Lettre ouverte à un client entendant

lettre-ouverte

Cher client,

Nous n’avons pas encore le plaisir de nous connaître mais tu m’as contacté par mail il y a quelques jours. Tu m’expliquais que tu devais bientôt animer une réunion et qu’une personne sourde, Étienne, serait présente. Par conséquent, en manager avisé tu as pensé à réserver un interprète F/LSF diplômé afin que sourds et entendants puissent communiquer et se comprendre pendant cette réunion.
Naturellement tu m’as demandé de t’établir un devis.

Après avoir étudié les conditions de mon intervention (contenu, technicité, durée, nombre de participants…)  je t’ai adressé un 1er devis pour l’interprétation F/LSF de ton rendez-vous.
Tu m’as alors dit que celui-ci te paraissait « un peu cher » surtout pour une petite réunion de service qui ne durerait pas plus d’une heure.
J’ai pris mon téléphone pour te donner des détails sur le montant, expliqué les contraintes mais aussi les enjeux liés à ce type d’intervention. Je t’ai également rappelé que cette dépense pouvait être déduite des contributions financières que tu versais éventuellement à l’AGEFIPH. Devant tes réticences je t’ai proposé de te renseigner auprès d’autres services ou collègues. En France nous sommes environ 400 interprètes F/LSF diplômés donc libre à toi de faire jouer la concurrence, de vérifier que mon prix correspond à celui du marché.
Mais attention : ne prends pas un interface de communication en LSF qui n’a ni les compétences ni aucun diplôme pour exercer ce métier simplement car il propose des tarifs moins chers.

Du coup, tu as commencé à chercher un petit peu, tu as trouvé d’autres agences qui te proposaient un devis d’un montant plus ou moins équivalent au mien. Mais, bizarrement tu continuais à rechigner à payer le prix d’une bonne traduction avec un professionnel. Et surtout, disons les choses franchement, payer un interprète en langue des signes te paraissait bizarre. En anglais ou en espagnol, bien sur, mais en langue des signes française !

Alors, tu as fait, dans l’ordre, les choses suivantes :

Option n°1 : tu refuses mon devis et tu décides de ne pas prendre d’interprète

Ce n’est pas très malin. Tu embauches une personne en situation de handicap (c’est bien) mais tu ne fais rien pour lui permettre d’être intégrée à ton équipe (c’est pas bien).
Pendant cette réunion vous allez sans doute évoquer la réorganisation du service, définir les enjeux pour l’année à venir, valider les nouveaux supports de communication et la personne sourde n’y sera pas associée.
Avec un peu de chance, à l’issue de la réunion un gentil collègue lui résumera en 2mn ce qui s’est dit en une heure mais jamais Etienne, ton salarié sourd n’aura pu s’exprimer, jamais il n’aura le sentiment de faire partie de ton équipe, jamais il n’aura été considéré comme un salarié à part entière contrairement à ce que stipule la loi du 11 Février 2005.
Toi-même tu reconnais que ça ne va pas donc tu passes à l’option suivante.

Option n°2 : tu rejettes de nouveau mon devis et tu fais appel à un collègue

Quelle chance ! Dans ton service, il y a Gérard l’informaticien dont la femme a un cousin dont le voisin est sourd ! Gérard il est extra, toujours prêt à rendre service et il sait signer. En tout cas tu l’as vu dans l’ascenseur dire à Étienne en langue des signes : « ça va ? » « en forme ? » et à la cantine « bon appétit ».
Tu convoques Gérard dans ton bureau et tu lui expliques qu’à la prochaine réunion il s’assiéra à côté du salarié sourd et qu’il lui expliquera ce qui se dit. Gérard n’a pas l’air très à l’aise avec ton idée mais tu insistes, Étienne pourra aussi lire sur les lèvres si besoin. Le principal c’est qu’il comprenne vaguement ce qui est dit même il n’a pas tous les détails.
Hélas cher client entre dire « bonjour » en LSF pendant la pause à la machine à café et traduire « l’année prochaine en raison des incertitudes pesant sur le marché et des fortes tensions géopolitiques sur nos zones d’activités les prévisions à moyen et court termes sont fortement baissières » il y a un gouffre et ça Gérard, malgré toute sa bonne volonté il ne sait pas le traduire (d’ailleurs il ne comprends même pas ce que cela veut dire). Quant à Étienne ça le fatigue de devoir lire sur les lèvres depuis une demi-heure dans cette pièce mal éclairée.
Seconde déception. Tu te dis « on ne peut compter que sur soi-même » et tu passes donc à l’option suivante.

Option n°3 : tu snobes encore mon devis et tu décides de traduire toi même la réunion

Puisqu’on ne peut pas compter sur cet incapable de Gérard mais qu’il est important qu’Etienne soit au courant de ce qui se passe dans le service qu’à cela ne tienne, tu vas traduire toi-même la réunion. Enfin pas vraiment car tu n’es pas un sur-homme, tu es incapable de signer et de parler en même temps (de toute façon tu ne connais pas la langue des signes).
Non il y a plus simple. Une fois la réunion finie, tu fais venir Étienne dans ton bureau et tu recommences avec lui la réunion, en face à face. Tu parles lentement, tu t’aides de papiers et de schémas, tu répètes quand il ne comprend pas…
Ca dure deux heures (pour une réunion d’une heure) parfois tu t’énerves un peu (tu n’es pas très patient). En plus c’est dommage, Etienne fait des remarques intéressantes –  notamment son idée de réorganiser la chaîne de production n’est pas idiote – mais ses collègues n’étant pas là, tu ne peux pas demander aux autres ce qu’ils en pensent. Donc il va falloir refaire une réunion.
Bref, tu as perdu du temps, il faut tout recommencer, ça te fatigue par avance et donc tu tapotes sur ton ordinateur « traduction langue des signes interface ».

Option n°4 : tu ne veux toujours pas valider mon devis et tu contactes une interface dont tu as vu l’annonce sur Le Bon Coin (comme celle-ci par exemple)

Décidément tu es têtu. Tu aurais pourtant dû te douter en lisant son annonce avec ses fautes d’orthographe et cette photo un peu ridicule que tu n’aurais pas le top du top. Mais bon à 20 € de l’heure, on ne peut pas s’attendre à des merveilles. Effectivement il n’y a pas eu de merveilles. La fille qui est venue était incapable de suivre ton débit, parfois elle s’arrêtait de signer alors que tu parlais (elle t’a expliqué qu’elle ne pouvait pas tout interpréter donc les passages qui ne concernaient pas le salarié sourd elle les omettait dans sa traduction) et malheureusement quand Étienne a voulu poser une question elle n’a pas compris ce qu’il signait donc finalement il a dû l’écrire sur un bout de papier.
A l’issue de la réunion Étienne était très en colère car la fille était également incompréhensible en LSF. Il a le sentiment d’être un sous-salarié car tu refuses de faire venir un interprète diplômé, tu préfères payer une interface incapable d’aligner correctement trois signes. Il refuse dans ses conditions de venir aux prochaines réunions et il espère quitter rapidement ton service face au manque de considérations que tu as pour lui, ce qui t’embête car Étienne il bosse bien et il sera difficile à remplacer.
Alors, tu te décides enfin à passer à l’option la plus sage : prendre un interprète professionnel.

Option n°5 : tu te rends à l’évidence, tu acceptes mon devis pour l’interprétation F/LSF de ta réunion

Finalement, dans ton désespoir, tu te souviens de mon mail et tu me contactes à nouveau. Tu me fais encore part de tes réserves sur le tarif que je propose. Je te demande alors pourquoi tu me rappelles après environ 3 semaines, moi qui croyais ton idée de faire traduire la réunion abandonnée. Tu me racontes brièvement tes tentatives qui ont tourné au fiasco, j’esquisse un sourire en t’écoutant tout en me disant « encore un ». Cependant je reste ferme sur mon prix, je sais qu’il est correct et qu’il correspond au niveau de qualité que tu attends. À contrecoeur, tu l’acceptes quand même et tu me renvoies le devis signé avec la mention « bon pour accord ».

Combien de clients s’arrêtent aux options n°1, n°2 et n°3 ou n°4 ? Des dizaines, peut-être même des centaines ! Ils font la même erreur que toi, ils croient tous pouvoir faire l’économie d’un professionnel, ce qui est dommage.
Bilan, cher client, tu as perdu 1 mois et tu as finalement payé le prix indiqué. Tu n’avais plus le choix, ayant par toi-même fait l’expérience qu’il n’existe pas d’autres solutions convenables.
Néanmoins bravo car tu as su reconnaître tes erreurs et finalement prendre un interprète qualifié.

Une fois l’interprétation de la réunion terminée…

Evidemment la réunion s’est bien passée, tu as pu t’exprimer librement, Gérard n’avait pas à t’interrompre toutes les 2 minutes pour tenter de suivre ton discours, la dynamique de groupe a bien fonctionné, chacun a pu s’exprimer. Quand Étienne a pris la parole, traduit vers le français par l’interprète, tu as même été surpris par la pertinence de ses idées et tu as regretté de ne pas l’avoir écouté plus tôt.

Quelques mois plus tard, je reçois de ta part une nouvelle demande pour l’interprétation des discours lors d’un pot de départ en retraite, tu acceptes mon devis sur le champ.
J’en conclue que l’investissement sur cette première vacation t’a probablement rapporté plus que tu ne l’imaginais.

Cordialement
Stéphan Barrère
Interprète F/LSF

PS : merci à Edouard et son article « le devis de traduction n’est pas un attrape pigeon » pour l’inspiration

10 réflexions sur “Lettre ouverte à un client entendant

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  2. Brizard

    Pourquoi cette guéguerre perpétuelle entre diplômés et non diplômés ?
    J’ai eu affaire à des interprètes moyens et à des non diplômés vraiment efficaces.

    je ne suis pas le seul à le dire.

    Dommage.

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    1. Bonjour,
      Il n’y a pas de guéguerre. Simplement il y a d’un coté des interprètes diplômés et de l’autre des personnes sans diplôme donc qui ne sont pas interprètes même si elles le prétendent.
      Maintenant il peut y avoir des personnes efficaces et qui signent bien. Mais ce ne sont pas des interprètes tant qu’elles n’ont pas de diplôme. Ce qui est normal.
      Un exemple : même si je sais parfaitement manier un couteau et découper un poulet je ne suis pas chirurgien. Pour cela je dois étudier et passer des concours.
      Il en va de même pour l’interprétation/traduction.

      Bonne soirée
      Stéphan

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      1. Brizard

        J’ai 58 ans et je dis ce que j’ai vu, ce que je vois encore. Il y a des sourds qui ne veulent que des interprètes qui ne font que traduire mais il y a encore d’autre qui préfèrent  » être assistés » , des sourds pour qui la pure LSF peut être difficile à comprendre.
        Dans votre cas précis, je pense que ce sourd préfère un interprète dans sa stricte définition, oui.
        Ce que je dis, c’est que je suis désolé par le dénigrement que font les diplômés des personnes qui maîtrisent la LSF sans avoir aucun diplôme , des personnes tout à fait capables de faire ce que les diplômés font.
        Le diplôme n’est en aucun cas une garantie de qualité, votre exemple du chirurgien me fait sourire, un exemple : Pierre Bérégovoy est parti de son usine ou il était simple ouvrier pour devenir 1er ministre…..
        Nous devons tous nous respecter, il y a des personnes qui se disent interprètes alors qu’elles savent à peine signer, c’est vrai mais il y a aussi des diplômés censés savoir faire ce qu’ils doivent faire mais avec un niveau bas……
        Je vous demande de faire ce quoi vous êtes censé faire sans dénigrer personne sous prétexte qu’elle n’est pas diplômée.
        Merci.

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      2. Nous ne sommes pas d’accord, tant pis mais cela ne m’empêchera pas de continuer à dire et à écrire qu’une personne qui n’a pas un Master 2 d’interprète F/LSF n’a ni les compétences ni les les connaissances (déontologiques par exemple) pour exercer ce métier.
        Après, libre à vous bien sur de faire appel à eux , à vos risques et périls.

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      3. Brizard

        Vous ne savez pas lire entre les lignes….malgré votre Master ché plucombien 🙂

        Je vais vous parler un petit peu de moi, si je devais faire appel à une personne pour traduire, ce ne serait pas n’importe qui bien sur, j’ai déjà horreur d’être assisté, ce serait aussi une personne ouverte, tolérante, respectueuse…
        Je n’ai vraiment pas aimé cette interprète diplômée venue avec une collègue pour une conférence sur une maladie rare concernant un proche, le temps de la conférence débordant, elle m’a laissé en plan alors que sa jeune collègue voulait encore rester…..
        Je me demande si vous pouvez comprendre ce que j’ai ressenti à ce moment la ?
        Les risques et périls ? J’ai manqué une bonne partie….
        Moi aussi je suis parti, ne pouvant comprendre la suite, la personne qui a organisé cette conférence était vraiment désolée…

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  3. Oui mais...

    « cela ne m’empêchera pas de continuer à dire et à écrire qu’une personne qui n’a pas un Master 2 d’interprète F/LSF n’a ni les compétences ni les les connaissances (déontologiques par exemple) pour exercer ce métier »

    Bonjour,
    rien à redire ni à critiquer, mais n’oubliez pas qu il y a 15 ans les professeurs des écoles n’avaient qu’un bac+3, et maintenant on leur demande un bac+5… et ce que les anciens instits sont tous sans compétence ni connaissance?

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  4. guuntar

    Diplôme et compétences sont deux choses bien distinctes. Le diplôme sanctionne un examen à un instant T, les compétences se développent au fil du temps. Combien de diplômés (de toute filière) ont fait la démonstration de leur incompétence ? Nombreux…

    Ce que vous auriez dû préciser cher Stephan, c’est que l’élève-interprète ne rentre pas en master pour apprendre à signer, puisqu’il est déjà censé être bilingue, mais bien pour apprendre les techniques d’interprétation, exercice périlleux s’il en est. Et cette précision est fondamentale car c’est l’essence même de ce diplôme et ce qui fait la différence entre quelqu’un qui a appris à traduire et celui qui ne connait que la langue. Beaucoup d’entre nous ont appris l’anglais pendant de nombreuses années, pourrions-nous pour autant être interprète F/Anglais, j’en doute sérieusement ;-).
    Etant entendu que l’obtention du diplôme ne garantit en rien la qualité de l’interprétation mais place le niveau d’exigence très haut. D’autant plus quand certains interprètes facturent plus qu’un chirurgien (pour rebondir sur votre parallèle)…

    Bien à vous et merci pour ce blog

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  5. Ping : Quand tu paies un interprète | Latetefroide

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