Être interprète pour les personnes sourdes-aveugles

La sortie du film « Marie Heurtin » est l’occasion de faire un focus sur une spécialité peu connue du grand public et pratiquée par quelques interprètes F/LSF, l’interprétation pour les personnes sourdes-aveugles.
En effet ce biopic de Jean-Pierre Améris en plus de nous présenter la vie hors du commun de cette jeune fille auprès des religieuses de Larnay, nous rappelle que ces personnes à la fois atteintes de surdité et de cécité peuvent communiquer notamment grâce à la langue des signes tactile, langue des signes pratiquée au creux des mains, sur le visage, sur le corps, où les doigts des interlocuteurs se touchent, se lient et se délient pour former des phrases, des idées, des concepts…

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 [Les références des nombreuses publications de Sandrine Schwartz
que j’ai utilisées sont placées à la fin de ce billet]

En France on évalue de 4 500 à 6 000 (source CRESAM) le nombre de personnes atteintes de ce handicap rare, la surdicécité (sourd et aveugle). Ces personnes ont naturellement besoin d’accompagnements particuliers par exemple d’interprètes en langue des signes tactiles c’est à dire des interprètes qui traduisent du français oral ou de la langue des signes française (LSF) vers la langue des signes française tactile et réciproquement.

On trouve au sein de cette population de sourds-aveugles une prévalence non négligeable de personne atteinte du Syndrome de Usher.

Pour l’interprète, traduire pour des personnes sourdes-aveugles ne signifie pas simplement de « remplacer » une langue de signes visuelle (la langue des signes française par exemple) par une langue des signes tactile (LST). Cela nécessite des compétences, des techniques, un état d’esprit même qu’il faut acquérir via un enseignement et/ou en suivant sur le terrain d’autres interprètes en LST.
Ainsi, contrairement à l’interprétation classique en langue des signes, où l’on traduit souvent pour plusieurs personnes sourdes, dès que l’on travaille avec des personnes sourdes-aveugles, on n’interprète plus que pour une seule personne. Cette interprétation se pratique généralement assise, en face à face, si possible dans des sièges confortables avec un dossier car ce type de communication est physiquement très éprouvante aussi bien pour la personne sourde-aveugle que pour l’interprète.
La personne sourde-aveugle place ses mains sur les mains de la personne qui signe afin de percevoir les propos de l’orateur par le toucher : la configuration, l’orientation, l’emplacement et le mouvement des signes (voir la vidéo à la fin de l’article). On remarquera que par cette méthode de communication, les expressions du visage (si importante en langue des signes visuelle) ne sont pas perceptibles, sauf si la personne sourde-aveugle a des possibilités visuelles qui le lui permettent.

Autre différence notable, l’interprétation ne se réduit pas à traduire un discours, un message, elle implique des composantes paralinguistiques (transmission des émotions, par exemple) et extralinguistiques (description de l’environnement). Les personnes sourdes-aveugles ayant deux sens de recueil des informations à distance déficients (la vue et l’ouïe), l’interprète a pour mission d’être à la fois les yeux et les oreilles de ces personnes par rapport à leur environnement.

Enfin, dernière différence avec l’interprétation traditionnelle en langue des signes, l’interprète peut aussi être amener à guider les personnes sourdes-aveugles qui ont des difficultés à se déplacer seules. Ces dernières ne pouvant pas toujours se mouvoir par elles-mêmes entre deux moments de traduction (pour se rendre dans une autre salle de réunion, à la cantine…) ou lors des pauses (pour aller aux toilettes, prendre un café, fumer une cigarette…), il est parfois nécessaire de les guider d’où l’appellation de « guide-interprète » qui peut surprendre, cette dénomination remettant en cause, selon certains, son nécessaire devoir de neutralité.

On imagine aisément que la réception en mode tactile demande des efforts importants à la personne sourde-aveugle et prend plus de temps qu’une réception visuelle de la langue des signes.
En outre, l’interprète ne peut transmettre toutes les informations qu’il perçoit visuellement. En interprétation tactile, même si elles sont nécessaires, les informations multidimensionnelles (la description de l’espace) sont souvent limitées. En effet, les yeux et les oreilles sont capables de recevoir des informations bien plus complexes que celles qu’on peut recevoir uniquement par les mains et le toucher. Différents codes ou adaptations ou modulations permettent néanmoins la transmission de telles informations, mais en quantité et en qualité bien moindre. Et surtout les informations doivent être fournies de manière linéaire (une par une), ce qui limite grandement la quantité d’indices transmissibles simultanément au discours.
Cela suppose donc un traitement par l’interprète de l’information disponible. Il doit effectuer une sélection afin de relayer à la fois des aspects pertinents pour la traduction, ainsi que d’autres éléments pouvant intéresser la personne sourde-aveugle (tout en conservant son devoir de neutralité et de fidélité au message bien sur).

L’interprète est donc mis en position délicate de devoir anticiper l’attente de la personne et de faire des choix, situation que l’on ne rencontre pratiquement jamais en interprétation classique pour les personnes sourdes.
Parmi ces nombreuses informations, on peut citer le langage corporel, les expressions faciales, l’intonation de la voix des intervenants sont quelques uns des facteurs émotionnels ayant de l’importance dans la communication et qui doivent être autant que possible retransmis par l’interprète pour que la personne sourde puisse se forger sa propre opinion de la situation et des personnes en présence.
L’interprète doit également décrire la pièce, l’environnement de la réunion ou de l’entretien, identifier et nommer si possible chacun des participants, transmettre, traduire l’ambiance.

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Par ailleurs, par son mode de fonctionnement, l’interprétation pour les personnes sourdes-aveugles induit une proximité physique et psychologique bien plus grande que celle que l’on rencontre lors de l’interprétation classique en langue des signes pour des personnes sourdes : on se touche, on est à quelques centimètres l’un de l’autre.
De plus, lors de l’utilisation de la langue des signes en mode tactile, certains signes doivent s’effectuer sur le corps de l’interprète ou de la personne sourde-aveugle. Cela peut s’avérer délicat, surtout avec des personnes que l’on ne connait pas.
Comme le conseille ma collègue Sandrine Schwartz, « il est donc important de négocier les limites à ne pas dépasser en la matière, et de ne rien imposer, car cela risquerait d’entraîner un sentiment d’insécurité et de malaise lors de la situation d’interprétation. Un compromis peut consister en l’utilisation de zones neutres du corps pour certains signes s’effectuant normalement sur le visage par exemple. De plus, peut se poser le problème du regard des autres dans ce type de pratique, d’où l’importance pour l’interprète et la personne sourde-aveugle de connaître ce qui est acceptable pour chacun. »
C’est pourquoi ce type d’interprétation oblige les interprètes qui souhaitent s’engager dans cette spécialité à s’interroger auparavant sur ses propres limites par rapport au tactile.

Enfin lorsqu’on interprète en langue des signes tactile, il est évidemment fondamental d’avoir une bonne connaissance du fonctionnement de celle-ci afin de pouvoir adapter ses signes à une réception tactile, d’éviter les malentendus ou confusions de sens et d’adopter des stratégies linguistiques permettant une meilleure compréhension comme la répétition de certains signes ou morceaux de phrases, l’utilisation de la dactylologie (par exemple donner la première lettre d’un mot avant d’utiliser le signe pour éviter des malentendus quand la lecture labiale n’est pas possible), utiliser des synonymes (on ajoute un deuxième signe pour renforcer la signification du premier signe afin d’éviter des confusions)…

Etant donnée la complexité de ce type d’intervention, on pourrait légitimement s’attendre à ce qu’un minimum de formation soit proposé aux interprètes de langue des signes.
Or, paradoxalement, en France, aucune formation initiale ni complémentaire n’est prévue, si ce n’est, dans certains cursus universitaires, de brèves interventions d’une journée, assurées par des professionnels du CRESAM de Poitiers accompagnées de personnes sourdes malvoyantes ou aveugles.
Seule solution pour un interprète diplômé désireux d’acquérir ces compétences, se former directement auprès de ses pairs et s’inscrire à des stages de « Guide-Interprète » proposés par le CRESAM.
Pourtant, dans de nombreux pays européens, une telle formation existe depuis longtemps (une vingtaine d’années pour la Scandinavie). En Suède, elle est inclue dans le programme de formation universitaire dès la 1ère année.

De ce fait, en France, les interprètes pour les personnes sourdes-aveugles ont tous des profils et des compétences très variés. On peut les regrouper en 3 catégories (typologie établie par Sandrine Schwartz) :

  1. des guides-interprètes, occupant souvent un autre poste dans des structures accueillant des sourds-aveugles. Ce sont des professionnels aguerris de la surdicécité et des différents modes de communication et qui ont pour avantage de souvent bien connaître les personnes pour lesquelles ils traduisent ;
  2. des interprètes professionnels en langue des signes, qui ont fait le choix et la démarche de se former pour travailler avec des personnes sourdes-aveugles, mais ces derniers sont encore peu nombreux ;
  3. des interprètes sourds LSF/LST qui peuvent copier ou reformuler les signes d’un interprète entendant (ou de locuteurs sourds) en langue des signes tactile.

L’interprète en langue des signes pour les personnes sourdes a pour mission d’être un pont culturel et linguistique entre le monde des entendants et celui des sourds. L’interprète qui travaille auprès de personnes sourdes-aveugles a pour vocation d’être le lien entre un individu et la totalité du monde autours de lui, puisque comme l’affirme Helen KELLER, la célèbre première universitaire sourde-aveugle américaine : « La cécité éloigne la personne des choses qui l’entourent, mais la surdité l’éloigne des gens. »

– Extrait d’une interprétation en langue des signe tactile par Fanny Mantel

© Stéphan – ( i ) LSF


Il s’agit d’une rapide présentation de ce mode particulier d’interprétation F/LST car je ne suis pas un spécialiste et je ne la pratique pas.
Cependant nous avons la chance en France d’avoir une spécialiste de l’interprétation pour les sourds-aveugles et de la langue des signes tactile (elle en a fait sa thèse en linguistique) : Sandrine Schwartz et c’est grâce à ses écrits que j’ai pu rédiger ce billet.

Voici quelques références parmi ses nombreux écrits :
– Eléments pour une analyse de la langue des signes tactile pratiquée par les personnes sourdes-aveugles
– Spécificités des personnes sourdes-aveugles et de leurs moyens de communication, en particulier la langue des signes tactile. Conséquences sur l’interprétation
 Spécificité de l’interprétation pour les personnes Sourdes ayant un Syndrome de Usher

Egalement 2 reportages à visionner :
« Sans voir ni entendre » un reportage de la télévision suisse-romande avec un extraordinaire passage sur l’interprétation tactile du Minautore de Picasso
« Les emmurés : vivre sourd et aveugle » un photoreportage dans une maison spécialisée de Vélizy sur Lemonde.fr

2 réflexions sur “Être interprète pour les personnes sourdes-aveugles

  1. Bonjour, Ou et comment avoir quelques notions du langage des signe tactile. Etant amené à visité prochainement un établissement j’aimerais pouvoir dire bonjour, aurevoir, merci etc … aux usagers. Avec mes remerciements pour votre aide. Danielle Gianora

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