Verrons-nous beaucoup d’interprètes en LSF dans la campagne présidentielle ?

La semaine dernière, pour la première fois à ma connaissance, un potentiel candidat à l’élection présidentielle, Bruno Le Maire, s’inquiétait de l’accessibilité de la campagne et de ses débats pour les personnes sourdes et malentendantes. Il demandait notamment « une retranscription en langue des signes (sic) […] afin que les personnes sourdes et malentendantes puissent participer pleinement à cette échéance démocratique ».

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Proposition opportuniste pour rallier quelques suffrages supplémentaires ou réelle conviction politique peu importe.

Cette déclaration nous permet de nous rappeler qu’on avait lu en 2012 un article paru dans Ouest-France dans lequel, un journaliste écrivait : « tout le monde vote, y compris les handicapés. Mais tout le monde ne peut pas participer aux meetings. Les réunions de quartier, conférences thématiques ou séminaires qui ponctuent une campagne électorale sont rarement accessibles à tous : sourds, aveugles, personnes se déplaçant difficilement ou souffrant d’un handicap psychique (la claustrophobie, par exemple). La loi de 2005 relative au handicap fait pourtant de cette accessibilité un objectif ».

Notre démocratie s’anime intensément tous les cinq ans, au moment des élections présidentielles puis législatives. À la veille de ces échéances électorales, il est essentiel de souligner l’importance de rendre pleinement accessibles les campagnes des candidats à tous les électeurs. Ainsi que le stipule la Loi du 11 février 2005 pour l’Égalité des Droits et des Chances, la participation et la citoyenneté ainsi que le principe de l’accès de tous à tout s’imposent à nous tous.
Il est donc de la responsabilité de chacun des candidats et mouvements politiques de s’engager à mener une campagne la plus accessible possible. Accessible c’est par exemple, l’accès aux meetings pour les fauteuils roulants, des programmes édités en braille, des professions de foi rédigées en français facile, etc, et bien sur des interprètes F-LSF lors des prises de paroles (à la télé, sous un chapiteau, sur la place du village…).

Pour l’interprétation F-LSF, certains rétorquent parfois que le coût serait obstacle : il faut payer 2 ou 3 interprètes (avec un prix majoré car souvent les meetings ont lieu le soir ou le week-end).
Personne ne nie que la démocratie a un coût financier mais c’est pour cela que l’État français verse des subventions aux partis politiques et rembourse une partie des dépenses pour chaque candidat obtenant plus de 5% des suffrages exprimés (on a vu nos impôts plus mal utilisés).
De plus, si ces exigences sont prises en compte en amont de l’organisation de la campagne, elles entraînent des dépenses limitées par rapport au budget global d’un candidat – même si l’interprète est embauché par Bygmalion. Pour mémoire le fameux meeting de Sarkozy à Villepinte en 2012 fut estimé à 3 millions d’euros, celui de Mélenchon à la Bastille à 80 000€, Hollande et Sarkozy ont chacun dépensé (officiellement) 21 millions d’euros.

Il est aussi essentiel que cet engagement sur l’accessibilité soit partagé par l’ensemble des acteurs de la vie politique française. Sans doute au cours de cette campagne devrons nous traduire de LO au FN, des LR à EELV. Car si nous militons pour la totale accessibilité des débats en contre partie, cela signifie que nous devrons accepter de traduire des discours à l’opposé de nos convictions, que nous devrons nous retrouver sur scène à côté d’hommes ou de femmes politique dont les idées nous effraient.
Ce sera à chaque interprète d’accepter d’y aller ou pas, de se positionner en fonction de sa conscience et de ses propres limites.

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Pour 2016 (en attendant 2017), et même si cette campagne pour l’élection présidentielle ne fait que commencer, on peut dresser un premier bilan.

A la télévision le décompte est simple : zéro. Jusqu’à présent aucun débat télévisé n’a été traduit en langue des signes, aucun meeting retransmis n’a bénéficié de la présence d’interprètes F-LSF.
Pendant ce temps aux Etats-Unis tous les débats ont été traduits en ASL avec un système assez original, un interprète par candidat ou journaliste.

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A la télé française l’accessibilité des débats s’est limitée à des sous-titrages (souvent de piètre qualité et très décalé en raison du rythme soutenu et des fréquentes interruptions, relances…). D’ailleurs, un peu partout sur les réseaux sociaux on pouvait lire les critiques habituelles : « fautes d’orthographe ; ajouts de lettres qui n’ont rien à faire là, ; phrases non terminées ; propos non sous-titrés ; plus de 10 secondes de retard ; les équipes de sous-titrage sont dépassées et n’arrivent pas à suivre le direct ». De plus, il faut rappeler que la majorité des sourds de naissance ont parfois un accès difficile au français écrit en raison d’un système scolaire inadapté et ils ont dû mal à lire les sous-titres qui défilent trop vite (et admettons que c’est lassant de toujours devoir faire l’effort de lire alors que vous pourriez avoir à l’écran une personne s’exprimant dans votre langue maternelle, la LSF).

[À noter le lancement d’une nouvelle appli pour smartphone, Avametrie qui est une plateforme  collaborative d’évaluation de l’accessibilité audiovisuelle. Cette application smartphone permet à chaque téléspectateur de remonter les problèmes de sous-titrage rencontrés lors du visionnage d’un programme télévisé. Cela fera peut-être bouger les choses].

Bref, « le risque de frustration est important. Les handicapés finissent par se désintéresser des enjeux politiques alors qu’ils sont concernés » a déjà averti Jérémie Boroy, de l’Association Aditus, qui a pour objet la promotion de l’accessibilité et qui a comparé l’accessibilité des campagnes électorales précédentes à un « parcours du combattant ».
Il précise d’ailleurs : « on pense parfois à installer des ascenseurs et des rampes pour les fauteuils roulants, mais on veille rarement à ce que chacun puisse comprendre ce qui se passe à l’intérieur de la salle ».

Justement, les meetings politiques, de droite à gauche en passant par le centre.

  • A l’extrême droite, c’est vite vu, le FN n’a jamais mis d’interprète en LSF, ni sous l’ère Jean-Marie Le Pen ni sous celle de sa fille (comme à Brachay en Haute-Marne où elle lançait sa campagne en septembre dernier).
  • Chez Les Républicains depuis le début de la campagne pour la primaire, on a aperçu des interprètes aux meetings de Fillon (à Paris et Sablé-sur-Sarthe), quelques fois à ceux de Bruno Le Maire (aux Docks de Paris), aucun à ceux de Nathalie Kosciusko-Morizet, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy.

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  • A gauche hélas, pas grand chose. Mélenchon, pour son rassemblement à Bastille avait bien fait appel à des interprètes mais curieusement à seulement deux, le troisième étant un bénévole nullissime (et incompréhensible). On imagine que cela a permis de faire diminuer les coûts. Mais pas assez cependant car lors du meeting de Lille où était officiellement lancée sa campagne électorale plus rien, ni bénévole nullissime, ni interprète diplômé.
  • A la primaire du PS (qui n’en est qu’à ses débuts) aucun interprète n’a été vu chez Montebourg, Hamon, Lienemann, de Rugy, Filoche…
  • On murmure que Macron qui marche entre la gauche et la droite aurait enfin sollicité des interprètes en langue des signes pour ses derniers discours (à Strasbourg par exemple).
  • EELV, qui marche de moins en moins, a mis les interprètes au vert et aucun des discours n’a été traduit en LSF.
  • Le PCF n’a pas encore trouvé de candidat alors des interprètes…

Quant à Hollande et Valls qui – bien que non candidats (pour le moment) – participent pleinement à la vie démocratique de notre nation, toujours pas d’interprète pour traduire en langue des signes leurs propos. C’est malheureusement une triste habitude pour ce quinquennat qui a été plus que médiocre en matière d’accessibilité « politique » pour les sourds et malentendants (souvenons-nous qu’aucune déclaration d’Hollande lors des attentats de 2015 et 2016 n’a jamais été traduite en LSF). Pour apercevoir un interprète en direct à côté de Hollande il faudra sans doute attendre ses traditionnels voeux du 31 décembre sur France 3.

Autrefois en matière de politique les sourds, par manque d’information, étaient influencés par leur entourage immédiat, souvent ils votaient comme leurs parents. Permettre que  les meetings, les débats politiques soient interprétés en LSF, représente donc un réel progrès. Donc oui, espérons que dans cette campagne pour l’élection présidentielle (puis législatives) nous verrons beaucoup d’interprètes en langue des signes, passerelle entre deux communautés, car ils sont la clé pour que chaque sourd soit un citoyen à part entière, responsable et autonome, libre de ses choix et de son vote.

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© Stéphan – ( i ) LSF

2 réflexions sur “Verrons-nous beaucoup d’interprètes en LSF dans la campagne présidentielle ?

  1. Legris

    Strasbourg : Monsieur MACRON n’a pas choisi l’accessibilité pour tous et pris des low cost dont on ne voyait que les fesses. Ca coute combien une fesse ? Deux fesses ? Quatre fesses ? Sans doute moins cher que 4 mains et deux visages. Fesses éclairées mains et visages côté obscur face à un parking de sourds. Une question : accepter de travailler en trinôme avec un incompétent dont ce n’est pas le métier (conf. le meeting de Mélenchon) dans quel but ? Et-ce une attitude professionnelle ?
    Autre question : lorsqu’on traduit pour une séance du conseil régional, des partis s’expriment, c’est la démocratie. Se pose t-on la question de traduire tel ou tel parti ? Si on se la pose on a rien à faire dans l’interprétation politique.

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