soulignons, par exemple, le défi auquel ont fait face les interprètes d’un candidat lors de la course à la Maison Blanche.

Si le personnage public met sa réputation entre les mains de son interprète, l’image de ce dernier se voit également affectée par les missions qu’il accepte. Il faut admettre que le public associe parfois orateur et interprète sans discernement. Enfin, les hommes politiques sont connus pour jouer avec l’intonation, les hésitations, et la vitesse, entre autres, dans leurs discours et, dans le cas susmentionné, sur la vulgarité, les accusations et les insultes. Il convient, bien évidemment, de transmettre les mêmes intentions en restant toujours le plus fidèle possible.

Cet article est proposé par Gaëlle de Cultures Connection.

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© Stéphan – ( i ) LSF

Être interprète pour un voleur ? C’est possible !

Etre interprète en langue des signes peut vous amener à travailler dans des situations inconfortables comme le prouve cette vidéo en anglais-BSL (British Sign Language).
C’est pourquoi nous n’en voudrons pas à notre collègue de perdre parfois un peu de sa nécessaire neutralité vu le contexte anxiogène.

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© Stéphan – ( i ) LSF

Le défi quotidien de la neutralité

L’un des trois piliers du code déontologique des interprètes (en langue des signes ou en langue vocale) est la neutralité – en plus du secret professionnel et de la fidélité.

Selon le code éthique de l’AFILS, « L’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut être pris à partie dans la discussion. Ses opinions ne doivent pas transparaître dans son interprétation ». La neutralité est un principe fondamental dans l’exercice du métier d’interprète. Les interlocuteurs sont seuls responsables de leur propos. L’interprète n’intervient pas pour corriger, changer, juger expliquer ou conseiller les usagers, sourds ou entendants comme s’ils étaient des enfants irresponsables.
Voici pour la théorie.

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Mais en pratique ?
Sur le terrain il est parfois difficile de ne pas être tenté d’aider ou de conseiller telle ou telle personne dont on imagine que ses réponses la déservent. Ces dernières semaines, avec l’afflux des réfugiés, les interprètes de toutes langues ont été largement sollicités. Comment face à une telle détresse ne pas être tenté de proposer une solution à leur place, d’orienter vers une réponse qui nous semble plus juste, de traduire sans intervenir ?
C’est sous cet angle (la difficile mais nécessaire neutralité de l’interprète) que le journal Le Monde a récemment publié un reportage très juste intitulé « Pour les interprètes à l’Ofpra, le défi quotidien de la neutralité ».
La journaliste, Clara Wright, a suivi des interprètes dans la salle d’audience de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).

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En voici de larges extraits :

L’entretien dont dépend la vie d’Ahmet est une partie à trois, avec l’interprète au centre. « Je me place toujours à égale distance de l’OP et du requérant », explique Jean Hascout, sa chaise située au bout du bureau où Ahmet et Julie se font face. Une astuce acquise au bout de cinq ans d’expérience à l’Ofpra pour signifier aux deux autres sa neutralité, explique Jean qui « préfère rester dans [ses] bottes d’interprète » : ni collègue enquêteur de l’officier de protection, ni avocat du demandeur.

Mais cette rigueur déontologique constitue un combat intérieur pour les traducteurs, régulièrement sollicités par les deux parties. « Il y avait cette dame qui se disait guinéenne, se souvient Mamadou Ba, interprète dans six langues d’Afrique de l’Ouest depuis quinze ans à l’Ofpra. Son dossier indiquait qu’elle parlait le malinké, mais lors de l’entretien, elle s’exprimait mieux en bambara, la langue du Mali. » Alors Mamadou poursuit en bambara, l’air de rien. « A la fin, l’OP m’a confié avoir des doutes sur son origine. Je lui ai dit que, depuis le début, la femme ne parlait qu’en bambara. Il s’est offusqué, m’a dit que j’aurais dû lui dire plus tôt… Ce n’est pas mon rôle ! »

Le rôle de ces interprètes, c’est plutôt de tout faire « pour que deux personnes qui ne parlent pas la même langue se comprennent ». Et de répéter, inlassablement. « Ce n’est pas facile parfois, lorsque le requérant a parfaitement compris mais fait mine du contraire », témoigne Charles- Guillaume Demaret, qui traduit le macédonien depuis quinze mois à l’Ofpra. « C’est arrivé qu’un OP me demande : “Vous en pensez quoi ?” J’ai rien répondu. Ce n’est pas à moi de lui dire que le demandeur a compris et qu’il ne veut pas répondre. »

Dans le box d’entretien, Ahmet, lui, désire répondre mais bute sur les mots. Il était entré le sourire aux lèvres, mais depuis que l’officier a évoqué les conditions de son arrivée en France, une douleur l’agite. Il croise, décroise ses jambes. Parle avec les mains, rougit, serre la mâchoire. « Ça va, monsieur ? » s’inquiète Julie. Jean Hascout se tourne vers Ahmet, reprend d’une voix plus douce. Sa manière de lui tendre la main.

Mais le désarroi des requérants pèse sur les interprètes. « Il y en a qui disent « Aide-moi », qui veulent qu’on leur souffle les noms des présidents », témoigne Leena, une quarantenaire qui travaille pour l’Ofpra en portugais. « C’est peut-être parce que je suis vieux mais certains m’appellent papa, me tendent les papiers administratifs plutôt qu’à l’OP », raconte Juan, traducteur depuis plus de trente ans. Mais Juan s’efforce de garder une distance, même s’il comprend – il a lui-même été exilé.

Souvent, les interprètes se reconnaissent dans les récits de vie qu’ils transmettent. « Les gens qui quittent mon pays, c’est un peu mon histoire », livre Souham Ghenim, sexagénaire qui a fui la guerre civile d’Algérie, aujourd’hui interprète en arabe.

« Une fois, une femme ne comprenait pas le mot « ethnie », se souvient Leena. Alors j’ai commencé à citer les ethnies de son pays, mais l’OP m’a sévèrement remise à ma place. » Pourtant, du fait de l’absence de certains mots dans une langue ou du niveau d’éducation des requérants, les interprètes « passent leur temps à expliquer les concepts » (comme celui d’hymne national), explique M. Ba.

Les interprètes ignorent la décision de l’officier. « Pour continuer à vivre », confie Jean Hascout, il faut vite s’affranchir. Dès la fin de l’audition, lui fume une cigarette « pour éviter de croiser le requérant dans les transports en commun ». Mais il lui est déjà arrivé de retrouver une demandeuse d’asile sur le quai du métro. « Qui suis-je alors : le moulin à paroles sans sentiment ou le citoyen ? Bien sûr, elle m’a demandé mon ressenti. Mais dans nos langues, on sait tous dire : Je ne suis qu’un pauvre interprète. »

Se souviendra-t-il d’Ahmet ? « Après l’entretien, j’ai dû vaquer à des préoccupations personnelles immédiates », répond Jean Hascout, comme soulagé. Le lendemain, il sera de retour à l’Ofpra, entre l’officier de protection et le futur visage qu’il s’efforcera d’oublier. C’est ce qu’il appelle son « pacte avec le diable ».

© Clara Wright in Le Monde

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© Stéphan – ( i ) LSF

L’interprète en langue des signes, un tiers impartial

Début Février, Direction[s]Emploi a publié une fiche métier sur – ça tombe bien – le métier d’interprète en langue des signes.

Je vous la mets en copie ci-dessous.
Une précision : curieusement la journaliste me fait parler au nom de l’AFILS (l’association française des interprètes en langue des signes) alors que je m’exprimais à titre personnel.

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ILS Tiers impatial 2

Le lien vers l’article : http://emploi.directions.fr/article_fm/2030724W/l-interprete-en-langue-des-signes-un-tiers-impartial et merci à Sophie de m’avoir signalé son existence.

© Stéphan – ( i ) LSF

Comment dire ?

Être interprète ou traducteur ne signifie pas seulement intervenir lors de conférences internationales, de grandes conventions d’entreprises ou pour traduire le dernier prix Pulitzer ou Goncourt.

Être interprète ou traducteur, et particulièrement être interprète ou traducteur en langue des signes, c’est aussi pénétrer dans l’intimité d’une vie. Nous sommes présents pour des instants de bonheur et de fêtes (naissance, mariage, achat d’une maison…), mais aussi lors de l’annonce d’une maladie incurable, d’un décès, d’un divorce conflictuel, d’un interrogatoire de police sur des suspicions de pédophilie, lors d’un entretien de licenciement…
Difficile dans ces instants de garder la neutralité attachée à notre métier, difficile aussi d’avoir le courage de tout traduire sans rien omettre ou tenter d’adoucir le propos tout en sachant que cela fera souffrir la ou les personnes présentes.

Ce long préambule pour introduire cette étonnante expérience via une caméra cachée

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L’histoire : des personnes sont convoquées pour un casting. Elles ne sont ni interprètes ni traducteurs.
Un homme, déjà présent, leur demande de traduire un message qu’il vient de recevoir via Facebook, mais écrit en lituanien, langue qu’il ne parle pas.
Même si on ne comprend pas l’anglais ou qu’on ne lit pas le lituanien (langue du sous-titrage), il suffit de regarder le visage de ces gens pour comprendre l’ambivalence de leur sentiments, entre le désir d’aider et la réticence à traduire ces mots de haine. Et on comprend que devoir tout traduire, d’une langue vers une autre, le plus fidèlement possible est infiniment difficile.


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Être interprète ou traducteur implique parfois de devoir transmettre un message qui n’est pas facile à partager et face à de telles situations de détresse si les années de formation universitaires que nous avons suivies ne nous apportent sans doute pas la solution miracle, il est certain en revanche qu’elles nous y préparent.
Grâce à notre rigueur mais aussi à nos expériences professionnelles passées et à notre humanité nous permettons une communication ouverte même dans les situations émotionnellement difficiles.

Mise à jour (18/04/15) :
Merci à Marion qui me signale que la vidéo avec sous-titrages en français est visible en suivant ce lien

https://www.facebook.com/sofiane.soso75/videos/10206465120136173

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Cette vidéo est réalisée par l’agence www.svetimageda.lt basée en Lituanie.
Son site web (en lituanien) a pour objectif de délivrer des conseils pour savoir réagir face des insultes raciales ou homophobes.

© Stéphan – ( i ) LSF

L’interprète, artiste tragi-comique

Faut-il s’étonner que le terme « interprète » désigne à la fois :
– une personne qui traduit les paroles d’un orateur, ou le dialogue de deux ou plusieurs personnes ne parlant pas la même langue et qui leur sert ainsi d’intermédiaire ;
– une personne chargée de faire connaître les intentions, les désirs d’une autre ;
– un artiste qui joue un rôle ou un morceau de musique en traduisant de manière personnelle la pensée, les intentions d’un auteur ou d’un musicien.
(source : CNRTL : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/interprète )

Sans doute pas car il suffit de regarder (ou d’écouter) un interprète travailler pour constater, dès lors qu’il traduit le discours d’une personne pour une ou plusieurs autres personnes, qu’effectivement il joue un personnage, il « endosse » un rôle où il n’est plus responsable des propos qu’il ne fait que transmettre, ainsi que le ferait un comédien sur une scène de théâtre.

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L’une de mes collègues, Anne Dubois, dans son mémoire de fin d’études définit le rôle de l’artiste interprète comme suit :
« Le comédien devra faire du langage de l’auteur le sien propre, l’assimiler et le rendre concret, lui donner chair, voix et vie. Cela implique non seulement la mémorisation du texte et sa restitution fidèle mais également tout le sous-texte, ce qui n’est pas dit, ce qui est sous-entendu, ce que le personnage pense, le lien entre sa pensée et ses paroles, entre sa pensée et ses gestes. Car l’art du comédien est de restituer également tout l’aspect non-verbal. »

Puis, à propos de l’interprète en langue des signes, elle note :
« Il doit endosser les émotions du locuteur s’approprier son discours, comprendre rapidement son intention, ce qu’il dit et qu’il sous-entend et ce qu’il ne dit pas (le sous-texte du comédien). Il doit choisir le niveau de langue et le lexique qui correspondent et comme pour le comédien, idéalement, les mots et gestes devraient sembler être créés sur le moment, sortir naturellement. C’est un comédien qui alterne rapidement les prises de rôle, utilisant tantôt la voix, tantôt les gestes. (…) Il doit garder tous ses sens en alerte et les mettre au service de la prestation. Sa performance ne s’arrête pas là : il doit prêter sa voix au locuteur Sourd en utilisant les intonations, la respiration et des gestes, au locuteur entendant avec les expressions du visage que pourrait avoir l’Entendant s’il était Sourd. Chaque locuteur devant idéalement avoir l’impression de converser avec une personne parlant la même langue que lui. »

Créature dont l’effacement est la condition nécessaire et tragique du succès de sa tâche, l’interprète devient l’autre, celui qui parle pour se faire oublier de tous. Situation paradoxale pour un interprète en langue des signes, nécessairement visible pour être compris mais qui se doit d’être le plus transparent possible, tandis qu’il joue les deux rôles, le locuteur entendant et le locuteur sourd, tel un comédien à qui on soufflerait le texte au fur et à mesure. Il n’existe plus en tant qu’individu, mais en tant qu’interprète.

[ Cette nécessité pour l’interprète en LSF de devenir l’autre est facilitée par l’originalité de la langue des signes car cette dernière « donne à voir » notamment via ce que les linguistes nomment « transferts » ou « prises de rôle ». Par exemple, l’analyse des transferts de personne met en évidence la capacité du locuteur à entrer dans la peau des protagonistes de l’énoncé (personne, animal, objet). Le locuteur devient l’entité dont il parle. Si ce thème des transferts vous intéresse je vous conseille  la lecture de l’article de Marie-Anne Sallandre : Va et vient de l’iconicité en langue des signes française ]

Dans ce processus d’identification il n’est alors que l’interprète des mots des autres, sans opinion propre et sans avis personnel, ne participant pas, bien sur, à la discussion. En cela, il se conforme à son code déontologique qui stipule qu’il se doit d’être neutre et fidèle dans son travail.

Françis Jeggli (interprète F/LSF et formateur en master d’interprétation) s’est également intéressé à ce thème dans un article du journal de l’AFILS : « L’interprète va essayer de rendre non seulement la pensée et le vouloir dire du locuteur original mais aussi son ton, ses émotions et pour pouvoir faire les anticipations nécessaires à toute interprétation simultanée, il essaiera presque, de façon plus ou moins consciente, de penser comme lui afin de deviner au plus juste les paroles qui vont être prononcées. »
Approfondissant son hypothèse, il parle même « d’incorporation » : ce n’est plus l’interprète qui entre dans la peau d’un personnage, mais le personnage qui possède l’interprète :
« Il est en nous. (…) On s’aperçoit alors que l’anticipation marche à cent pour cent. On est tellement sur la « même longueur d’ondes » que c’est presque lui, en nous, qui pense le discours avant de le dire. »

Phénomène rare, durant lequel on a réellement le sentiment d’être habité par l’autre, de sentir et comprendre ses pensées avant même qu’il ne les exprime.
Dans cette situation, l’interprète n’est plus, il n’existe plus en tant que sujet pensant autonome, il s’expose à un oubli total de lui-même.
Sa mission finie, il semble alors revenir de loin, se retrouvant comme réincarnant son propre corps et ses pensées, ce mécanisme nécessitant plusieurs secondes à s’opérer.
Selon Francis Jeggli, l’interprète peut même aller jusqu’à, inconsciemment, imiter la façon de signer de la personne sourde. En se dépersonnalisant, il disparaît aux yeux des locuteurs pour mieux intégrer son rôle.

Logiquement certain(e)s de mes collègues ont cherché à fusionner les rôles de l’interprète en langue des signes et celui de comédien en montant sur scène comme artiste et interprète lors de spectacles bilingues F/LSF.
C’est le sujet de ce reportage de France 3 sur la pièce Ouasmok adaptée en LSF par Sandrine Schwartz, interprète-comédienne F/LSF.

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Sources :
– Anne Dubois : article d’après mémoire : Artiste… Interprète… –  journal de l’AFILS n°72, décembre 2009
– Francis Jeggli : Réflexion sur le métier d’interprète, le jeu du « je » – journal de l’AFILS n°32/33, février/avril 1998
– Véronique Savary : mémoire « Le trac et les interprètes en langue des signes »