Le discours d’Arlette Morel (1987)

Mon emploi du temps ces derniers jours ne me permet pas, hélas, d’alimenter mon blog aussi régulièrement que je le voudrais. Je suis, selon la terminologie des pubards « over-charette » ou selon celle des interprétards « totally-décaled ».

Bref, cette semaine, pour compenser mon manque de temps, je vous propose deux textes rédigés à 24 ans d’écart par des personnes sourdes et qui soulignent les préoccupations de leur temps l’un traitant plus du regard, des attentes des sourds vis à vis des interprètes en langue des signes, l’autre s’intéressant au rôle de l’interprète et de l’accessibilité des sourds à la société.

Le premier document, discours fondateur et fondamental qui jette les bases du métier d’interprète en langue des signes tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, a été prononcé (signé devrais-je dire) en 1987, par Arlette Morel, grande figure de la communauté sourde. Ancienne Présidente de la FNSF (Fédération Nationale des Sourds de France) elle a aussi été responsable du CPSAS, un des premiers services d’interprètes Français/LSF situé à Paris, dans les locaux de l’INJS.

A cette époque, les premières formations d’interprètes en LSF se mettaient en place et les réflexions, les interrogations de la communauté sourde portaient essentiellement sur la maîtrise d’un code déontologique, la garantie d’une parfaite neutralité et comment différencier un interprète d’un interface (problème non résolu comme je le soulignais dans un billet précédent). Il s’agissait de normer une profession jeune et auparavant pratiquée par des enfants ou des proches (famille, amis, voisins) des personnes sourdes.

 

Intervention de Madame Arlette Morel lors du Symposium Européen des Interprètes à Albi, les 30 et 31 janvier 1987 :

« Je commencerai par parler de l’attitude de certains interprètes, de ceux qui ont des parents sourds. Attention, que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, je ne dis pas que tous les interprètes issus de parents sourds se conduisent ainsi que je vais le dénoncer, mais, dans leur grande majorité, les problèmes qui découlent de cette attitude sont les suivants : impossibilité d’être neutres, tendance à prendre les problèmes de sourds trop à cœur et à en faire les leurs, impossibilité pour eux de se retenir de donner leur avis alors que nous ne le leur demandons pas, tendance à influencer le débat, la discussion, partialité flagrante.

Je me rends parfaitement  compte que ce que je dis là est dur, car ce n’est pas tout à fait leur faute. Très jeunes et souvent trop jeunes, leurs parents les ont mis en situation d’interprète, ils ont été catapultés dans le monde des adultes à un âge où l’on joue encore à la poupée. A peine sortis de leurs berceaux ils sont confrontés à des problèmes qui les dépassent. Mobilisés par l’urgence, pris à témoin, souvent dans toutes sortes de conflits, leurs rêves se brisent, leurs jeux sont détournés, leur imagination se bloque. Leurs parents leur ont, en quelque sorte, volé leur enfance, il est logique que des perturbations psychologiques en découlent.

Si, devenus adultes, ils ont continué à interpréter, cela s’est fait le plus souvent, à la demande pressante des sourds eux-mêmes et les voilà pris dans l’engrenage. Ces interprètes estimant avoir une solide expérience de l’interprétation sur le plan pratique, ce qui  est souvent vrai, n’éprouvent pas le besoin d’aborder l’interprétation comme un vrai métier, c’est à dire avec une formation, car reconnaître la LSF ne suffit pas. Une formation théorique avec une approche de déontologie de la fonction est aussi nécessaire que la maîtrise de la LSF. Dommage, car ils auraient ainsi appris à être neutres, à ne pas penser à la place du sourd, en résumé à ne pas être plus sourds que le sourd. Car, même si la personne sourde dit une bourde, un interprète digne de ce nom doit la traduire exactement et ne pas avoir à en être gêné, or c’est malheureusement ce qui se passe le plus souvent, quand ils ne font pas eux-mêmes une sélection de ce qui se dit ou ne se dit pas !

Des exemples, je pourrais vous en donner des dizaines, je vais en prendre quelques uns au hasard, parce que les plus récents ; dernièrement un couple de sourds souhaitant vendre son appartement se rend chez le notaire accompagné de l’interprète, l’acquéreur éventuel étant également présent. En aparté l’interprète déconseille au couple de vendre son appartement  à cet acquéreur, parce qu’étant “Pied-noir”, il ne lui inspirait pas confiance. Désarroi du couple qui ne savait plus quoi faire, étonnement du notaire devant ce désarroi. Il est à remarquer que ce notaire avait déjà vu le couple de sourds lors d’une entrevue précédente mais avec un autre interprète. Ce notaire ignorait  totalement la LSF et ne pouvait savoir ce qui s’était dit, mais cela ne l’a pas empêché de s’apercevoir de l’attitude étrange de l’interprète et de conseiller au couple de revenir ultérieurement, mais cette fois accompagné d’un autre interprète !

Un autre exemple qui m’est arrivé assez souvent : j’assistais, l’autre jour, à une réunion d’entendants où nous n’étions que deux sourds, à un moment donné, mon voisin sourd me dit : « tiens, je ne suis pas au courant de ce qui est dit, explique moi brièvement », je le mets au courant en quelques gestes. Aussitôt l’interprète nous ordonne: « arrêtez de parler, regardez-moi ! ». A-t-on déjà vu des interprètes professionnels de langues étrangères avoir la même attitude avec leur auditoire entendant et interrompre la séance pour faire remarquer que des personnes bavardent dans la salle ?
Nous avons parfaitement le droit de discuter entre nous, de consulter des dossiers ; si le sujet débattu, à l’instant même, ne nous concerne pas, à nous de juger, à l’interprète de faire son travail, c’est à dire interpréter, il est payé pour ça, pas pour nous surveiller.

Ces deux attitudes citées plus haut démontrent un besoin  urgent de formations. Mais combien sont fautifs les parents sourds ! Vous parents sourds, qui avez des enfants entendants, vous vous dites quelle aubaine ! avoir chez soi, en permanence, un intermédiaire qui vous relie au monde des entendants, la tentation est grande de le transformer en interprète. L’enfant, lui, fait ce qu’on lui dit  de faire sans trop savoir comment s’y prendre. Mais cet enfant est avant toute chose un enfant, sachez avoir pour lui le respect dû à une personnalité en devenir. Ne le noyez pas dans des problèmes qu’il ne comprend pas, qui ne sont pas de son âge. Que n’a-t-on  pas vu des gosses de 7/8 ans, chez le notaire, au commissariat… Cet enfant appartient à un monde qui n’est pas le nôtre, celui des entendants, sachons l’admettre et le respecter. En retour, devenu adulte, il saura respecter et comprendre le monde des sourds.

Je vais maintenant vous parler de l’attitude de certains sourds face à l’interprète. Pour ces sourds le rôle de l’interprète n’est pas bien défini. Ils ont tendance à les prendre pour des assistantes sociales, leur demandant leur avis sur ce qu’ils doivent dire, faire, ne pas dire, ne pas faire, sollicitant leur aide  dans telle ou telle situation. S’ils tombent sur un interprète qualifié, formé, neutre et impartial, ils lui reprochent de ne pas les avoir aidés. Ceci maintient, perpétue et encourage la dépendance du sourd vis à vis de l’entendant, alors que, paradoxalement, le sourd dénonce, nie et même renie cette dépendance.

Nous, sourds, manquons d’informations, ayant pendant des décennies, eu affaire aux interprètes issus de parents sourds. Nous attendons que les interprètes nous prennent en charge, par atavisme, nous nous mettons nous-mêmes en position d’assistés, ne facilitant pas la tache de l’interprète.

Nous avons besoin que, dès l’école, on nous apprenne ce qu’est un interprète, quel est son rôle, quelles sont ses limites. Ayant pris l’habitude jeune de l’utiliser en peine connaissance de cause, il y aura une meilleure entente entre interprètes et sourds Nous avons besoin d’eux, c’est vrai, mais eux aussi ont besoin de nous, ce sont nous, les consommateurs. Une bonne formation pour les uns, une bonne information pour les autres devrait aplanir bien des difficultés.

Dans la formation des interprètes, nous souhaiterions voir inclure la culture sourde : on ne peut pas bien traduire une langue si on n’a pas connaissance de la culture qui lui est propre et qui régit souvent le comportement et l’acquis de la compréhension. Par culture, on entend généralement, outre la langue, les usages et coutumes qui régissent un peuple, une communauté, un groupe. Quels sont les interprètes qui ont une approche exacte de notre culture ?
Il est bon de savoir que ce qui choque chez les entendants, paraît tout à fait normal chez les sourds et vice-versa. Beaucoup d’incompréhensions découlent de cette lacune dans la formation.

Abordons maintenant l’identité de la personne sourde, son niveau de L.S.F., de français, son niveau culturel, son milieu culturel, ceux-ci différent d’un sourd à l’autre, est-il normal d’interpréter de même façon une personne sourde qui signe “châtié” ou B.C.B.G.. Un interprète convenablement formé ne doit  pas seulement savoir interpréter suivant l’identité de la personne qui s’exprime, il en a le devoir.

Tout cela demande une formation sérieuse et approfondie, est-ce trop tôt pour la mettre en place ?
Jusqu’à présent, quelques ébauches de formation ont vu le jour mais vite abandonnées. Devant la tâche immense qui reste à accomplir, je me soupçonne de demander l’impossible.

Maintenant abordons la banalisation de l’interprétation, c’est à dire le fait de faire appel à un interprète pour un oui, pour un non. Un interprète est nécessaire dans certains cas, tribunaux, notaires, commissariats, avocats et certaines affaires délicates demandant une bonne communication de part et d’autre, mais pourquoi faire appel à lui systématiquement, pour aller chez un employeur éventuel, par exemple, comment diable faisions-nous avant ?
Est-ce une bonne chose ?
Cela prépare-t-il bien le sourd à se battre ?
Cela ne l’affaiblit pas plutôt?
Allons-nous devenir des sur-handicapés?
L’utilisation d’un interprète a ses limites, l’interprétariat a été fait d’abord pour donner plus de liberté et d’autonomie aux sourds, il ne doit en aucun cas devenir un assujettissement, une contrainte qui restreint cette liberté tant recherchée. »

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