Interprètes en LSF, « petites mains de la présidentielle »

7 apprentis journalistes animent un réjouissant site internet, “Les Petites Mains de la présidentielle”.
La ligne éditoriale est claire. Il s’agit de mettre en lumière le temps d’un article ou d’un reportage vidéo ceux qui participent à la campagne présidentielle mais qui évoluent dans l’ombre, ceux comme ils écrivent « sans qui un meeting serait sans chaise, sans boisson, sans musique et un candidat sans allure« .

Parmi ces petites mains il y a parfois les interprètes en langue des signes qui sont appelés pour traduire les discours lors des meetings politiques.

Après nous avoir vus traduire le meeting de François Fillon au Cirque d’Hiver en septembre dernier, Héloïse Fayet m’avait interviewé sur comment on se prépare avant ce type d’intervention, sur la neutralité de l’interprète… En voici un extrait :

« Si vous ne rencontrez pas le candidat, comment préparez-vous un meeting de campagne ?

On ne reçoit jamais le discours avant : la paranoïa est très forte dans ce genre de milieu, c’est très confidentiel. Mais, vu que ce sont toujours les mêmes discours, avec seulement l’ordre des paragraphes qui change, il suffit d’avoir fait le premier meeting pour être plus à l’aise lors des suivants. On regarde aussi beaucoup de vidéos, on étudie le site internet, la profession de foi… pour récupérer des éléments de langage et réfléchir à leur traduction. Et c’est parfois difficile : un interprète traduit du sens, pas des mots parfois creux qui reviennent en boucle. Il faut être inventif pour traduire de différentes façons, et faire comprendre des expressions : par exemple, “roman national”, c’est galère à traduire ! En LSF, cela devient “histoire de France que l’on raconte comme une histoire”… Il vaut mieux l’avoir préparée avant.

Sarkozy, Fillon, Le Maire… Vous ne traduisez que des politiques de droite ? Est-ce une sensibilité personnelle ?

Non, pas du tout. Si nous traduisons surtout des politiques de droite, c’est parce que ce sont eux qui organisent des meetings en ce moment, mais pour les élections régionales de 2015, j’ai travaillé avec Claude Bartolone. Comme tous les interprètes, nous suivons trois règles : le secret professionnel, la fidélité au discours et la neutralité. Notre boulot, c’est de rendre accessible un discours : on n’y adhère pas. Je ne suis pas toujours fan de Nicolas Sarkozy ! Mais on est quand même sur scène, physiquement associé à la personne qui parle : du coup, cela me poserait un problème personnel de traduire un discours de Marine Le Pen. »

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Lien vers l’article curieusement titré : Stéphan Barrère, interprète en langue des signes française : “J’ai fait toute la campagne de Sarkozy sans jamais lui serrer la main”

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La semaine dernière, c’est Alexandra Viera, toujours du site “Les Petites Mains de la présidentielle” qui a suivi mes collègues basées à Lyon qui traduisaient elles aussi un meeting de François Fillon. Voici son reportage vidéo :

« Emilie Dert et Sophie Issartial sont interprètes en langue des signes française (LSF). Elles travaillent à Lyon. Pour venir au meeting de François Fillon le 22 novembre, elles ont été appelées du jour au lendemain. C’est toujours à deux qu’elles couvrent un meeting, pour pouvoir se relayer. Avant l’événement, elles préparent leurs gestes à l’aide du script des précédents discours du candidat. Il faut, autant que possible, essayer de tout traduire. Quitte à faire de longues périphrases. »

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© Stéphan – ( i ) LSF

Etre l’interprète de personnages publics par Cultures Connection

Récemment l’agence Cultures Connection qui est spécialisée en traduction et autres services linguistiques et web m’a contacté pour me proposer un partenariat et publier un article sur mon blog « des signes et des mots ». 

Flatté, j’ai accepté avec grand plaisir d’autant que Cultures Connection tient un blog trilingue que je lis régulièrement et dans lequel on trouve plus de 300 articles de contenu, touchant aux divers aspects de la traduction et à l’actualité de ce domaine. Voici le lien vers leur site que je ne peux que vous encourager à visiter :
http://culturesconnection.com/fr/blog-de-traduction/

L’article proposé présente les interprètes qui travaillent aux cotés des chefs d’Etat et autres personnages puissants de la planète.
C’est intéressant car il rappelle non seulement le rôle sensible que jouent les interprètes dans cette fonction mais aussi propose une réflexion sur la neutralité et les risques encourus par l’interprète à écorner son image en étant, parfois, assimilé à tort à la personne qui s’exprime.

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Quand l’interprétation devient personnelle

Dans le feu de l’action et au cœur de l’actualité, avant même qu’elle ne soit rendue publique, voilà le pain quotidien du métier de l’interprétation, dont une grande part du marché touche les relations et négociations géopolitiques dans le monde. Dans l’exercice de leur fonction, certains interprètes sont amenés à travailler pour – ou avec – des personnages publics, des hauts dignitaires, des chefs d’Etat, … En d’autres termes, des individus dont la réputation a un prix, avec une image à façonner ou à préserver, reconnus pour leurs opinions et leur éloquence. Inutile de dire que la transposition de leurs paroles dans une autre langue constitue un réel enjeu pour eux sur la scène internationale. Dans ce contexte, l’interprète joue un rôle de vecteur puisqu’il arrive que ses paroles figurent en gros titre des journaux locaux. Barack Obama, Vladimir Poutine, François Hollande ou encore Angela Merkel font tous appel aux services d’interprètes attitrés.

Les traducteurs et interprètes répondent parfois d’accusations d’incidents diplomatiques – il paraîtrait, par exemple, que le bombardement d’Hiroshima ait été partiellement déclenché par une imprécision de la traduction – parce que leurs erreurs peuvent mener à des situations rocambolesques. Lorsqu’une incompréhension ou un malentendu surgit entre deux ou plusieurs parties, il est facile d’en attribuer la responsabilité à l’interprète. Et lorsque celui-ci se trompe, c’est le personnage public qui en souffre, ses paroles peuvent envenimer les relations entre deux Etats, voire même mettre un terme aux négociations. Dès lors, pour éviter de « déclencher une troisième Guerre mondiale », certains chefs d’Etat et autres figures de proue choisissent la sécurité en embauchant systématiquement le même porte-parole.

Il peut s’agir de professionnels formés en interne, comme au Kremlin, ou de free-lances suivant une seule personne. Ils accompagnent leur client à tout moment et à tous types d’occasion quand la langue cible en question est impliquée, que ce soit à des rendez-vous d’affaires, en voyage, en conférence de presse, sur les plateaux télé ou autres circonstances et sont capables de travailler en simultanée, en consécutive et en liaison.

A priori, de cette façon, le personnage public s’assure une confiance aveugle en un messager spécialisé, qui maîtrise tous les sujets qui pourraient être abordés et est toujours préparé. Il représente un interlocuteur unique, fiable et responsable qui ne mettra pas en danger la réputation de son employeur. L’interprète ne devrait avoir aucun problème à comprendre les intentions et subtilités du message de l’orateur, qu’il connaît par cœur.

Pour l’interprète, bien que cette fonction soit une place de choix, elle comprend tout de même certaines difficultés, inhérentes à la profession de façon générale. Tout d’abord, un professionnel n’est pas obligé et ne devrait pas accepter une mission s’il n’adhère pas au message transmis par l’orateur, pour des questions d’éthique, de professionnalisme et d’amour de son métier. Soulignons, par exemple, le défi auquel ont fait face les interprètes d’un candidat lors de la course à la Maison Blanche.

Si le personnage public met sa réputation entre les mains de son interprète, l’image de ce dernier se voit également affectée par les missions qu’il accepte. Il faut admettre que le public associe parfois orateur et interprète sans discernement. Enfin, les hommes politiques sont connus pour jouer avec l’intonation, les hésitations, et la vitesse, entre autres, dans leurs discours et, dans le cas susmentionné, sur la vulgarité, les accusations et les insultes. Il convient, bien évidemment, de transmettre les mêmes intentions en restant toujours le plus fidèle possible.

Cet article est proposé par Gaëlle de Cultures Connection.

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© Stéphan – ( i ) LSF

Verrons-nous beaucoup d’interprètes en LSF dans la campagne présidentielle ?

La semaine dernière, pour la première fois à ma connaissance, un potentiel candidat à l’élection présidentielle, Bruno Le Maire, s’inquiétait de l’accessibilité de la campagne et de ses débats pour les personnes sourdes et malentendantes. Il demandait notamment « une retranscription en langue des signes (sic) […] afin que les personnes sourdes et malentendantes puissent participer pleinement à cette échéance démocratique ».

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Proposition opportuniste pour rallier quelques suffrages supplémentaires ou réelle conviction politique peu importe.

Cette déclaration nous permet de nous rappeler qu’on avait lu en 2012 un article paru dans Ouest-France dans lequel, un journaliste écrivait : « tout le monde vote, y compris les handicapés. Mais tout le monde ne peut pas participer aux meetings. Les réunions de quartier, conférences thématiques ou séminaires qui ponctuent une campagne électorale sont rarement accessibles à tous : sourds, aveugles, personnes se déplaçant difficilement ou souffrant d’un handicap psychique (la claustrophobie, par exemple). La loi de 2005 relative au handicap fait pourtant de cette accessibilité un objectif ».

Notre démocratie s’anime intensément tous les cinq ans, au moment des élections présidentielles puis législatives. À la veille de ces échéances électorales, il est essentiel de souligner l’importance de rendre pleinement accessibles les campagnes des candidats à tous les électeurs. Ainsi que le stipule la Loi du 11 février 2005 pour l’Égalité des Droits et des Chances, la participation et la citoyenneté ainsi que le principe de l’accès de tous à tout s’imposent à nous tous.
Il est donc de la responsabilité de chacun des candidats et mouvements politiques de s’engager à mener une campagne la plus accessible possible. Accessible c’est par exemple, l’accès aux meetings pour les fauteuils roulants, des programmes édités en braille, des professions de foi rédigées en français facile, etc, et bien sur des interprètes F-LSF lors des prises de paroles (à la télé, sous un chapiteau, sur la place du village…).

Pour l’interprétation F-LSF, certains rétorquent parfois que le coût serait obstacle : il faut payer 2 ou 3 interprètes (avec un prix majoré car souvent les meetings ont lieu le soir ou le week-end).
Personne ne nie que la démocratie a un coût financier mais c’est pour cela que l’État français verse des subventions aux partis politiques et rembourse une partie des dépenses pour chaque candidat obtenant plus de 5% des suffrages exprimés (on a vu nos impôts plus mal utilisés).
De plus, si ces exigences sont prises en compte en amont de l’organisation de la campagne, elles entraînent des dépenses limitées par rapport au budget global d’un candidat – même si l’interprète est embauché par Bygmalion. Pour mémoire le fameux meeting de Sarkozy à Villepinte en 2012 fut estimé à 3 millions d’euros, celui de Mélenchon à la Bastille à 80 000€, Hollande et Sarkozy ont chacun dépensé (officiellement) 21 millions d’euros.

Il est aussi essentiel que cet engagement sur l’accessibilité soit partagé par l’ensemble des acteurs de la vie politique française. Sans doute au cours de cette campagne devrons nous traduire de LO au FN, des LR à EELV. Car si nous militons pour la totale accessibilité des débats en contre partie, cela signifie que nous devrons accepter de traduire des discours à l’opposé de nos convictions, que nous devrons nous retrouver sur scène à côté d’hommes ou de femmes politique dont les idées nous effraient.
Ce sera à chaque interprète d’accepter d’y aller ou pas, de se positionner en fonction de sa conscience et de ses propres limites.

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Pour 2016 (en attendant 2017), et même si cette campagne pour l’élection présidentielle ne fait que commencer, on peut dresser un premier bilan.

A la télévision le décompte est simple : zéro. Jusqu’à présent aucun débat télévisé n’a été traduit en langue des signes, aucun meeting retransmis n’a bénéficié de la présence d’interprètes F-LSF.
Pendant ce temps aux Etats-Unis tous les débats ont été traduits en ASL avec un système assez original, un interprète par candidat ou journaliste.

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A la télé française l’accessibilité des débats s’est limitée à des sous-titrages (souvent de piètre qualité et très décalé en raison du rythme soutenu et des fréquentes interruptions, relances…). D’ailleurs, un peu partout sur les réseaux sociaux on pouvait lire les critiques habituelles : « fautes d’orthographe ; ajouts de lettres qui n’ont rien à faire là, ; phrases non terminées ; propos non sous-titrés ; plus de 10 secondes de retard ; les équipes de sous-titrage sont dépassées et n’arrivent pas à suivre le direct ». De plus, il faut rappeler que la majorité des sourds de naissance ont parfois un accès difficile au français écrit en raison d’un système scolaire inadapté et ils ont dû mal à lire les sous-titres qui défilent trop vite (et admettons que c’est lassant de toujours devoir faire l’effort de lire alors que vous pourriez avoir à l’écran une personne s’exprimant dans votre langue maternelle, la LSF).

[À noter le lancement d’une nouvelle appli pour smartphone, Avametrie qui est une plateforme  collaborative d’évaluation de l’accessibilité audiovisuelle. Cette application smartphone permet à chaque téléspectateur de remonter les problèmes de sous-titrage rencontrés lors du visionnage d’un programme télévisé. Cela fera peut-être bouger les choses].

Bref, « le risque de frustration est important. Les handicapés finissent par se désintéresser des enjeux politiques alors qu’ils sont concernés » a déjà averti Jérémie Boroy, de l’Association Aditus, qui a pour objet la promotion de l’accessibilité et qui a comparé l’accessibilité des campagnes électorales précédentes à un « parcours du combattant ».
Il précise d’ailleurs : « on pense parfois à installer des ascenseurs et des rampes pour les fauteuils roulants, mais on veille rarement à ce que chacun puisse comprendre ce qui se passe à l’intérieur de la salle ».

Justement, les meetings politiques, de droite à gauche en passant par le centre.

  • A l’extrême droite, c’est vite vu, le FN n’a jamais mis d’interprète en LSF, ni sous l’ère Jean-Marie Le Pen ni sous celle de sa fille (comme à Brachay en Haute-Marne où elle lançait sa campagne en septembre dernier).
  • Chez Les Républicains depuis le début de la campagne pour la primaire, on a aperçu des interprètes aux meetings de Fillon (à Paris et Sablé-sur-Sarthe), quelques fois à ceux de Bruno Le Maire (aux Docks de Paris), aucun à ceux de Nathalie Kosciusko-Morizet, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy.

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  • A gauche hélas, pas grand chose. Mélenchon, pour son rassemblement à Bastille avait bien fait appel à des interprètes mais curieusement à seulement deux, le troisième étant un bénévole nullissime (et incompréhensible). On imagine que cela a permis de faire diminuer les coûts. Mais pas assez cependant car lors du meeting de Lille où était officiellement lancée sa campagne électorale plus rien, ni bénévole nullissime, ni interprète diplômé.
  • A la primaire du PS (qui n’en est qu’à ses débuts) aucun interprète n’a été vu chez Montebourg, Hamon, Lienemann, de Rugy, Filoche…
  • On murmure que Macron qui marche entre la gauche et la droite aurait enfin sollicité des interprètes en langue des signes pour ses derniers discours (à Strasbourg par exemple).
  • EELV, qui marche de moins en moins, a mis les interprètes au vert et aucun des discours n’a été traduit en LSF.
  • Le PCF n’a pas encore trouvé de candidat alors des interprètes…

Quant à Hollande et Valls qui – bien que non candidats (pour le moment) – participent pleinement à la vie démocratique de notre nation, toujours pas d’interprète pour traduire en langue des signes leurs propos. C’est malheureusement une triste habitude pour ce quinquennat qui a été plus que médiocre en matière d’accessibilité « politique » pour les sourds et malentendants (souvenons-nous qu’aucune déclaration d’Hollande lors des attentats de 2015 et 2016 n’a jamais été traduite en LSF). Pour apercevoir un interprète en direct à côté de Hollande il faudra sans doute attendre ses traditionnels voeux du 31 décembre sur France 3.

Autrefois en matière de politique les sourds, par manque d’information, étaient influencés par leur entourage immédiat, souvent ils votaient comme leurs parents. Permettre que  les meetings, les débats politiques soient interprétés en LSF, représente donc un réel progrès. Donc oui, espérons que dans cette campagne pour l’élection présidentielle (puis législatives) nous verrons beaucoup d’interprètes en langue des signes, passerelle entre deux communautés, car ils sont la clé pour que chaque sourd soit un citoyen à part entière, responsable et autonome, libre de ses choix et de son vote.

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© Stéphan – ( i ) LSF

Quoi de neuf, Docteur ?

C’est sous ce titre que se déroulera les 9 et 10 septembre 2017 à Toulouse, un cycle de conférences organisé par l’Association française des interprètes et traducteurs en langue des signes (AFILS) et le Forum européen des interprètes en langue des signes (Efsli).

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Durant 2 jours, plus de 250 participants venant de toute l’Europe sont attendus à Toulouse : sourds, entendants, interprètes et traducteurs en langue des signes ou en langue vocale, linguistes, spécialistes de l’accessibilité, intermédiateurs, représentants de la communauté sourde, professionnels du monde médical, universitaires, etc.

L’objectif de ce colloque est d’offrir un lieu d’échanges à toutes les personnes œuvrant dans ce domaine, ou intéressées de près ou de loin par le sujet : « Interpréter le soin (médical, mental et autres domaines de santé) ».

En effet, l’accès aux soins pour les personnes sourdes communiquant en langue des signes est compliqué par la barrière linguistique.
De la prise de rendez-vous à la consultation médicale (généraliste ou spécialisée, psychiatrique, dentaire…) de la création du dossier administratif à la demande de remboursements (selon les différents systèmes nationaux de santé), de la lecture de l’ordonnance au séjour dans un centre de rééducation… la présence d’un interprète en langue des signes est souvent indispensable.

A travers le thème de l’interprétation en milieu médical, il s’agira de réfléchir et d’échanger  sur la place de ces professionnels au milieu des blouses blanches (faut-il qu’ils en portent une d’ailleurs ? ).
Les interprètes en langue des signes doivent-ils suivre une formation spécifique ?
Quel est le rôle de « Medisigns » ?
Existe-t-il des stratégies d’interprétations particulières ?
Quid de la terminologie médicale ?
Quel binôme forment-ils avec les professionnels sourds (intermédiateurs, interprètes…) ?
Comment gèrent-ils leur propre stress ?
Quel regard porte le patient sur les interprètes en langue des signes (et réciproquement) ?

Plus largement, comment d’autres champs de recherche (traductologie, linguistique, sociologie, ethnologie) envisagent-ils la présence des interprètes ?

D’autres thèmes pourront être abordés comme l’interprétation des formations pour les professionnels médico-sociaux sourds, comment les interprètes en langue des signes ont pu intégrer les dispositifs d’alerte lors d’épidémies (sida, grippe aviaire…) et lors de campagnes d’information menées par les pouvoirs publics.

Plus d’infos sur le programme et l’organisation de ces rencontres :
– en aimant la Page Facebook : https://www.facebook.com/efsli2017 
– en s’abonnant au fil Twitter : @efsli2017

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L’art de la traduction par Aurélia et Vivien

Il devient urgent de réveiller ce blog qui somnole depuis la fin de l’été.

Mais comme je n’ai pour le moment pas beaucoup de temps à lui consacrer, je vais vous renvoyer chez ma collègue Aurélia Nana Gassa Gonga qui, elle aussi, tient un blog : La Tête Froide.

Son dernier article est sensationnel. Aurélia en plus d’être une interprète en langue des signe française est une thésarde. Autrement dit, c’est une doctorante qui rédige actuellement une thèse sur la traduction (hé oui, nous avons quelques têtes parmi les interprètes en langue des signes). Elle y parle de la magie de la  langue, de sens, de grande iconicité, etc. Tout ce que les linguistes adorent !

Pour notre plus grand plaisir elle s’est amusée à présenter le sujet de sa thèse en 180 secondes (c’est très à la mode).
Là où c’est soudain beaucoup plus original est qu’elle a fait traduire sa présentation. Attention, j’ai bien dit traduire et non interpréter, ce qui est logique car sa thèse est sur la traduction, pas sur l’interprétation.
Pour cela elle a pris Vivien Fontvieille qui est traducteur diplômé de l’université de Toulouse. Comme tout traducteur, il part d’un texte pour le traduire dans une autre langue (la LSF dans le cas présent) vers un autre support (vidéo en l’occurence). Il faut cependant préciser que la LSF, pour Vivien c’est sa langue première. En effet, il est sourd. Bref, il n’a pas entendu la présentation, il l’a lue.
Pourtant à l’écran, Aurélia parle et Vivien est en bas à droite dans son rectangle, comme n’importe quel interprète en langue des signes ; il suit le rythme et le débit endiablé d’Aurélia.

Et vous, vous suivez toujours ?

La Tête Froide, le blog d’Aurélia Nana Gassa Gonga 

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© Stéphan – ( i ) LSF

Signes extérieurs – Mexique : des interprètes en manque de reconnaissance

Profitons de cet été pour voyager, visiter des pays, des régions, des villes et voir comment se porte ici ou là l’interprétation en langue des signes à travers des articles parus dans la presse papier ou internet.

Troisième escale : Le Mexique où les interprètes en langue des signes mexicaine doivent se battre pour faire reconnaitre leur métier à sa juste valeur. 

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Les personnes sourdes au Mexique sont doublement lésés quand ils souhaitent bénéficier de la présence d’un interprète en langue des signes.

D’une part il y a une pénurie d’interprètes certifiés et qualifiés et, d’autre part, les compétences de ces interprètes sont peu reconnues ce qui, par ricochet, accroit un peu plus les discriminations subies par les personnes sourdes ou malentendantes qui n’ont pas toujours en face d’elles des professionnels compétents.

« Les personnes sourdes ou malentendantes ne sont pas considérées comme une minorité linguistique. À cela s’ajoute la carence en matière de formation professionnelle pour les interprètes en langue des signes, vu qu’il n’existe pas de cours officiel. Il est difficile pour nous d’être considérés comme des professionnels », dénonce Erika Ordoñez, présidente de l’Association des interprètes en langue des signes du Distrito Federal (AILSDF).

Dans ce pays d’Amérique latine de 122 millions d’habitants, 15% de la population souffrirait de troubles auditifs et entre 300.000 et 500.000 mexicains s’exprimeraient par le biais de la langue des signes mexicaine , LSM (langue de seras mexicana). 

Or le pays ne compte que 42 interprètes en langue des signes officiellement certifiés. A ce chiffre il faut ajouter 350 personnes non diplômées qui « font office » d’interprètes avec des niveau très disparates. 

Conséquence première : des centaines de milliers de Mexicains devant avoir recours à un interprète E-LSM sont exclus, à des degrés divers, de la société, car il ne peuvent pas avoir accès à des services essentiels comme l’éducation, la santé, la justice… 

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En 2008, le Conseil national de normalisation et certification des compétences professionnelles (Consejo Nacional de Normalización y Certificación de Competencias Laborales, Conocer) du gouvernement mexicain a créé la norme NUIPD001.01 relative à la « prestation de services d’interprétation de la langue des signes mexicaine à l’espagnol », qui énonce les conditions devant être réunies par un interprète qualifié. Malheureusement l’instauration de cette norme n’a eu que peu d’effet et la reconnaissance du métier d’interprète en langue des signes se fait encore attendre. D’ailleurs cette norme n’a jamais été mise à jour (alors que la date butoir pour sa révision était en juin 2013). 

A cause de ce manque d’interprètes certifiés, le Mexique est en infraction à la Convention sur les droits des personnes handicapées de l’ONU en vigueur depuis 2008, ainsi qu’à la Ley General para la Inclusion de las Personas con Discapacidad (Loi générale pour l’inclusion des personnes handicapées) de 2011.
La Convention prévoit notamment que les États garantissent aux personnes handicapées l’accès à la justice à des conditions égales au reste de la population dans le cadre de toute la procédure judiciaire, y compris aux stades préliminaires de l’enquête.
Quant à l
a loi mexicaine, elle stipule que les personnes handicapées auront droit de bénéficier d’un traitement digne et approprié dans le cadre des procédures administratives et judiciaires dans lesquelles elles seraient engagées, ainsi que de conseils et d’une représentation juridique gratuite. 

Des négociations sont en cours entre l’AILSDF et le Tribunal de grande instance du District Fédéral sur la rédaction d’une convention qui permettrait la participation des interprètes aux nouvelles audiences orales des tribunaux, ce qui permettra aux juges d’entendre les arguments présentés oralement grâce à la présence d’interprètes en langue des signes au lieu de devoir recourir à des déclarations écrites ce qui rallonge les procédures et augmente les couts.  

Malheureusement la rémunération proposée pour de telles prestations d’interprétation équivaut à cinq jours de salaire minimum, soit un niveau considérablement inférieur à la rémunération des interprètes de conférence (le salaire minimum au Mexique se situant aux alentours de 5 USD par jour). Par ailleurs, la magistrature du District Fédéral, qui englobe Mexico, veut que les experts soient payés à partir du début de l’audience et non pas à leur arrivée aux tribunaux, comme dans le cas d’autres professionnels du secteur. Enfin, ce texte ne fait aucunement référence aux conditions de travail des interprètes, notamment le paiement en cas d’annulation d’une prestation pour un motif qui n’est pas du ressort de ces derniers. 

« C’est un droit qui n’est pas respecté. Des services d’interprétation ne sont pas assurés même pour des questions fondamentales comme la santé et l’éducation. Une telle carence ne devrait pas exister en vertu de la législation, mais celle-ci n’est pas respectée », signale Xochitl Rodriguez, directrice adjointe des « cours d’inclusion » pour personnes handicapées à l’Universidad Tecnológica Santa Catarina, université de l’État située dans la ville de Monterrey, à environ 900 kilomètres au nord de Mexico. Cette institution fondée en 2005 compte quelque 2200 étudiants, dont 250 présentent un handicap et a recours aux services d’une équipe de 17 interprètes pour couvrir les besoins des élèves de niveau primaire, secondaire, baccalauréat et universitaire. Dans ce même État de Nuevo Leon, dont Monterrey est la capitale, on ne compte que trois interprètes certifiés, dont le salaire moyen tourne autour de 13$ de l’heure.

Si les plaintes pour discrimination déposées par les personnes sourdes ont été en progression constante depuis 2013, cette statistique n’est qu’une estimation basse car les cas de discrimination ne donnent pas toujours lieu à des plaintes formelles. En 2013, le Conseil national pour la prévention de la discrimination (Conapred) a déposé 12 plaintes. L’année suivante, 16 cas ont été examinés par le même organisme.

« Il y a très peu de personnel qualifié pour contrôler évaluer les interprètes qui assistent aux audiences dans les tribunaux ; ils devraient pourtant être certifiés en tant qu’experts judiciaires. Le Conseil national pour le développement et l’inclusion des personnes handicapées (Connais) devrait s’occuper de leur certification mais il ne le fait pas ». remarque Erika Ordonnez, elle-même fille de parents sourds qui a appris la langue des signes mexicaine quand elle était encore enfant et qui est aujourd’hui une interprète certifiée. 

L’une des priorités d’action du Programme national pour le développement et l’inclusion des personnes handicapées 2014-2018 fait précisément référence au nécessaire développement de la LSM sur tout le territoire. Il prévoit aussi de mettre en œuvre des mesures afin que l’administration judiciaire dispose d’experts spécialisés dans le domaine du handicap et de la langue des signes. Il est prévu d’actualiser les normes sur les compétences professionnelles et d’organiser des programmes de formation et de certification pour de futurs interprètes en langue des signes.

« Il est urgent de normaliser les critères pour l’exercice de la profession d’interprète E-LSM et d’informer la population sur le rôle important joué par ces interprètes, afin qu’ils soient enfin reconnus à leur juste valeur et ne soient plus vus comme des personnes qui exercent un métier non qualifié » souligne Xochitl Rodriguez.

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Signes extérieurs : la Belgique en manque d’interprètes

Profitons de cet été pour voyager, visiter des pays, des régions, des villes et voir comment se porte ici ou là l’interprétation en langue des signes à travers des articles parus dans la presse papier ou internet.

Troisième escale : La Belgique où, en raison d’une pénurie d’interprètes en langue des signes belge francophone (LSBF) – il existe aussi une langue des signes belge flamande, en néerlandais : Vlaamse Gebarentaal (VGT) – de nombreux sourds ne peuvent bénéficier de la présence de ce professionnel diplômé pour leurs besoins quotidiens, privés ou professionnels.

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Le métier d’interprète en langue des signes est essentiel pour garantir l’indépendance de ceux qui sont atteints de surdité. Ces professionnels ont pour but de les accompagner dans leurs activités quotidiennes et professionnelles (comme une visite chez le médecin, le notaire, ou tout simplement commander une pizza). Mais la Fédération Wallonie-Bruxelles ne compte qu’une vingtaine d’interprètes (qui n’exercent pas tous de façon régulière). Un nombre largement insuffisant pour répondre à la demande de la part des sourds.

« Pour pouvoir bénéficier d’un interprète, les sourds s’adressent ou à l’Aviq (Wallonie) ou au Phare (Bruxelles), mais très souvent, les délais sont longs et les refus nombreux. Le plus surprenant, c’est qu’il ne s’agit pas tant d’un problème de financement, il y a juste un vrai manque de professionnels », explique Pascaline Brillant, interprète en langue des signes depuis 10 ans.

Face à cette situation, les sourds se débrouillent comme ils peuvent. « Au bout de plusieurs refus, ils baissent les bras et demandent à quelqu’un de leur entourage de les accompagner. Mais ce peut être dérangeant car ils perdent une partie de leur autonomie et n’ont parfois pas envie que leurs proches soient au courant de leurs problèmes médicaux par exemple, alors qu’un interprète est tenu au secret professionnel », poursuit Mme Brillant.

Pour faire face à cette pénurie, des alternatives se développent. Parmi elles, le Relais Signes, qui permet aux personnes sourdes de communiquer par téléphone. Le fonctionnement est simple : la conversation se fait via un ordinateur et une webcam. L’interprète fait alors la traduction de la langue des signes en direct vers l’interlocuteur à l’autre bout du fil. Mais là aussi, le personnel manque : « Pour le moment, le service n’est disponible que le matin, et il est victime de son succès, il y donc des files d’attentes… », note Pascaline Brillant.

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Autre souci : il n’est, en théorie, pas possible de recruter des interprètes français pour venir exercer chez nous. La langue des signes n’est en effet pas universelle et de très nombreuses différences existent entre elles. Ceux formés à l’étranger doivent donc s’adapter avant de pouvoir travailler chez nous.

La formation belge, de son côté, n’en est encore qu’à ses débuts (voir ci-dessous). Les premiers professionnels francophones ne seront diplômés qu’en juin 2019. En attendant, les sourds devront continuer à se débrouiller par eux-mêmes, comme ils l’ont toujours fait jusqu’à présent.

Une vingtaine d’inscrits à la nouvelle formation

Depuis la rentrée 2015, la formation d’interprète en langue des signes est devenue universitaire. Organisée par l’Université Saint-Louis pour le bachelier et l’UCL pour le master, elle accueille 12 étudiants en deuxième année et 10 en première. Aucun élève n’a donc encore été diplômé. « Pour le moment, ceux qui font le travail d’interprète sont liés au monde de la surdité, mais ils n’ont, pour la plupart, pas reçu de formation particulière. Maintenant, ils peuvent bénéficier du même cursus que n’importe quel autre interprète », précise Anne-Sophie Lizin, coordinatrice de la cellule traduction-interpretation en langue des signes.

Elle ajoute : « Pour s’inscrire, il n’est pas nécessaire de connaître la langue des signes. Nous commençons à zéro. Autre point positif : compte tenu de la pénurie en Fédération Wallonie-Bruxelles, nos diplômés sont certains de trouver un travail directement à la fin de leurs études. » Un bel avantage quand on connaît la difficulté que peuvent avoir les jeunes diplômés à rentrer sur le marché de l’emploi.

DH.be – Langue des signes : grosse pénurie d’interprètes 

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