Pétition contre la création d’une licence professionnelle « interface de communication »

Cinq associations – FNSF , ANPES, 2LPE-PB, AFFELS et AFILS (dont je suis membre) – réunies en un collectif ont décidé de protester contre la création d’une licence « Interface de Communication » à Lille 3 et Paris XIII, en lançant une pétition.

Je vous encourage à signer cette pétition en suivant ce lien : http://ppfr.it/petitioncollectif5

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Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, il ne s’agit pas d’un énième combat des interprètes diplômés contre les interfaces.Cette pétition, écrite à 5 mains, veut d’abord alerter sur les conséquences pour les Sourds qu’aurait la création de cette formation d’interface, quelle philosophie se cache derrière ce projet.Par exemple, comment évoluera le regard que porte notre société sur la surdité avec la non-reconnaissance évidente d’une éducation bilingue F/LSF puisqu’on favorisera la présence d’interfaces à la place de professeurs signeurs ?

Quels droits, quelle reconnaissance les Sourds pourront-ils espérer alors qu’ils seront considérés comme des sous-citoyens devant être toujours aidés, assistés par ces interfaces qui nient leur droit à l’autonomie (cette dernière pouvant être néanmoins guidée ou accompagnée notamment via à des intermédiateurs sourds ou des professionnels compétents comme des assistantes sociales) ?

C’est à ces problématiques que renvoie cette pétition : pourquoi ne pas éduquer les Sourds en LSF, pourquoi ne pas leur proposer des outils adaptés, pourquoi ne pas former des professionnels à la langue des signes…

Cette pétition est aussi là pour interpeller l’Etat qui, une fois encore, se défausse de ses responsabilités, en créant ces formations qui n’ont pour but que de pallier à son incapacité à garantir à chaque citoyen sourd une accessibilité entière, durable et bien sur en respectant l’autonomie de chacun.

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Le texte de la pétition :

Nous – Collectif des 5 – sommes un collectif d’associations de professionnels et de particuliers en lien avec la communauté sourde : Association Francophone des Formateurs et Enseignants de/en Langues des Signes (AFFELS), Association Française des Interprètes/Traducteurs en Langue des Signes (AFILS), Association Nationale des Parents d’Enfants Sourds (ANPES), Fédération Nationale des Sourds de France (FNSF), Deux Langues pour l’Education Politique Bilingue (2LPE-PB).

Nous avons appris qu’en septembre 2016 doit être créée une licence professionnelle d’interface de communication (ICASES) au sein de l’Université de Lille 3.
De plus, nous apprenonsqueParisXIII ouvre une formation de ce type en septembre 2015. Nous nous y opposons tout autant.

Nous nous opposons à la création de cette licence 
car elle nie l’efficience de professions déjà opérantes :

  • interprète français – lsf (Master2),
  • intermédiateurs sourds (Licence professionnelle),
  • éducateur spécialisé (DE Bac+3),
  • CESF (Bac+2),
  • traducteur sourd (Licence Bac+3),
  • professionnels soignants signants (entre 5 et 12 ans d’études après le Bac),
  • professionnels signants des domaines judiciaire, médical, social, éducatif etc.

Ces professionnels sur le terrain, pratiquent la langue des signes ou, le cas échéant, exercent en présence d’un interprète et d’intermédiateurs sourds si nécessaire. Le schéma existe et fonctionne, répondant ainsi aux exigences d’autonomie et d’accès à la citoyenneté prévues par la loi. Nullement besoin de le modifier.

A contrario la Licence de Lille 3 prétend vouloir former des personnes qui cumuleraient des responsabilités et des capacités de façon très superficielle (formation courte). Ils généreront une opacité et une confusion dans les rôles de chacun qui n’est profitable pour personne. Se faisant, ils ne font que maintenir les sourds dans une situation de dépendance et d’assistanat.

Nous considérons que les usagers sourds et les professionnels entendants ont le droit d’être en face de personnes réellement qualifiées qui leur garantissent une pleine autonomie. C’est pourquoi nous exigeons la suppression de cette licence professionnelle.

Soutenez notre action en signant cette pétition.

Oui à l’autonomie des citoyens sourds. Non à une accessibilité au rabais…

Sa version en langue des signes française (LSF) :

Pétition pour exiger la suppression de la licence professionnelle « interface de communication – ICASES » from Collectif des 5 on Vimeo.

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© Stéphan – ( i ) LSF

Une charte pour améliorer la présence des interprètes F/LSF à la télévision

Ce début d’année surchargé ne m’a pas permis d’écrire autant que je le voudrais sur ce blog.
Néanmoins cela ne signifie pas que rien ne se passe dans le monde merveilleux de l’interprétation en langue des signes.
Et les nouvelles, récemment, sont plutôt bonnes.

Ainsi, la secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées et plusieurs patrons de chaînes de télévision ont signé au CSA à la mi-janvier une charte pour améliorer la qualité de l’usage de la langue des signes française (LSF) dans les programmes. L’AFILS (Association des Interprètes en Langue des Signes) était également présente et signataire au coté d’autres associations comme la FNSF, l’UNISDA, Planète Langue des Signes…

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Ce document stipule que les signataires doivent porter une attention particulière au respect du sens du discours lors de l’interprétation en LSF ou encore au respect de la langue française, quel que soit la langue cible (français oral, sous-titré ou LSF).

Surtout, la Charte insiste sur la bonne visibilité de l’interprète, dont l’incrustation doit idéalement représenter 1/3 de l’écran de télévision est-il écrit. Le cadrage doit quant à lui être si possible en « plan américain », c’est-à-dire à mi-cuisse, pour une bonne visibilité de tous les signes. Les interprètes doivent être des professionnels diplômés, demande également la Charte. Les signataires s’engagent aussi à explorer de « nouvelles solutions » : proposer par exemple l’accès à un portail LSF avec une bibliothèque de contenus ou d’instruments à travers les solutions de TV connectée ou la possibilité d’une incrustation optionnelle, superposée à l’image vidéo.

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« La fenêtre de l’interprète LSF n’est pas une tâche à l’écran mais un facteur d’inclusion », a souligné la secrétaire d’État Ségolène Neuville lors de son discours, encourageant également à une meilleure représentativité des journalistes sourds dans les écoles de journalisme et à la télévision.
« Cette charte est une image forte car il y a encore un certain nombre de réticences, a-t-elle encore estimé. « Certaines chaînes peuvent avoir peur de perdre en attractivité. »

Malheureusement cela reste une « Charte » et sa mise en oeuvre repose uniquement sur le principe du volontariat ; il n’y aucune obligation légale dans ce domaine. Espérons seulement que les nombreux signataires n’étaient pas là juste pour se donner bonne conscience mais pour réellement s’engager vers une meilleure accessibilité de leurs programmes télévisés.

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Lien vers le texte de la Charte de qualité pour l’usage de la Langue des Signes Française dans les programmes télévisés 

 

© Stéphan – ( i ) LSF

Ecoutez voir, c’est la radio !

Des interprètes en langue des signes à la radio, à priori, cela n’a rien d’original.

Je me souviens qu’à de nombreuses reprises Emmanuelle Laborit s’est faite interviewée et pour permettre aux auditeurs de suivre ses réponses (et à elle-même de comprendre les questions) une interprète F/LSF était présente, Corinne Gache par exemple lors de son interview sur France-Culture en Avril 2013 pour l’émission « Pas La Peine de Crier ».

Je me souviens également que des interprètes F/LSF ont été interviewés pour présenter leur métier, parler de leur rôle, de ce lien qu’ils créent entre les sourds et les entendants. En novembre 2013, sur Radio-Libertaire, Florence Encrevé, Vincent Bexiga et Christine Quipourt participaient à une émission intitulée « La langue des signes, ses locuteurs, ses interprètes ».

Par contre je ne me souviens pas que des interprètes ont été présents à la radio pour permettre à des « auditeurs sourds » de suivre l’émission.
C’est pourtant cette expérience originale que va tenter RTL lundi 5 Janvier à 15h.

rtl

Animée par Flavie Flament, cette émission judicieusement baptisée « On est fait pour s’entendre » (hahaha ! ) recevra lundi 5 janvier à 15h00, Ronit Leven (vice-présidente de la Fédération Nationale des Sourds de France- FNSF) et Yves Delaporte, ethnologue qui se consacre depuis des années à l’exploration du monde sourd et auteur, en autres, du « Dictionnaire étymologique et historique de la langue des signes française » et de « Les Sourds c’est comme ça ! ».
Grâce à eux, on nous promet de découvrir « la vision que les personnes privées de l’ouïe portent sur notre société ».

Au delà de cet ambitieux objectif, c’est le dispositif mis en place qui retiendra notre attention : l’émission sera diffusée simultanément en langue des signes, grâce à la présence de deux interprètes F/LSF qui seront filmés et retransmis en direct, sur le site de la radio pour permettre au public sourd de suivre l’intégralité des débats. En espérant que l’émission sera visible en replay je la regarderais avec curiosité.

Par chance pour mes collègues ils s’arrêteront à 16h et n’auront donc pas la pénible tâche de devoir ensuite traduire Les Grosses Têtes, animée par Laurent Ruquier, et leurs avalanches de blagues potaches, de jeux de mots navrants car comme je vous l’expliquais récemment, traduire l’humour (qu’il soit bon ou mauvais) est une épreuve quasi insurmontable.

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Mise à jour : 
L’émission a eu lieu, je l’ai regardée, je l’ai trouvée vraiment interessante, non seulement pour la mise en avant de l’interprétation F/LSF via le service Tandem mais aussi grâce aux propos de Ronit Leven.

Pour vous faire une idée voici le Replay :

 

© Stéphan – ( i ) LSF

France 2 : le journal de 20h interprété en LSF

A l’occasion de la 18e édition de la Semaine pour l’emploi des personnes handicapées du 17 au 23 novembre 2014, France Télévisions propose, pour la première fois, les journaux télévisés de 20h de France 2 interprétés en direct en langue des signes française (LSF) et en sous-titrage synchronisés.

Il faut se réjouir de cette avancée même si elle demeure timide. Enfin, la France, après de nombreux pays comme nos voisins belges (le JT de 19h30) ou suisses (le JT de 19h) se décide à pleinement reconnaître aux sourds le droit à l’information en la rendant accessible (pendant une semaine) à une heure de grande écoute sur une chaîne publique grâce à la présence d’interprètes en langue des signes française.
Il est cependant dommage que France 2 ne soit pas allé au bout de sa démarche et n’ait pas osé placer les interprètes F/LSF sur le plateau à coté de David Pujadas et permettre ainsi qu’ils soient visibles par tous depuis un poste de télévision traditionnel sur le canal hertzien ou la TNT.
En effet, pour les voir, il faudra utiliser son ordinateur car le service ne sera accessible que via internet sur le site Francetv Pluzz : http://pluzz.francetv.fr/france2-langue-des-signes

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Pourtant cette demande pour une présence régulière d’interprètes F/LSF durant un journal télévisé du soir ne date pas d’hier et les promesses (non tenues) ou les belles déclarations sont nombreuses.

Par exemple, à la fin des années 90, le Ministre délégué aux personnes handicapées, Philippe Bas affirmait :
« L’accès à la télévision est la condition même de la participation à la vie sociale. Informer, divertir, offrir à chacun les clés pour trouver sa place dans la société, pour devenir citoyen et s’ouvrir à la culture de son pays, telles sont les missions de la télévision. »
Plus récemment, en Janvier 2014 Marie-Arlette Carlotti, alors Ministre déléguée aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, déclarait :
« La reconnaissance de la Langue des Signes Française, prévue par la loi, trouve toute sa place dans le secteur culturel. Nous devons aussi généraliser l’usage de la Langue des Signes Française à la télévision. Sous l’impulsion du CSA, les chaînes privées, et en particulier les chaînes d’information continue, ont fait de gros efforts en la matière. Désormais, il nous faut aller plus loin, en particulier sur les chaînes publiques pour que les téléspectateurs signants puissent suivre un journal télévisé du soir. Nous ne devons plus, en 2014, considérer la Langue des Signes comme une contrainte éditoriale. D’autres pays ne font plus la fine bouche devant cette accessibilité citoyenne. Soyons fiers de notre Langue des Signes Française et montrons là ! »

Or, permettre une information de qualité accessible à tous quelque soit leur niveau de vie, leur handicap, leur localisation géographique… doit être une exigence dans pays démocratique soucieux de ses concitoyens.

Il ne faut pas oublier qu’en ce domaine, la situation vécue par les sourds est bien différente de celle des entendants et, s’ils ne font pas preuve d’un certain acharnement, ils passent immanquablement à côté de l’information. En effet, nous, entendants, sommes inondés par un flot continu d’informations orales / sonores provenant de médias multiples (radio, télévision, Internet, téléphonie) qui nous permettent plus facilement et plus rapidement de nous construire une opinion, tandis que les sourds ont bien conscience d’être largement sous-informés et en constant décalage (donc exclus) par rapport au reste de la société du fait de l’inaccessibilité de certains supports comme la télévision.
Certes, aujourd’hui internet offre une information écrite à tout moment de la journée mais encore faut-il avoir accès à ce moyen de communication. De plus il y a souvent des problèmes de compréhension liés au vocabulaire propre aux informations qu’elles soient nationales ou internationales. Il est parfois difficile pour une personne sourde d’en saisir tous les mots, les subtilités et autres implicites, donc d’avoir accès au sens réel.

L’information délivrée par un journaliste, qu’elle soit écrite ou télévisée, se base sur des idées, des concepts et fait référence à des notions, des événements ou à des personnalités qui peuvent être inconnus d’une majorité de sourds et seule la présence d’interprètes F/LSF permettra à la communauté des sourds signeurs d’avoir un accès en direct à cette information télévisée, d’être ainsi des citoyens autonomes dans une société un peu plus égalitaire.

C’est Arlette Morel, ancienne Présidente de la Fédération Nationale des Sourds de France et initiatrice du premier service d’interprétation Français/LSF à Paris qui a, la première, exprimé les enjeux liés à cette nécessaire interprétation des JT : « l’interprétation en langue des signes permet aux sourds d’avoir accès in vivo à l’information. Autrefois, il y a une vingtaine d’années, en matière de politique, les sourds étaient influencés par leur entourage immédiat, souvent ils votaient comme leurs parents. Si on leur en donne les moyens, les sourds peuvent être des citoyens responsables et autonomes. Il faut que les sourds aient accès à la culture, à la formation et à l’information. »

C’est pourquoi il faut encourager cette démarche, même imparfaite, de France 2 et espérer qu’elle n’est qu’une première étape.
Car il est certain que l’interprétation en langue des signes du journal télévisé est l’une des clés pour que chaque sourd puisse librement se considérer comme un citoyen à part entière.

© Stéphan – ( i ) LSF

Lettre ouverte à un client entendant

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Cher client,

Nous n’avons pas encore le plaisir de nous connaître mais tu m’as contacté par mail il y a quelques jours. Tu m’expliquais que tu devais bientôt animer une réunion et qu’une personne sourde, Étienne, serait présente. Par conséquent, en manager avisé tu as pensé à réserver un interprète F/LSF diplômé afin que sourds et entendants puissent communiquer et se comprendre pendant cette réunion.
Naturellement tu m’as demandé de t’établir un devis.

Après avoir étudié les conditions de mon intervention (contenu, technicité, durée, nombre de participants…)  je t’ai adressé un 1er devis pour l’interprétation F/LSF de ton rendez-vous.
Tu m’as alors dit que celui-ci te paraissait « un peu cher » surtout pour une petite réunion de service qui ne durerait pas plus d’une heure.
J’ai pris mon téléphone pour te donner des détails sur le montant, expliqué les contraintes mais aussi les enjeux liés à ce type d’intervention. Je t’ai également rappelé que cette dépense pouvait être déduite des contributions financières que tu versais éventuellement à l’AGEFIPH. Devant tes réticences je t’ai proposé de te renseigner auprès d’autres services ou collègues. En France nous sommes environ 400 interprètes F/LSF diplômés donc libre à toi de faire jouer la concurrence, de vérifier que mon prix correspond à celui du marché.
Mais attention : ne prends pas un interface de communication en LSF qui n’a ni les compétences ni aucun diplôme pour exercer ce métier simplement car il propose des tarifs moins chers.

Du coup, tu as commencé à chercher un petit peu, tu as trouvé d’autres agences qui te proposaient un devis d’un montant plus ou moins équivalent au mien. Mais, bizarrement tu continuais à rechigner à payer le prix d’une bonne traduction avec un professionnel. Et surtout, disons les choses franchement, payer un interprète en langue des signes te paraissait bizarre. En anglais ou en espagnol, bien sur, mais en langue des signes française !

Alors, tu as fait, dans l’ordre, les choses suivantes :

Option n°1 : tu refuses mon devis et tu décides de ne pas prendre d’interprète

Ce n’est pas très malin. Tu embauches une personne en situation de handicap (c’est bien) mais tu ne fais rien pour lui permettre d’être intégrée à ton équipe (c’est pas bien).
Pendant cette réunion vous allez sans doute évoquer la réorganisation du service, définir les enjeux pour l’année à venir, valider les nouveaux supports de communication et la personne sourde n’y sera pas associée.
Avec un peu de chance, à l’issue de la réunion un gentil collègue lui résumera en 2mn ce qui s’est dit en une heure mais jamais Etienne, ton salarié sourd n’aura pu s’exprimer, jamais il n’aura le sentiment de faire partie de ton équipe, jamais il n’aura été considéré comme un salarié à part entière contrairement à ce que stipule la loi du 11 Février 2005.
Toi-même tu reconnais que ça ne va pas donc tu passes à l’option suivante.

Option n°2 : tu rejettes de nouveau mon devis et tu fais appel à un collègue

Quelle chance ! Dans ton service, il y a Gérard l’informaticien dont la femme a un cousin dont le voisin est sourd ! Gérard il est extra, toujours prêt à rendre service et il sait signer. En tout cas tu l’as vu dans l’ascenseur dire à Étienne en langue des signes : « ça va ? » « en forme ? » et à la cantine « bon appétit ».
Tu convoques Gérard dans ton bureau et tu lui expliques qu’à la prochaine réunion il s’assiéra à côté du salarié sourd et qu’il lui expliquera ce qui se dit. Gérard n’a pas l’air très à l’aise avec ton idée mais tu insistes, Étienne pourra aussi lire sur les lèvres si besoin. Le principal c’est qu’il comprenne vaguement ce qui est dit même il n’a pas tous les détails.
Hélas cher client entre dire « bonjour » en LSF pendant la pause à la machine à café et traduire « l’année prochaine en raison des incertitudes pesant sur le marché et des fortes tensions géopolitiques sur nos zones d’activités les prévisions à moyen et court termes sont fortement baissières » il y a un gouffre et ça Gérard, malgré toute sa bonne volonté il ne sait pas le traduire (d’ailleurs il ne comprends même pas ce que cela veut dire). Quant à Étienne ça le fatigue de devoir lire sur les lèvres depuis une demi-heure dans cette pièce mal éclairée.
Seconde déception. Tu te dis « on ne peut compter que sur soi-même » et tu passes donc à l’option suivante.

Option n°3 : tu snobes encore mon devis et tu décides de traduire toi même la réunion

Puisqu’on ne peut pas compter sur cet incapable de Gérard mais qu’il est important qu’Etienne soit au courant de ce qui se passe dans le service qu’à cela ne tienne, tu vas traduire toi-même la réunion. Enfin pas vraiment car tu n’es pas un sur-homme, tu es incapable de signer et de parler en même temps (de toute façon tu ne connais pas la langue des signes).
Non il y a plus simple. Une fois la réunion finie, tu fais venir Étienne dans ton bureau et tu recommences avec lui la réunion, en face à face. Tu parles lentement, tu t’aides de papiers et de schémas, tu répètes quand il ne comprend pas…
Ca dure deux heures (pour une réunion d’une heure) parfois tu t’énerves un peu (tu n’es pas très patient). En plus c’est dommage, Etienne fait des remarques intéressantes –  notamment son idée de réorganiser la chaîne de production n’est pas idiote – mais ses collègues n’étant pas là, tu ne peux pas demander aux autres ce qu’ils en pensent. Donc il va falloir refaire une réunion.
Bref, tu as perdu du temps, il faut tout recommencer, ça te fatigue par avance et donc tu tapotes sur ton ordinateur « traduction langue des signes interface ».

Option n°4 : tu ne veux toujours pas valider mon devis et tu contactes une interface dont tu as vu l’annonce sur Le Bon Coin (comme celle-ci par exemple)

Décidément tu es têtu. Tu aurais pourtant dû te douter en lisant son annonce avec ses fautes d’orthographe et cette photo un peu ridicule que tu n’aurais pas le top du top. Mais bon à 20 € de l’heure, on ne peut pas s’attendre à des merveilles. Effectivement il n’y a pas eu de merveilles. La fille qui est venue était incapable de suivre ton débit, parfois elle s’arrêtait de signer alors que tu parlais (elle t’a expliqué qu’elle ne pouvait pas tout interpréter donc les passages qui ne concernaient pas le salarié sourd elle les omettait dans sa traduction) et malheureusement quand Étienne a voulu poser une question elle n’a pas compris ce qu’il signait donc finalement il a dû l’écrire sur un bout de papier.
A l’issue de la réunion Étienne était très en colère car la fille était également incompréhensible en LSF. Il a le sentiment d’être un sous-salarié car tu refuses de faire venir un interprète diplômé, tu préfères payer une interface incapable d’aligner correctement trois signes. Il refuse dans ses conditions de venir aux prochaines réunions et il espère quitter rapidement ton service face au manque de considérations que tu as pour lui, ce qui t’embête car Étienne il bosse bien et il sera difficile à remplacer.
Alors, tu te décides enfin à passer à l’option la plus sage : prendre un interprète professionnel.

Option n°5 : tu te rends à l’évidence, tu acceptes mon devis pour l’interprétation F/LSF de ta réunion

Finalement, dans ton désespoir, tu te souviens de mon mail et tu me contactes à nouveau. Tu me fais encore part de tes réserves sur le tarif que je propose. Je te demande alors pourquoi tu me rappelles après environ 3 semaines, moi qui croyais ton idée de faire traduire la réunion abandonnée. Tu me racontes brièvement tes tentatives qui ont tourné au fiasco, j’esquisse un sourire en t’écoutant tout en me disant « encore un ». Cependant je reste ferme sur mon prix, je sais qu’il est correct et qu’il correspond au niveau de qualité que tu attends. À contrecoeur, tu l’acceptes quand même et tu me renvoies le devis signé avec la mention « bon pour accord ».

Combien de clients s’arrêtent aux options n°1, n°2 et n°3 ou n°4 ? Des dizaines, peut-être même des centaines ! Ils font la même erreur que toi, ils croient tous pouvoir faire l’économie d’un professionnel, ce qui est dommage.
Bilan, cher client, tu as perdu 1 mois et tu as finalement payé le prix indiqué. Tu n’avais plus le choix, ayant par toi-même fait l’expérience qu’il n’existe pas d’autres solutions convenables.
Néanmoins bravo car tu as su reconnaître tes erreurs et finalement prendre un interprète qualifié.

Une fois l’interprétation de la réunion terminée…

Evidemment la réunion s’est bien passée, tu as pu t’exprimer librement, Gérard n’avait pas à t’interrompre toutes les 2 minutes pour tenter de suivre ton discours, la dynamique de groupe a bien fonctionné, chacun a pu s’exprimer. Quand Étienne a pris la parole, traduit vers le français par l’interprète, tu as même été surpris par la pertinence de ses idées et tu as regretté de ne pas l’avoir écouté plus tôt.

Quelques mois plus tard, je reçois de ta part une nouvelle demande pour l’interprétation des discours lors d’un pot de départ en retraite, tu acceptes mon devis sur le champ.
J’en conclue que l’investissement sur cette première vacation t’a probablement rapporté plus que tu ne l’imaginais.

Cordialement
Stéphan Barrère
Interprète F/LSF

PS : merci à Edouard et son article « le devis de traduction n’est pas un attrape pigeon » pour l’inspiration

Journaux télévisés : des mots, des mots, mais peu de signes

Mardi 14 janvier 2014, Marie-Arlette Carlotti, Ministre déléguée aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, déclarait :

« La reconnaissance de la Langue des Signes Française, prévue par la loi, trouve toute sa place dans le secteur culturel. Vous ne vous y êtes pas trompée, Madame la Ministre Aurélie Filippetti, en remettant il y a quelques mois les insignes d’Officier de l’ordre des Arts et des Lettres à Emmanuelle Laborit, directrice de l’International Visual Theatre. Nous devons aussi généraliser l’usage de la Langue des Signes Française à la télévision. Sous l’impulsion du CSA, les chaînes privées, et en particulier les chaînes d’information continue, ont fait de gros efforts en la matière. Désormais, il nous faut aller plus loin, en particulier sur les chaînes publiques pour que les téléspectateurs signants puissent suivre un journal télévisé du soir. Nous ne devons plus, en 2014, considérer la Langue des Signes comme une contrainte éditoriale. D’autres pays ne font plus la fine bouche devant cette accessibilité citoyenne. Le CIH a prévu un groupe de travail qui devra être installé prochainement pour envisager le développement de l’accessibilité télévisée en LSF en utilisant les canaux numériques. Mais l’affichage, pour tous, de la LSF à l’écran reste possible et nécessaire. Soyons fiers de notre Langue des Signes Française et montrons là ! »

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Les adeptes du verre à moitié plein ne pourront que se réjouir de cette annonce.
Enfin, la France, après de nombreux pays comme nos voisins belges (le JT de 19h30) ou suisses (le JT de 19h) se décide à pleinement reconnaître aux sourds le droit à l’information en la rendant accessible, à une heure de grande écoute sur une chaîne publique grâce à la présence d’interprètes en langue des signes française. Mieux, la Ministre, reconnaissant la beauté de cette langue veut qu’elle s’affiche, que nous en soyons fiers et propose… la création un groupe de travail. Soit.

Les contemplateurs du verre à moitié vide remarqueront simplement que lors de la campagne pour les primaires du PS à Marseille, Marie-Arlette Carlotti, pourtant fortement engagée dans le combat n’a jamais fait traduire en lsf ni ses interventions, ni ses discours, que sa campagne malheureusement fut largement inaccessible aux sourds faute d’interprètes.
Les mêmes souligneront surtout que ses voeux en tant que ministre en charge du handicap diffusés actuellement sur son site ne sont ni traduits en lsf ni même sous-titrés en français et ils auront alors l’étrange sentiment que ce discours, récemment prononcé, le fut d’abord pour faire plaisir aux membres de la Commission nationale culture-handicap mais que cela n’ira pas plus loin. Ils sortiront alors de la naphtaline ce fameux adage de Jacques Chirac : « les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien y croire ».
Et ils en concluront perfidement que notre ministre devrait s’appliquer à elle-même ses beaux préceptes pour être crédible.
Enfin, ils ajouteront, un peu désabusés, que si déjà, on se décidait à totalement appliquer la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, l’accessibilité à l’information donc à la citoyenneté serait garantie comme le soulignait Jérémie Boroy dans un article de Libération il y a deux ans.

Quant à moi, je rappellerais simplement que déjà, à la fin des années 90, l’ancien Ministre délégué aux personnes handicapées, Philippe Bas affirmait que « l’accès à la télévision est la condition même de la participation à la vie sociale. Informer, divertir, offrir à chacun les clés pour trouver sa place dans la société, pour devenir citoyen et s’ouvrir à la culture de son pays, telles sont les missions de la télévision ». 
Qu’en ce domaine, la situation vécue par les sourds est bien différente de celle des entendants et que s’ils ne font pas preuve d’un certain acharnement, ils passent immanquablement à côté de l’information. En effet, nous, entendants, sommes inondés par un flot continu d’informations sonores provenant de médias multiples (radio, télévision, Internet, téléphonie) qui nous permettent plus facilement et plus rapidement de se construire une opinion, tandis que les sourds ont bien conscience d’être largement sous-informés et en constant décalage par rapport au reste de la société du fait de l’inaccessibilité de certains supports comme la télévision.

Et je conclurais que c’est pourquoi seule la présence d’interprètes F/LSF permettra à la communauté des sourds seigneurs d’avoir un accès in vivo à l’information télévisée, d’être ainsi des citoyens autonomes dans une société un peu plus égalitaire.
La proposition de la Ministre est légitime, son discours fut beau, espérons que les actions entreprises seront à la hauteur des espérances.

 

PS : en septembre 2011 j’avais rédigé une série de textes intitulés : « rendre l’information télévisée accessible aux sourds« .

L’imposteur-interprète, un mal pour un bien ?

BbPk7XhCcAEFm-s.png-largeInutile de revenir sur les faits, les images ont parcouru le tour du monde. Lors de la cérémonie organisée mardi en mémoire de Nelson Mandela, un homme s’est fait passer pour un interprète en langue des signes lors des discours officiels des chefs d’État. La communauté des sourds et malentendants s’est rapidement insurgée contre les signes incohérents effectués par l’imposteur, et le gouvernement sud-africain a présenté des excuses formelles vendredi.

Cependant, à cause de ce scandale, le monde a enfin pris conscience de la nécessaire présence d’interprètes en langue des signes diplômés et professionnels  pour permettre aux populations sourdes un accès à l’information condition nécessaire pour une bonne intégration dans le pays où ils vivent, que ce soit en Afrique du Sud, en Russie, en France, en Argentine, en Australie…

À cause de ce scandale, le monde a enfin réalisé qu’on ne pouvait pas s’improviser interprète en langue des signes, que c’était un vrai métier qui demandait des compétences particulières et des années d’apprentissage.

À cause de ce scandale, le monde s’est enfin souvenu de la Convention des Nations-Unies relative aux droits des personnes handicapées qui stipule dans son article 22 intitulé : « Liberté d’expression et d’opinion et accès à l’information » : 

« Les États prennent toutes mesures appropriées pour que les personnes handicapées puissent exercer le droit à la liberté d’expression et d’opinion, y compris la liberté de demander, recevoir et communiquer des informations et des idées, sur la base de l’égalité avec les autres et en recourant à tous moyens de communication de leur choix au sens de l’article 2 de la présente Convention. À cette fin, les États :

  • Communiquent les informations destinées au grand public aux personnes handicapées, sans tarder et sans frais supplémentaires pour celles-ci, sous des formes accessibles et au moyen de technologies adaptées aux différents types de handicap ;
  • Encouragent les médias, y compris ceux qui communiquent leurs informations par l’internet, à rendre leurs services accessibles aux personnes handicapées
  • Reconnaissent et favorisent l’utilisation des langues des signes. »

Bien sur, en tant qu’interprète en langue des signes française je ne peux que dénoncer la mascarade à laquelle nous avons assisté lors de l’hommage à Nelson Mandela. 

Mais je n’oublie pas non plus qu’en France, il y a deux ans, une députée connaissant 3 signes en LSF avait tenté de « traduire » un discours de Roselyne Bachelot sous le regard  bienveillant des spectateurs, tandis qu’une autre candidate à la députation avait fait appel à un ami de la famille pour traduire son clip de campagne.

Je n’oublie pas, qu’en France, on n’exige pas la possession d’un diplôme reconnu par l’Afils (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes) pour pouvoir se prévaloir du titre d’interprète F/LSF d’où les dérives, les escroqueries, les abus de confiance et autres tromperies.

Je n’oublie pas, qu’en France, les interventions du Président de la République ne sont que très rarement traduites en LSF et généralement en différée de 24h.

Je n’oublie pas, qu’en France, faute de moyens et de volonté des pouvoirs publics, des personnes sourdes assistent à leur propre procès, qu’elles soient témoins, victimes ou accusées sans pouvoir comprendre les débats, les interprètes étant souvent remplacés par des interfaces (moins chers et moins rigoureux) n’ayant pas les compétences nécessaires pour traduire les échanges.

Je n’oublie pas, qu’en France, le seul journal télévisé traduit en LSF sur une chaîne publique dure 10mn et est diffusé à 6h30 du matin puis à 8h50.

Je n’oublie pas, qu’en France, l’actuelle campagne électorale pour les élections municipales n’est que peu ou pas accessible aux citoyens sourds, les meetings n’étant qu’exceptionnellement interprétés en langue des signes, tout comme les conseils municipaux (hormis quelques villes comme Toulouse, Lille, Joinville-le-Pont).

Je n’oublie pas, qu’en France, l’Education Nationale demande à des AVS, n’ayant eu que quelques semaines d’initiation à langue des signes de traduire le cours du professeur pour des élèves sourds.

Je n’oublie pas, qu’en France, dans certaines grandes entreprises, les salariés sourds n’ont droit qu’une fois par an à un interprète en langue des signes – pour leur entretien annuel – mais jamais pour les réunions d’équipe, les moments conviviaux, les séminaires…

Je pourrais hélas poursuivre cette litanie qui nous rappelle que notre pays ne devrait pas regarder avec condescendance et amusement cet imposteur gesticulant en pensant qu’ici tout va bien, que nous sommes une société égalitaire et accessible pour les personnes sourdes ou malentendantes (sous-entendu contrairement à l’Afrique).

Espérons néanmoins que cet événement inédit permettra une prise de conscience pour qu’enfin les langues des signes soient reconnues à leur juste valeur et que des interprètes correctement formés et diplômés soient présents et en nombre suffisant là où c’est nécessaire pour garantir à chaque personne sourde d’être éduquée dans la langue de son choix et d’être considérée comme citoyen à part entière grâce à une complète accessibilité à la vie de la cité.

C’est aussi à nous, interprètes en langue des signes, de profiter de cette mise en lumière à cause de ce scandale pour faire avancer nos revendications légitimes.

Nelson Mandela aurait-il fait aux interprètes en langue des signes un dernier cadeau posthume ?
C’est possible…
A présent quand je me présente pour aller travailler j’ai droit à un commentaire sur l’importance d’avoir des interprètes qui ne sont pas des « imposteurs » et une collègue a raconté qu’après avoir traduit un discours dans une entreprise, le PDG l’a remerciée de lui permettre d’avoir une communication riche et complète avec tous ses salariés en ajoutant « je vous le promets, elle, c’est une vraie interprète » tandis que la salle applaudissait.