C’est la rentrée des classes, même pour les interprètes en langue des signes

Enseigner c’est transmettre. Cela ne peut se faire que grâce à une langue commune qui permet les interactions entre le professeur et l’élève. Ce postulat de départ souligne la nécessaire présence d’interprètes F-LSF durant les parcours scolaires des jeunes sourds, pour que chacun puisse s’exprimer dans la langue de son choix (français oral ou écrit, langue des signes française – LSF) et être compris de l’autre.

Il convient cependant de relativiser cette première assertion. En effet, il n’est pas certain qu’il faille, dès l’école maternelle ou primaire, mettre des interprètes F-LSF dans une classe. De nombreuses études en sciences de l’éducation montrent que la langue des signes, si elle est donnée à voir et si elle est enseignée dès le plus jeune âge, ne va réellement s’acquérir, se construire et être correctement structurée que vers l’âge de dix ou douze ans. À condition, bien sur qu’on mette l’enfant, dès ses premières années, dans une situation adéquate, c’est à dire avec ses pairs (des référents sourds par exemple) qui ont une excellente maîtrise de la langue des signes, et qui assurent un enseignement direct dans la classe. C’est pourquoi il est sans doute préférable que la priorité soit donnée, dans ces premières années de scolarisation, à la présence d’enseignants sourds ou entendants – mais très bons signeurs – et formés à la pédagogie adaptée aux enfants sourds ou malentendants.

En revanche, la présence d’interprètes en langue des signes en secondaire et à l’université se justifie même s’il serait préférable qu’il y ait aussi des cours en direct avec des professeurs signeurs car c’est moins fatiguant à réceptionner et cela permettrait un échange plus naturel, plus réel.
Malheureusement ces professeurs sont rares dans le supérieur car l’Education Nationale dans son organisation ne permet que difficilement aux sourds de suivre une scolarité « normale » et d’obtenir des diplômes permettant l’enseignement, d’où le manque de professeurs sourds… Bref c’est le chat qui se mord la queue.

L’interprète en milieu scolaire ne traduit pas que des cours. Il traduira aussi des réunions pédagogiques, des conseils de classe (si des élèves sourds sont, par exemple, élus délégué de classe). Il peut être amené à traduire des entretiens si le jeune a besoin de rencontrer l’infirmière ou le CPE. Moins amusant il peut être sollicité pour traduire un conseil de discipline ou un entretien avec des parents sourds convoqués suite aux comportements répréhensibles de leur fils… Il peut aussi être présent lors des examens pour traduire les consignes et éventuellement certaines questions ou problème de compréhension du vocabulaire.
Bref ses taches sont multiples, mais il interviendra cependant principalement en classe à côté du professeur

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Voici à présent quelques éléments d’information pour travailler en bonne harmonie avec un interprète F-LSF  durant un cours.

Une remarque pour commencer : avant d’être « un interprète en milieu scolaire », l’interprète est d’abord un interprète diplômé. Comme tous ses collègues il est soumis au code déontologique de l’AFILS avec ses fameuses trois règles à savoir : secret professionnel, fidélité au message, neutralité.

Où se place l’interprète ? 

Dans la salle de classe, il est généralement près de l’enseignant, bien visible des élèves sourds. Tandis que le professeur parle ou bien qu’un élève répond à une question, l’interprète les traduit en langue des signes française. Inversement lorsqu’un étudiant sourd s’exprime dans sa langue, la LSF, l’interprète traduit ses propos en français oral compréhensible par le reste de la classe. Il ne s’assoit pas à côté des élèves sourds (comme le ferait un AVS par exemple) pour les aider à suivre le cours, à faire un exercice, à prendre des notes…
Présent dans la classe il permet à ces deux communautés linguistiques de se parler, de communiquer, de se comprendre.

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Que traduit-il exactement ?

La réponse est simple : tout.
J’ajouterai, néanmoins, « dans la mesure du possible » car certaines classes sont plus bruyantes ou plus volubiles que d’autres, et s’il y a sept ou huit jeunes collégiens qui parlent en même temps, la tâche devient ardue (nous n’avons que deux mains ! ). Généralement l’interprète va une première fois interrompre et expliquer gentiment : « s’il vous plaît, je ne peux pas traduire tout le monde ! » Puis le brouhaha recommençant, à la fin peut-être qu’il lâchera prise et traduira celui qui parle le plus fort, celui qui prend la parole le premier, celui que le professeur pointe du doigt…

Néanmoins son rôle reste de traduire en langue des signes tout ce que les personnes présentes entendent dans la salle. Le cours, bien sur, mais également l’élève qui s’énerve contre sa mauvaise note, le professeur qui hurle contre un élève qui joue avec son téléphone portable, les deux jeunes filles au premier rang qui se moquent trop fort du garçon assis à côté.
Quelques bruits extérieurs également, la sonnerie de la fin des cours par exemple.
Tout ce qui se dit, tout ce qui est audible dans la salle est traduit afin que les élèves sourds participent pleinement non seulement à l’enseignement mais aussi à l’ambiance du cours, ses moments de rigolade, ses instants de fortes tensions…
Parallèlement tous les signes que feront les élèves sourds seront traduits. Une question au professeur, une réponse (bonne ou erronée), une remarque désobligeante sur la qualité de la nourriture à la cantine…
Par contre, il n’explique pas, il ne reformule pas le discours du professeur, il ne précise pas un point de détail, il ne corrige pas une réponse ; simplement il traduit ce qui est dit ou signé dans l’enceinte de la salle ou de l’amphi.

Grâce à sa présence chacun est égal dans la réception des informations.
Dans l’enseignement supérieur, quand les cours deviennent denses, qu’ils se complexifient, les interprètes travaillent en binôme, se relayant toutes les 15 minutes environ. Tandis que l’un traduit, l’autre se repose mais « activement » en restant vigilant aux propos échangés afin de « souffler » à son collègue si celui-ci butte sur une phrase, ne comprend pas un concept ou n’entend pas le nom du Général de l’armée allemande prononcé au fond de la classe.

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Quelle place pour l’enseignant ? 

Pour un enseignant, travailler avec un interprète à ses côtés peut-être au départ déstabilisant.

Il faut d’abord s’habituer à avoir une personne à un mètre de soi qui « agite » ses mains.
Ensuite le professeur doit comprendre que l’interprète n’est pas là pour se substituer à lui. L’interprète ne le corrigera pas même s’il dit une ânerie, il n’interviendra pas pour aider les élèves sourds à comprendre le cours, à répondre à une question en leur donnant des indices, il ne dira pas non plus quel est l’élève qui a lancé la boulette de papier même s’il l’a vu contrairement à l’instituteur…

L’interprète n’est pas un pédagogue, il n’est pas expert de la discipline qu’il traduit,  il ne peut pas et il n’est pas là pour « aider » le prof à adapter sa pédagogie. Mais grâce à sa connaissance des deux mondes, celui des sourd et celui des entendants, il peut donner à l’enseignant quelques judicieux conseils qui sont liés à ce qu’on pourrait appeler les spécificités de culture sourde et la nécessaire « adaptation culturelle ». Ensuite, libre à ce dernier de les suivre ou pas.

Si l’interprète peut donc aider l’enseignant à mieux comprendre le monde des sourds pour parfois adapter son enseignement, l’enseignant peut aussi aider l’interprète dans son travail de traduction :

– en lui fournissant des éléments de son cours en avance (power-point, plan du cours, vocabulaires techniques…) ;
– en utilisant régulièrement le tableau pour noter les chiffres compliqués, les noms propres, les dates… ;
– en l’informant qu’une vidéo sera diffusée (et en la lui projetant avant le début du cours) et/ou en choisissant si possible un film sous-titrés en français ;
– en s’assurant que la classe est bien éclairée, que l’interprète n’est pas placé à contre-jour, qu’éventuellement il bénéficie d’un siège ;
– en pensant à aménager des pauses dans son enseignement pour que l’interprète puisse baisser les bras.

Quand des élèves sourds sont en inclusion dans une classe d’élèves entendants, il existe souvent un fossé entre eux par manque de communication, d’échanges. Grâce à une meilleure coordination entre le corps professoral et le corps des interprètes on peut croire qu’il sera en partie comblé en respectant non seulement l’identité de chacun (élèves et professeurs) mais aussi leur autonomie.
On doit aussi espérer qu’ainsi un plus grand nombre d’étudiants sourds réussiront les concours du CAPES, du CAPEJS voire de l’agrégation et que demain, les interprètes en langue des signes traduiront régulièrement des professeurs sourds enseignant en langue des signes vers des étudiants entendants ayant besoin d’une traduction en français oral.

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© Stéphan – ( i ) LSF

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D’autres article sur ce blog ont évoqué ce sujet :
L’interprétation en milieu scolaire
L’interprète et le professeur 

Des interprètes afghans abandonnés à leur sort par la France

Oublions quelques instants l’interprétation en langue des signes pour évoquer le cas de nos collègues afghans aujourd’hui en danger de mort.

Si la France a quitté l’Afghanistan en décembre 2014, de nombreux interprètes ayant travaillé avec l’armée sont restés sur place. Au total plus de 160 interprètes sont menacés de mort par les Talibans et attendent toujours leur visa pour gagner la France.
Notre attitude à l’égard de ces anciens interprètes est non seulement une honte, mais aussi un manquement aux principes d’accueil, d’humanité, de solidarité. S’ils sont à présent en danger, c’est parce qu’ils ont accepté d’aider les forces militaires occupant leur pays pour lutter contre les islamistes et la barbarie. Par leur présence, leur connaissance du terrain, leurs compétences linguistiques et culturelles, ils ont certainement sauvé de nombreuses vies de soldats occidentaux.
Aujourd’hui, c’est pour la leur qu’ils se battent. Quand les pays de la coalition se sont retirés d’Afghanistan aucun ne s’est préoccupé des conséquences dramatiques pour ceux qui nous ont fait confiance. Tous les ont abandonnés.

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En France, face à cette situation, 35 avocats travaillent pour faire bouger les choses et permettre à ces anciens interprètes de l’armée de vivre leur vie loin des menaces.
En avril 2015 ils ont adressé une lettre ouverte au Président de la République François Hollande.
Puis ils ont mis en ligne une pétition intitulée : « Soutenez la défense des auxiliaires afghans qui ont servi l’armée française en Afghanistan entre 2001 et 2014 » que je vous encourage à signer.
Par ailleurs, Caroline Décrois, une avocate parisienne à la tête de ce collectif  s’est exprimée dans de nombreux médias français pour nous alerter :

« Aujourd’hui, 90% des interprètes se sont regroupés à Kaboul qui reste la zone la plus sûre en Afghanistan, malgré des attentats. Ils sortent très peu de chez eux et sont clairement menacés. Ils reçoivent des lettres de menaces, glissées sous leurs portes ou placardées, provenant des Talibans ou d’un groupe de Talibans affilié à l’Etat islamique (Daech).
On les menace de mort, mais également de les torturer pour obtenir des informations, des renseignements ou leur savoir-faire acquis auprès de l’armée française. Ceux qui pouvaient ont pris la fuite, les autres vivent cloîtrés, déménageant toutes les semaines.
Si je n’ai pas connaissance d’interprètes des Français exécutés, certains qui ont travaillé avec les Américains ont été tués. En général, quand on travaille avec l’armée, on espère une protection quand les troupes s’en vont. La promesse d’un visa, ce n’était pas dans leur contrat, mais la France ne pensait pas non plus laisser l’Afghanistan dans cette situation catastrophique. Les critères posés pour sélectionner les dossiers ont été dévoyés.
Avant leur sécurité, on a fait passer leur possibilité d’intégration. On s’est plus demandé comment matériellement intégrer ces gens plutôt que de se demander s’ils étaient menacés. Pourtant, la relocalisation, c’est de la protection de personnes menacée, toute autre question n’a pas lieu d’être. » 

Voici le portrait d’un interprète afghan « oublié » par la France (source Le Monde) :

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Adil Abdulraziq, 29 ans. Il a été interprète pour l’armée française entre 2001 et janvier 2014. Marié, il a deux enfants. Ingénieur de construction de formation, il est au chômage aujourd’hui et cherche à partir en France. Sa demande de visa a été rejetée. Il est le porte-parole de cinquante autres interprètes, qui affirment être menacés dans leur pays.
Pendant treize ans, Adil Abdulraziq était chargé de mettre en place des barrages sur les routes, d’entrer dans les maisons des villageois, de leur demander de sortir avant que les forces françaises procèdent à des fouilles. « Les Français ne connaissent pas la culture afghane. C’était donc à l’interprète afghan d’entrer et d’avertir les occupants, surtout les femmes », explique l’Afghan de 29 ans.
Les villageois l’ont à de multiples reprises photographié et filmé, en tenue militaire, fusil à la main et le visage découvert. Cela lui vaut de nombreuses menaces. « En 2011, j’ai trouvé une lettre collée à ma porte. Quelques jours plus tard, j’ai reçu un appel téléphonique. La voix me disait que j’étais un infidèle, un espion et un traître et que je serai décapité », se souvient l’interprète. Quelques mois plus tard, une explosion a détruit le mur de sa maison.
La police afghane a confirmé qu’il avait été ciblé en raison de son engagement auprès des Français. La demande de visa d’Adil Abdulraziq date de mi-2013. Un mois après le dépôt de sa demande, on lui a signifié que la procédure de visas pour les interprètes était close.
Depuis, il sort rarement de chez lui et vit dans l’angoisse permanente. Il a essayé de trouver du travail dans différents domaines. Sans succès. « Les employeurs pensent que, s’ils nous engagent, ils seront en danger eux aussi », explique Adil Abdulraziq.

Il y a aussi Abdul qui témoigne dans le Nouvel Obs : ancien traducteur de l’armée française, victime d’intimidation de la part des Talibans il a demandé en vain un visa de réfugié pour la France. A Kaboul, il tremble pour sa sécurité.

D’autres Afghans estiment qu’ils ne peuvent plus attendre, que leur vie devient trop dangereuse dans leur pays. C’est le cas de Naqibullah, arrivé clandestinement en France. Ce médecin de formation vit maintenant comme un sans-abri à Lyon… Il ne sait toujours pas si son cas va pouvoir être examiné dans le même cadre que celui de ses collègues interprètes restés en Afghanistan.

De leur côté, les autorités françaises prennent en compte 3 critères pour valider leur accueil : la qualité des services rendus, la capacité à s’insérer en France et surtout l’exposition à une menace réelle de l’interprète et de sa famille. Pour Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, « la France a des devoirs envers ses personnels ; elle ne s’y dérobera pas. Si le fait d’avoir travaillé avec la France ne peut ouvrir un droit absolu à s’y installer, la réalité du risque encouru doit évidemment être prise en compte. » 
Un porte-parole du Quai d’Orsay ajoute : « on doit traiter au cas par cas. C’est complexe, un travail interministériel. Il faut vérifier la situation de chacun, la réalité du danger. Il n’y a pas d’accueil automatique. »

Il semble que les Talibans procèdent, eux, de façon plus expéditive. Ainsi que le révèle le Daily Mail, la semaine dernière un interprète ayant travaillé pour l’armée britannique et connu sous le nom de Popal a été torturé puis assassiné tandis qu’il tentait de fuir les Talibans, sa demande de visa ayant été rejetée par les autorités britanniques. On reste sans nouvelle de ses quatre collègues qui l’accompagnaient.

Aux Etats-Unis, la mobilisation pour tenter de sauver les interprètes locaux ayant travaillé en Irak ou en Afghanistan est menée par Katharine Allen & Barry S Olsen qui ont lancé un appel pour récolter des fonds – via leur blog – afin de financer un film intitulé « The Interpreter »,  l’histoire banale de Farouq, un interprète abandonné par les forces militaires américaines lors de leur retrait et en danger de mort.
Comme des centaines d’autres restés sur le terrain.

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© Stéphan – ( i ) LSF

Des gay pride dans la joie et la LSF

On ne peut pas devenir interprète en langue des signes sans être persuadé que les Sourds sont des citoyens à part entière et autonomes ce que la société française en général et nos hommes politiques en particulier ont tendance à oublier.

[ Dernier exemple en date, la traditionnelle interview de François Hollande le 14 juillet, bien que retransmise par de nombreuses chaines de télévision (publique ou privées) n’était traduite en LSF sur aucune d’entre elle. On est a des années-lumières en matière d’accessibilité avec l’Europe du Nord ou les Etats-Unis où dès qu’un maire prend la parole, il est traduit en langue des signes sans que cela ne choque personne.]

Dans les années 80/90, à l’issue du mouvement des années 70 qu’on a appelé le Réveil Sourd, les interprètes F-LSF étaient très liés à la communauté sourde. Il s’agissait pour cette jeune profession de s’affirmer via un combat, un militantisme commun autour justement de cette reconnaissance de l’individu sourd en tant que citoyen autonome ; ils étaient avec les sourds pour traduire mais aussi pour soutenir leurs revendications autour de la reconnaissance de l’identité sourde, de la culture sourde, de leur langue, la LSF et bien sur de leurs besoins en interprétation.
Cela a d’ailleurs donné lieu à plusieurs recherches universitaires autour de ce thème : « Interpréter en langue des signes est-ce un acte militant ? » (Christine Quipourt et Patrick Gache ou Maud Thibault).

Aujourd’hui la professionnalisation de notre métier a sans doute entrainé un éloignement entre cette communauté et les interprètes, au profit d’une plus grande neutralité. On peut certes le regretter mais cela a aussi permis d’avoir une image plus légitime et crédible auprès des entendants et éviter l’amalgame interprète = communauté sourde.
En outre, nous restons, bien sur (et j’espère fièrement), des ambassadeurs de la langue des signes et de la culture sourde auprès de la société entendante.

Par ailleurs, ce gout commun pour le militantisme n’a pas entièrement disparu. Il a évolué vers de nouvelles revendications, également partagées, comme l’accessibilité pour tous, l’égalité des droits au sein de la société, le refus des discriminations, la protection de l’environnement…

Ce n’est donc pas un hasard si cette année encore, en ce joli mois de juin, les marches des fiertés (gay pride pour les plus anciens) furent l’occasion de voir un peu partout en France, des interprètes F-LSF traduirent les discours en tête des cortèges : à Paris, bien sur et dans les grandes villes françaises comme Nantes, Montpellier, Lille, Lyon…
Par leur présence, les interprètes ont permis aux sourds d’accéder aux débats, au discours, mais aussi de revendiquer, de manifester d’être vus et entendus par la société civile. C’est ainsi que nos deux communautés se rapprochent à nouveau auprès de valeurs communes.

Car interpréter c’est aussi s’engager à agir pour et avec les autres.

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© Stéphan – ( i ) LSF

Un regard très « british humour » sur l’interprète en langue des signes

The Sketch Show était une émission de télévision britannique diffusée sur ITV de 2001 à 2004. Bien que récompensée par de nombreux prix, elle fut arrêtée faute d’audience suffisante.

Dans ce sketch, c’est un interprète en langue des signes qui est mis en scène. Ronny, la jeune femme est interrogée sur l’ouverture d’un nouveau centre spécialement aménagé pour la communauté sourde.
Lee, l’interprète à ses cotés, pratique une langue des signes qu’on pourrait qualifier d’ultra-expressive et véhémente. Le reste se passe de commentaires…

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Certes c’est en anglais mais si besoin vous pouvez activez les sous-titres pour vous aider à comprendre les dialogues.
De toute façon, visuellement c’est hilarant.

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Merci à mon collègue Samuel pour cette trouvaille

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© Stéphan – ( i ) LSF

Des sourds qui téléphonent ? Non mais allo quoi !

Raconter que vous venez d’avoir une longue conversation téléphonique avec un sourd pourrait vous faire passer pour fou auprès de vos amis.
Pourtant c’est possible grâce à la visio-interprétation. Les technologies nécessaires pour accomplir cette prouesse connaissent depuis vingt ans un essor spectaculaire et plusieurs pays proposent déjà des services de « centres-relais » téléphoniques dédiés.

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Le principe général des centres-relais téléphoniques est extrêmement simple. Le système consiste à intégrer dans la communication un dispositif intermédiaire assurant la transcription ou la traduction, depuis la langue parlée vers la langue écrite ou la langue des signes, et vice-versa.
Dans le cas de la langue des signes, l’usager signeur et l’interprète (diplômé bien sur) communiquent par visioconférence. Le sourd signe, l’interprète le regarde via la caméra et traduit simultanément pour la personne entendante qu’il a au bout du fil (et inversement).

La Suède a lancé son premier centre-relais vidéo en 1997. Grâce à la fibre et le haut-débit ces offres se sont multipliées, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Australie puis dans d’autres pays industrialisés.
Dans la sphère privée ces centre-relais sont utilisés pour prendre un rendez-vous chez le médecin, souhaitez une bonne fête à sa maman, commander une pizza, raconter ses vacances à sa fille, demander des informations sur un appartement qu’on voudrait louer… Sur le lieu de travail ils peuvent permettre de courts échanges avec des collègues, d’avoir un entretien avec son supérieur hiérarchique, de contacter un fournisseur extérieur, de réserver un billet d’avion…

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Au Royaume Uni, les centres-relais font depuis longtemps partie des services obligatoires financés par les opérateurs en charge de la fourniture du service universel. L’utilisation de ces services est gratuite en dehors du coût de la communication vers le destinataire final.
En Allemagne, l’opérateur historique finance également un service à destination des sourds et malentendants, qui nécessite un abonnement mensuel de 5€ et le paiement d’un prix à la minute en plus de celui de la communication, mais qui inclut un service de centre-relais vidéo.
En Australie, des services équivalents sont offerts gratuitement.
Quant aux Etats-Unis, la création et le développement de multiples centres-relais haut de gamme y est encouragée par un généreux régime de remboursement forfaitaire de chaque minute fournie par les prestataires. Cela a rendu possible l’émergence de nombreux services gratuits pour l’usager, souvent accessibles 24h/24.

Et la France ? Elle a, malheureusement, plusieurs longueurs de retard.

Privé au départ de financement public, les prestataires français n’ont pu que proposer des offres bien plus coûteuses que la communication téléphonique standard. En effet, si le coût d’usage des plateformes techniques peut être fortement dilué par une demande suffisante, le coût de l’interprétariat est lui, incompressible. Ces conditions économiques rendent difficile la fourniture d’offres ciblées sur les particuliers, d’autant que l’étendue de la demande et sa solvabilité étaient jusqu’à présent encore mal connues.

Les centres-relais français sont donc à ce jour cantonnés à un usage essentiellement professionnel, financés par de grandes entreprises. Au départ trois entreprises se partageaient ce marché. L’une a fait faillite (Viable) il n’en reste donc plus que deux : Tadéo qui ne fait que rarement appel à des interprètes diplômés (Master 2 d’interprétation F-LSF) pour assurer ce service, et Elision.

Certes le Président de la République avait annoncé en juin 2008 la création prochaine d’un centre-relais national, une innovation qualifiée d’« essentielle » à l’accessibilité, sur laquelle les institutions devait se mobiliser. L’idée a fait pchittt car les promesses comme son prédécesseur aimait à le répéter, n’engagent que ceux qui y croient.
Parallèlement, des textes français et européens ont préparé la mise en place d’un centre relais d’appels d’urgence. Ce dernier est à présent opérant. Il s’agit du 114 « numéro d’urgence national uniquement accessible par SMS ou Fax, pour les personnes avec des difficultés à entendre ou à parler ».

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Histoire de se hater avec lenteur pour rattraper le temps perdu le gouvernement a d’abord commandé un rapport à Corinne Erhel qu’elle a intitulé « L’expérimentation d’un centre relais téléphonique pour les personnes sourdes ou malentendantes : enjeux et avenir ».  Puis il a décidé de mettre en place une phase d’expérimentation (pour un budget de 2,8 millions d’€) auprès de 500 sourds. Avec le système de communication Origo (filiale d’Elision) et pendant 1 an (1er juin 2014 – 31 mai 2015), ces 500 « testeurs » ont pu évaluer la qualité et l’intérêt des services de communication proposés (LSF, LPC, Oral, Écrit- vélotypie).

A présent, tout le monde attend. Les premiers résultats de l’expérimentation devraient être publiés en septembre 2015. Certains espèrent que la mise en place des CRT (Centre Relais Téléphonique), sera inscrite dans le projet de loi sur le numérique qui doit être débattu à l’automne conformément à ce qui a été annoncé lors de la dernière Conférence Nationale du Handicap du 11 décembre 2014. D’autres, fourbissent leur armes et se préparent à manifester, car il craignent que le projet soit reporté à… « plus tard ».

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Pour les interprètes en langue des signes, c’est un dossier aux enjeux considérables pour l’avenir de la profession et qui soulève de nombreuses questions.

D’abord il est indispensable, comme pour n’importe quelle situation de communication que nous interprétons (réunion, conférence, rendez-vous médical…) que les professionnels qui interviennent soient diplômés d’un master 2 délivré par l’une des cinq formations reconnues par l’AFILS (Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes).
Hélas tout le monde n’en est pas convaincu. Ainsi, lors de l’appel d’offres pour réaliser la phase d’expérimentation, la société Tadeo a déposé un recours en justice pour, notamment, demander que la mention de diplômes obligatoire ne figure pas dans les critères de sélection.

Le tribunal (dans son immense sagesse) a débouté l’entreprise avec cette imparable démonstration : « … en exigeant des candidats qu’ils justifient de ce que les agents chargés de la réception et des appels soient titulaires de l’un des diplômes d’interprète LSF d’Etat […] ou d’une qualification professionnelle parmi ceux listés à l’annexe 1 du cahier des clauses techniques particulières pour l’interprétariat en langue des signes française […] le pouvoir adjudicateur a exigé des qualifications qui, même en admettant qu’elles sont de nature à limiter la concurrence, sont objectivement justifiées par l’objet du marché et la nature des prestations de centre relais téléphonique pour les personnes sourdes ou malentendantes à réaliser… »

En effet, il ne faut pas croire qu’une conversation téléphonique peut se contenter d’une mauvaise interprétation, par des professionnels non formés. Les usagers, sourds et entendants, peuvent légitimement exiger de fortes garanties en matière de confidentialité et de conformité des propos. Qui n’a jamais passé un coup de fil à sa banque pour expliquer des difficultés financières ? Qui n’a jamais appelé son patron ou un collègue pour lui parler de problèmes relationnels au sein de son entreprise ? Qui n’a jamais appelé un médecin pour obtenir des résultats d’analyse ? Qui n’a jamais téléphoné à son copain ou sa copine pour lui dire qu’il l’aimait ou qu’ils se séparaient…
Avec les communications téléphoniques on entre dans l’intimité d’une personne, d’un couple d’une famille. Bref, seul des interprètes diplômés respectant le code déontologique de l’AFILS peuvent garantir le respect du secret professionnel et la fidélité aux messages qu’ils traduisent.

Mais si nous exigeons que la possession d’un diplôme bac +5 soit la condition sine qua non pour exercer en centre-relais, il faut alors assurer la formation des futurs interprètes F-LSF.
Quelle sera la demande ? Faudra-t-il embaucher 100, 200, 1500 interprètes en langue des signes prêts à s’enfermer dans une cabine, coincé devant une caméra vidéo ? A ce jour aucune étude sérieuse n’a été menée. En outre les nouvelles technologies (avatar, applications dans les smartphones…) ne vont-elles pas rendre ce service rapidement obsolète ou moins intéressant qu’on pourrait l’imaginer ?
Aujourd’hui nous sommes environ 400 interprètes diplômés en France. Que faire si le projet est officiellement lancé en 2016 ou 2017 sachant qu’il faut au minimum deux ans après la licence pour obtenir ce diplôme ? Qui traduira durant cette période ? Le service sera-t-il accessible 24h/24, 7j/7 ?
Dans ce cas , une question subsidiaire : qui seront les interprètes volontaires pour passer leur nuit du réveillon du 31 décembre à traduire des « bonne années » et des « bonne santé » jusqu’à 7h00 du matin ?

Enfin qui payera ? Le principe de ce service repose sur la gratuité en dehors du coût de la communication vers le destinataire final payé par l’abonné. Cette solidarité avec les sourds et les malentendants aura forcément un prix. Il faudra payer les infrastructures nouvelles et surtout les interprètes en langue des signes, les codeurs LPC et les transcripteurs (de la voix vers l’écrit).
Ou trouver l’argent ? Budget de l’État ? Mécénat ? Financement par le service universel du téléphone via un fond auquel participe l’ensemble des opérateurs de téléphonie ? Prélèvement sur les abonnements de tous les usagers ?

Aux Etats-Unis, les centres-relais coûtent plus de 650 millions de dollars par an aux consommateurs. Avant de vous évanouir en lisant ce chiffre, sachez qu’un rapide calcul ramène la somme à environ deux dollars par personne et par an. Il faut aussi rappeler que ce service bénéficiera à tous, sourds, entendants voulant entrer en communication avec un sourd mais aussi personnes âgées souffrant de déficiences auditives.
Avec cette idée en tête, on comprend que pour notre pays où la population ne cesse de vieillir, cet effort paraîtra peut-être plus anodin au regard du bénéfice qu’il apportera à chaque citoyen.

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Pour apprécier les luttes entre les différentes entreprises proposant des centres-relais, je vous conseille cet article paru sur le site Yanous : « Centre-relais, les grandes manoeuvres »

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© Stéphan – ( i ) LSF

Article du Parisien : « Bourg-la-Reine : les interprètes en langue des signes lancent la révolte »

Depuis une semaine et la grève déclenchée samedi 30 mai, avec mes collègues interprètes de l’Institut des Jeunes Sourds de Bourg-la-Reine (dont je suis salarié un jour par semaine) nous communiquons et utilisons les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, ce blog bien sur…) pour faire comprendre nos motivations et tenter de fédérer des soutiens notamment via une pétition en ligne ( http://ppfr.it/ilsengreve ).
Il faut croire que cette « agitation » est efficace car nous avons réussi à attirer la curiosité et l’attention d’une journaliste du Parisien, Pascale Autran. Elle a pris contact avec certains d’entre nous pour rédiger un article sur cet évènement.
Je vous mets en copie cet article et vous trouverez à la fin de ce billet le lien vers le site web du Parisien.
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Bourg-la-Reine : les interprètes en langue des signes
lancent la révolte

« C’est un métier mal connu, et surtout mal reconnu : les interprètes en langue des signes de l’Institut des jeunes sourds de Bourg-la-Reine lancent la révolte. Samedi, pendant la journée des parents, ils ont fait grève, du jamais vu dans cette institution vieille de 150 ans.

Fondé en 1861 par le père Bonhomme, l’Institut accueille 155 enfants sourds et malentendants, de la maternelle au bac, avec une école et un internat. Il est géré depuis 2011 par une association religieuse, Œuvres d’avenir. «C’est une belle histoire qui doit continuer dans de bonnes conditions», clame Stephan, l’un des interprètes en colère. En cause, le niveau de statut et de salaire d’une profession mal considérée, qui exige pourtant 5 ans d’études après le bac. «On nous paie au niveau d’un bac +2, proteste Stephan, le salaire d’embauche ici ne dépasse pas 1 300 €».

A l’Institut, les 9 interprètes traduisent les cours des professeurs, ils interviennent aussi lors des réunions de l’équipe professionnelle. «C’est un travail difficile, explique Théa, une autre interprète. Il ne suffit pas de connaître les signes, il faut traduire en simultané !» Le statut des interprètes est régi par une convention collective, la convention 66. «Elle nous place au même niveau que des animateurs de jardin d’enfant !» déplore Stephan, qui avec ses collègues réclame sa remise en cause. Une pétition a déjà recueilli plus de 250 signatures, et une lettre est partie ce mercredi pour réclamer un rendez-vous à l’ARS, l’Agence régionale de santé. Faute de réponse rapide, les protestataires menacent de nouvelles actions. Contactée, l’ARS n’a pas donné suite.

Du côté de la direction de l’Institut, on comprend les revendications : «La convention 66 qui nous régit ne permet pas de les payer au niveau de leurs compétences, pourtant reconnues, déplore-t-elle. Le risque, c’est que l’on vide nos établissements de gens compétents». Et de juger «complètement obsolète» un texte qui s’applique pourtant à la plupart des structures du même type.

Si l’étincelle est partie de Bourg-la-Reine, le mouvement de grogne pourrait donc bien s’étendre rapidement ailleurs en France, qui compte près de 450 interprètes en langue des signes. »

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© Le Parisien – Pascale Autran