Le juge et l’interprète en langue des signes

Récemment sur un forum réservé aux interprètes en langue des signes française (LSF), on pouvait lire cette anecdote : à une représentante de la mairie de Paris qui faisait remarquer au juge d’instruction que la personne qui tentait de faire office d’interprète en LSF n’avait ni les compétences techniques ni même le niveau en LSF (ni bien sûr aucun diplôme) et qui donc réclamait la présence d’un interprète professionnel, le magistrat aurait répliqué : « je n’ai pas la culture des diplômes. Moi, un maçon, je ne regarde pas son diplôme mais je vérifie que le mur qu’il construit est droit ».

Vrai ou fausse, cette anecdote illustre néanmoins le peu de considérations que la justice a vis à vis des interprètes en langue des signes et notre difficulté à faire reconnaitre notre place pour permettre à chaque personne sourde (victime ou accusée) une accessibilité totale aux débats, échanges, interrogatoires… De plus, contrairement à ce qu’imagine(rait) ce juge d’instruction, l’interprétation en milieu judiciaire est particulièrement ardue et c’est sans doute pourquoi peu d’interprètes osent s’y risquer.
Ainsi, quand on dit « judiciaire ou justice », on pense d’abord à tribunal, un lieu d’autorité, austère, régi par des normes strictes et souvent méconnues. De fait, l’interprétation en milieu judiciaire a des contraintes qui sont différentes selon qu’on traduit devant une cour ou lors d’une audition dans des services de police et de gendarmerie, ou encore dans le bureau du juge aux affaires familiales ou du juge des tutelles.

Avant le procès, il y a enquête. Lors de ces auditions, on se trouve dans une situation de liaison classique (en face à face) : un officier de police judiciaire, en face une personne sourde, accusée, témoin ou victime. L’interprète prend place et tandis qu’il traduit les échanges l’enquêteur prend note des propos pour établir un procès-verbal. La transcription reste d’ailleurs problématique. En effet, l’écrit est au centre de la communication dans le domaine judiciaire. Cela nécessite que l’interprète en LSF contrôle en permanence ce qui est écrit et corrige le cas échéant si une erreur se glisse dans le procès-verbal.

Viens ensuite le tribunal. Au début de l’audience, le jeu de questions/réponses entre le juge et les différents intervenants (accusé, témoin, victime…) fait également penser à une situation de liaison où l’interprète traduit les échanges.
Mais lorsque les experts arrivent et sont interrogés par le Président du tribunal sur leurs compétences techniques, le contenu du discours et sa forme ressemblent alors à une conférence parfois de haut niveau sauf que l’interprète bénéficie rarement d’une préparation préalable lui ayant permis de réfléchir sur le vocabulaire utilisé par exemple. Car l’interprète se retrouve confronté parfois à des comptes-rendus d’autopsie, des analyses médicales, chimiques, balistiques, psychiatriques autant de professionnels s’exprimant dans un jargon technique parfois abscons.
On retrouve cette configuration rappelant une conférence lors du réquisitoire de l’avocat général qui s’exprime via une rhétorique spécifique : c’est un discours minutieusement écrit mais oralisé avec tous les pièges et toutes les difficultés que cela peut comporter en terme de syntaxe, de débit et de compréhension. Il en va de même avec les avocats de la partie civile et de la défense, avec par exemple l’aspect théâtrale de la diction, les variations du niveau sonore de la voix, du chuchotement à l’emportement…
Et si on ne comprend pas un passage, difficile (impossible?) d’interrompre, de couper la parole à l’orateur pour le faire répéter ou lui demander des explications. Cela serait perçu comme un sacrilège, un outrage !
A ces difficultés, il faut ajouter la charge émotionnelle liée au procès : viol d’une adolescente, enlèvement et séquestration d’un enfant, assassinat d’une femme par son mari, attentat, actes de torture…

Ce rapide tour d’horizon sur le travail d’un interprète en LSF dans le milieu judiciaire nous fait comprendre l’importance de faire appel à des personnes compétentes donc diplômées afin d’assurer une parfaite égalité de traitement et d’information entre les différentes parties impliquées. En effet, l’interprète professionnel grâce à ses connaissances et ses compétences dans le strict respect de son code déontologique (secret professionnel, fidélité, neutralité) parvient à s’adapter rapidement et efficacement aux contraintes liées aux types de discours traduits en mettant en place des techniques pour exercer dans les meilleures conditions possibles son métier.

Pourtant, comme le fait remarquer Anne-Sarah Kertudo, responsable de la permanence juridique pour les sourds à la mairie de Paris (9ème), et auteure d’un remarquable ouvrage « Est-ce qu’on entend la mer à Paris », on rencontre aujourd’hui beaucoup de difficultés à obtenir des interprètes professionnels payés (correctement) par l’administration judiciaire. Afin de faire diminuer les coûts, on préfère choisir des interfaces et les conséquences peuvent être dramatiques : un condamné à 6 mois de prison qui n’a pas compris le sens des débats et n’a pas pu se défendre correctement, une victime qui ne sait même pas si l’agresseur a été arrêté etc.
Le seul moyen pour faire évoluer cette situation scandaleuse serait :
– que les sourds disent ou écrivent sur place, le jour de l’audience : « désolé, je ne comprends pas cette personne qui n’est pas un interprète diplômé et donc je refuse de comparaître aujourd’hui » ;
– que les interprètes professionnels refusent d’être payés par les sourds comme c’est trop souvent le cas et qu’ils contactent le tribunal afin que ce dernier les désigne en tant qu’expert et donc les rémunère.

Et j’ajoute, peut-être organiser des « sensibilisations surdité » à l’École Nationale de la Magistrature (ENM) afin d’éviter les remarques inappropriées chez nos futurs magistrats.

Liberté, victime, crime, prison, innocent, pardon, vérité, coupable… Ces quelques mots soulignent les enjeux présents lors des confrontations judiciaires et justifient à eux-seuls la présence d’un interprète diplômé, particulièrement expérimenté et ayant une parfaite rigueur déontologique.

PS1 : Quelques informations complémentaires sur les traducteurs-interprètes experts près d’une Cour d’appel en suivant ce lien : http://bit.ly/oR0NwK

PS2 : sur le site Lextimes.fr, un article très intéressant sur « le grand ras-le-bol des interprètes de justice qui évoquent des retards très importants dans les payes ».

4 réflexions sur “Le juge et l’interprète en langue des signes

  1. nadja5

    Pardonnez moi mais …. à 24000 km de votre France où « fourmillent » « interprétes LSF »… quels sont ceux qui , d’entre vous, voudraient venir au fin fond de la brousse interpréter en LSF parfaitement signé… à un pauvre mélanésien sourd de naissance, qui découvre que la terre est ronde????!!! face à un système judiciaire qui trouve qu’il signe trop bien pour être innocent???!!! … véridique!!! Je conçois qu’un sourd – non isolé (grandes villes de France) et de ce fait signant – ait besoin d’un interprète « diplômé » LSF… jusque là je comprend… mais merci de ne pas dénigrer ce qui sont « médiateurs » ou  » interface » par urgence ou obligation ou isolement!!! A chacun son rôle. Il n’est point de sot métier,…. n’est-il pas?

    Nadège « médiatrice » ou  » interface » par « devoir » au fin fond de la brousse Calédonienne!

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  2. GONTHIER Teddy

    Bonjour. Je suis d’accord avec ce qui est écrit plus haut. Je suis déjà intervenu en milieu judiciaire et cela est très compliqué. Par contre, je ne suis pas d’accord avec le fait qu’interprète diplômé signifie interprète compétent. Ce n’est pas forcément le cas. Il y a des CODA qui ne sont pas diplômés mais qui interprète plus clairement que celui qui est diplômé.

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  3. Legris

    Il est bien écrit ton article Stephan. J’ajouterai que c’est aux interprètes diplômés et qualifiés de s’imposer : d’imposer leurs règles de bonnes pratiques en justice, de s’inviter dans les commissions européennes (pas un seul représentant interprète français/LSF dans le groupe de travail sur la directive 2010, une seule interprète entre ministère de la Chancellerie et Bercy à défendre et justifier avec l’UNETICA des honoraires acceptables en 2007/2008). Il s’agit ici d’une action politique : défendre non pas les justiciables sourds mais le droit de l’interprète judiciaire à exercer sa profession dans le respect des droits de l’homme. Et comme on fait déplacer un tribunal au fin fond de la brousse où s’applique le droit français, on fait déplacer avec, une équipe d’interprètes. Aucun problème.

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