L’interprète et le professeur

Déjà un  mois que la rentrée scolaire a eu lieu. Dans certains établissements, lorsque des élèves sourds sont en intégration au sein de classes d’entendants, ou si dans une classe composée uniquement d’élèves sourds, le professeur ne sait pas s’exprimer en langue des signes, on remarque à ses cotés un second personnage, l’interprète en langue des signes française (LSF). Nous avions déjà évoqué son rôle dans ce billet.
A présent, je voudrais souligner la spécificité de sa fonction afin de montrer pourquoi un interprète en LSF n’est pas un professeur (et vice et versa) et encore moins un(e) interface ou un(e) AVS (aide à la vie scolaire).

Pour cela, nous partirons du Code déontologique rédigé par l’Afils et auquel il est soumis, à savoir (en résumé) que l’interprète :
– traduit fidèlement le message
– est neutre
– est lié par le secret professionnel.

Soyons clair : l’interprète français-LSF a suivi une formation (Master 2) qui lui permet uniquement d’exercer son métier. Il n’a donc aucune compétence pour se substituer à un professeur quelque soit la matière enseignée. Il ou elle est là uniquement pour traduire le discours du professeur (du français vers la langue des signes) et des élèves sourds (de la langue des signes vers le français).

Neutralité :
Comme interprète je n’influe pas sur le discours que je traduis. Je ne fais pas d’ajouts, pas d’omissions, pas de résumé. Je ne vulgarise pas un discours savant, je n’éclaircis pas un discours obscur. Et bien sur je ne donne pas mon avis ou ne corrige pas le professeur qui (par mégarde sans doute) affirmerait que la bataille de Marignan s’est déroulée en 1635.
Concrètement cela signifie par exemple, que l’interprète ne doit pas remplacer le professeur pour écrire au tableau, ce qui le placerait dès lors du coté du professeur et le ferait sortir de sa neutralité.
Il doit impérativement être à équidistance des deux parties pour conserver sa crédibilité. Sinon le professeur pensera qu’il est de mèche avec les élèves (qu’il les aide derrière son dos par exemple) ou bien ces derniers le confondront avec l’enseignant.
Il n’a également aucune compétence pour prendre en charge la discipline des élèves sourds cela reste de la seule compétence du professeur. Nombre de fois des professeurs nous demandent « vous pouvez leur dire d’arrêter de discuter et d’écouter le cours ». Il nous faut alors leur expliquer que nous sommes là uniquement pour traduire (c’est déjà assez compliqué comme cela) et donc qu’il doit directement s’adresser à ses élèves, qu’ils soient sourds ou entendants ; que s’il veut pousser un coup de gueule contre certains d’entre eux bien sur je le traduirais (et même avec plaisir mais cette remarque je la garde pour moi). Par contre, l’interprète traduira en toute neutralité « le bavardage » des élèves si le professeur lui demande.

Fidélité :
L’interprète en LSF traduit fidèlement le message transmis en français ou en langue des signes. Fidèle au sens et non au mot. Car je vous le rappelle, de même que l’anglais et le français n’ont pas d’équivalent pour chaque mot, le français et la langue des signes française sont des langues très différentes. Ne vous attendez donc pas à retrouver dans la traduction tous les mots employés mais uniquement leur sens.
C’est pourquoi un interprète ne peut pas traduire mot à mot de documents français écrits dictés. Si un professeur souhaite que ses élèves sourds prennent en note sous la dictée, il faut écrire le texte au tableau ou bien le photocopier. En effet, l’interprète dans sa traduction rendrait parfaitement le sens mais absolument pas les mots employés en français.

Secret professionnel :
Enfin, l’interprète est soumis au secret professionnel. Tout ce qui se passe ou se dit en situation de traduction ne sera en aucun cas divulgué.
De fait si l’interprète traduit des examens, il ne pourra pas raconter comment s’est déroulée l’épreuve à d’autres personnes non présentes, au professeur des étudiants interrogés par exemple.
S’il croise un enseignant dans les couloirs du lycée et que ce dernier lui demande comment s’est passé le cours précédant avec le professeur de mathématiques pareil, il ne pourra pas lui répondre et devra le renvoyer vers ce professeur pour avoir des informations.

La neutralité, la fidélité et le secret professionnel sont les bases fondamentales de la déontologie du métier d’interprète auxquelles il souscrit dès qu’il commence à travailler. A travers cet exemple simple de l’interprétation en milieu scolaire on comprend que son respect est la garantie d’un travail de qualité qui permettra à chacun, interprète, professeur, élève de trouver et de conserver sa place dans une situation qui est au départ inhabituelle et complexe.

C’est aussi pourquoi je critique la présence des interfaces qui imaginent pouvoir « se substituer » à un interprète. N’étant pas soumis au même code déontologique, ils ou elles se permettent parfois de jouer avec les frontières et d’ajouter de la confusion à une situation déjà compliquée même s’ils agissent en toute bonne foi.
Ainsi, ils traduisent (plus ou moins bien) en sélectionnant ce qui leur semblent intéressants et en négligeant des apartés, des commentaires qu’ils jugeraient non pertinents avec le cours.
Ils se transforment en professeur pour ré-expliquer à un élève qui n’aurait pas compris alors qu’ils n’ont pas les diplômes sanctionnant une formation adéquate et encore moins les compétences nécessaires à la matière enseignée.
Enfin durant les pauses ils deviennent « copains des élèves » ce qui permet toutes les familiarités brisant hélas la distance indispensable à conserver entre les différents acteurs afin que nous soyons toujours regardés et considérés comme des professionnels, simple mais indispensable passerelle entre deux communautés qui s’expriment dans deux langues différentes.

3 réflexions sur “L’interprète et le professeur

    1. Effectivement actuellement il y a en France environ 280 interprètes diplômés qui exercent leur profession (c’est autant que pour la seule ville de New-York) et on considère que 1000 interprètes diplômés seraient un minimum.
      Il faut donc encourager personnes qui souhaitent se former à ce métier, faciliter la formation continue pour justement permettre à des personnes ayant déjà une bonne connaissance de la LSF de devenir interprètes.
      La solution en revanche n’est pas à mon avis de fournir un service de qualité moindre en encourageant telle ou telle personne à se proclamer interface ou médiateur alors qu’aucun diplôme ou formation ou qualification ne vient accréditer cette fonction. C’est également la raison pour laquelle je ne qualifie jamais ces activités de métier.

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