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L’Evangile de Luc à portée de mains

Au delà de ses propres convictions ou croyances, interpréter en langue des signes des événements religieux est toujours un exercice délicat et complexe. Il faut gérer ses propres émotions (lors d’obsèques par exemple), parvenir à trouver sa place sans troubler la cérémonie (difficile de se glisser auprès du prêtre lors de la communion), s’adapter à l’inconfort sonore (souvent dans les églises le son résonne ou est peu audible) et surtout cela demande des compétences particulières en linguistique, en histoire et en théologie.

Ainsi, la Bible – le livre des 3 religions monothéistes que je connais le mieux – et son corollaire de textes religieux est tout sauf un livre simple. Les phrases sont longues, les références culturelles et historiques nous sont peu familières, les paraboles et métaphores nombreuses et beaucoup de termes utilisés dans le Nouveau Testament n’ont pas d’équivalent en langue des signes française à commencer par les noms propres (Galilée, Abraham, Saint-Jean-Baptiste, Hérode…) ou certaines expressions caractéristiques des Évangiles (Royaume de Dieu, Fils de l’Homme, Maître de la Loi…).

Or, bien que la Bible soit le livre le plus traduit au monde (des parties de celle-ci seraient disponibles en 2400 langues) il n’existait pas jusqu’à récemment de version en langue des signes française sur laquelle nous aurions pu nous appuyer pour imaginer des stratégies d’interprétation, voir des signes lexicaux nous manquant.
Cette situation était d’ailleurs paradoxale car les religieux se sont beaucoup impliqués dans l’éducation des sourds le plus célèbre étant bien sûr l’Abbé de l’Epée dont nous fêtons le tricentenaire de la naissance cette année.

Bref, les interprètes en langue des signes manquaient de matériels pour effectuer des traductions précises et les sourds signeurs ne pouvaient pas avoir accès aux textes bibliques ce qui, en raison de notre passé judéo-chrétien, signifiait, pour eux, être privé d’une part importante de la culture générale qui a participé à l’édification la nation française (et plus largement européenne).
En outre, ces derniers ne pouvaient pas non plus percevoir l’émotion qui se dégage de ces textes religieux car pour un sourd qui n’a jamais eu accès au son, les mots sont comme des coquilles vides et le fait de pouvoir les lire ou les écrire ne change rien, il manque la dimension visuelle.

Par chance pour ces deux groupes (sourds et interprètes) cette lacune est (en partie) comblée.
En effet, il y a 5 ans, plusieurs équipes francophones ont travaillé sur la traduction de l’Évangile de Luc en lsf et c’est ainsi que trois DVD ont été réalisés par l’Alliance biblique française. Le résultat de ce travail considérable est remarquable.
Pour ce seul Évangile, neuf équipes totalisant cent bénévoles (sourds et entendants, enseignants de langue des signes, religieux, théologiens, linguistes, interprètes, techniciens vidéo) en Suisse, France, Belgique et au Congo-Brazzaville ont travaillé durant trois ans.

La traduction a été réalisée à l’aide de l’original grec, comme pour toute nouvelle édition de la Bible. Comme le raconte l’un des participants : "chaque passage a d’abord donné lieu à une étude biblique avec nos interprètes. Ils tentaient ensuite de le signer. A chaque difficulté de traduction, nous creusions à nouveau le texte original en grec".
En effet il est primordial que la traduction reprenne fidèlement le sens du texte qui est souvent abstrait.
Par exemple l’épisode du lépreux (Luc 17-19). Jésus lui déclare "Lève toi, va ; ta foi t’a sauvé". Le terme "sauvé" est ambigu : il indique d’une part la notion de guérison physique et d’autre part il intègre la dimension spirituelle de la personne. Le miracle ne concerne pas uniquement le corps débarrassé de la maladie mais aussi la personne dans sa globalité (corps et âme).
Il faut alors transmettre via son interprétation cette double dimension en utilisant notamment des expressions du visage adéquates soulignant "l’illumination" de la personne.

De plus, pour combler le manque lexical, 90 nouveaux signes ont été inventés. "Il fallait se mettre d’accord sur une manière commune de traduire des termes comme «la foi» – un geste partant du front jusqu’au cœur – ou des prénoms comme Abraham – le mouvement d’un coup de couteau stoppé de l’autre main en référence au sacrifice d’Isaac".

Ce travail de traduction sur l’Évangile de Luc souligne aussi (pour ceux qui l’aurait oublié) que la langue des signes par sa richesse, sa précision, sa finesse permet de traduire n’importe quel texte ;
- du plus concret : "Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des maîtres; il les écoutait et les interrogeait". (Luc 2-46)
- au plus abstrait : "en effet toute personne qui s’élève sera abaissée, et celle qui s’abaisse sera élevée". (Luc 18-14)

la bande-annonce du projet de l’Alliance biblique française :

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Pour se procurer ce triple DVD : http://bit.ly/saintlucenlsf

Comment devenir le journaliste présentateur du journal de 20h ?

Rassurez-vous, je ne suis pas atteint par la folie des grandeurs et ce billet n’a pas pour objectif de vous expliquer comment évincer Laurence Ferrari, David Pujadas, Claire Chazal ou Laurent Delahousse afin de vous installer aux commandes du 20h de TF1 ou de France 2.

Plus modestement, ayant dû récemment interpréter en langue des signes française le journal de LCI diffusé à 20h, je souhaite évoquer la difficulté principale à laquelle il faut faire face quand on doit interpréter un journal télévisé à savoir "devenir" l’énonciateur c’est à dire le journaliste-présentateur.

Attention, quand j’écris "devenir l’énonciateur" il ne faut pas comprendre que l’interprète serait tellement efficient qu’il disparaîtrait du champ de la communication et deviendrait transparent voire évanescent.
En réalité, il s’agit en devenant le journaliste ou tout autre interlocuteur durant ce journal télévisé (commentateur, témoin, expert, interviewé…) de s’insérer intelligemment dans le processus du journal, dans sa mise en scène, pas de disparaître.
Plus précisément l’interprète en langue des signes doit parvenir à retranscrire l’intonation et le rythme du locuteur afin de ne faire plus qu’un avec lui.
Ainsi, qu’une personne s’exprime avec un débit rapide ou lent, saccadé ou fluide, nerveux ou calme etc. nous devons faire ressentir ces  couleurs via notre interprétation, nous devons faire ressortir ces points caractéristiques.

En écrivant cela, je ne fais que reprendre le schéma de communication proposé par Roman Jakobson et décrivant les différentes fonctions du langage telle que :
- la fonction expressive : l’émetteur du message informe le destinataire sur ses pensées, son attitude, ses émotions via l’intonation, le timbre de voix, le débit de parole…
- la fonction poétique : elle fait du message un objet esthétique et inclut la forme que l’on donne au message, le ton, la hauteur de la voix…

Voilà pour la théorie.
A présent revenons sur notre plateau de télévision ou le journal a commencé depuis quelques minutes pour constater, qu’hélas le ou la journaliste s’exprime trop très vite en lisant (via son prompteur) un texte écrit.

Selon une étude citée par D. Seleskovitch et M. Lederer dans leur célèbre ouvrage Interpréter pour Traduire (p.81) un discours normal (c’est-à-dire spontané) se déroule à environ 150 mots par minute (d’autres études le situent à 135).
D’après mes calculs, si on compte le nombre de mots prononcés par un journaliste durant le journal qu’il présente, on trouve en moyenne par minute : France 2 (Télématin) : 195 mots, BFMTV : 207 mots, iTélé 200 mots et LCI 190 mots.
Le débit est donc soutenu comparé à une conversation classique ou à une conférence dans un amphitéâtre (idem pour les commentaires en voix off durant les reportages). Le journaliste a conscience d’ailleurs de la difficulté pour l’interprète à suivre ce rythme infernal et s’en excuse parfois à la fin du journal. Ainsi, lorsque la lumière rouge au-dessus de la caméra s’est éteinte, la première question que me posa la journaliste (la charmante et très gentille Katherine Cooley) fut "ça a été, je ne parlais pas trop vite ?". Poliment je lui ai répondu "non non, ne vous inquiétez pas" tout en essayant de reprendre mon souffle.

Il faut donc non seulement pouvoir signer très rapidement, sans hésitation, éliminer les "signes parasites" qui rallongent (voire alourdissent) votre traduction et donc vous font perdre du temps mais aussi trouvez des expressions iconiques, c’est à dire "donner à voir" en un minimum de signes.
La difficulté supplémentaire face à ce débit de paroles est qu’on ne peut pas décaler entre le discours et notre interprétation, le risque étant de traduire une information tandis que les images en montrent une autre, par exemple des résultats sportifs tandis qu’à l’écran s’affiche la météo du lendemain.

Une fois cette première épreuve franchie, surgit la seconde difficulté qui est d’intégrer la prosodie du journaliste, toujours dans le but d’être lui ou elle. Or justement, il n’en n’a pas ou très peu. Je veux dire par là que son discours manque cruellement d’intonation, de reliefs.
Attachés à leur neutralité, ne voulant pas faire apparaître leurs opinions, les journalistes à la télévision délivrent une information qui se veut objective. Pour cela leur discours n’exprime que peu d’émotions, ils gardent une élocution monocorde qui est renforcée par la lecture du texte. Ils transmettent un message vers un récepteur (le téléspectateur) en essayant d’intervenir au minimum sur la forme.

Devant la caméra, le journaliste a pour rôle principal d’être un médiateur : il accueille le téléspectateur ("Madame, Monsieur bonsoir"), il introduit les événements (l’actualité), il prend en charge les transitions (le fameux "sans transition" pour effectuer une transition), il fait la clôture par une conclusion finale ("tout de suite la météo"). Sobre dans sa diction, le discours rapide de cet anchorman comme l’appelle les anglo-saxons (celui qui ancre, qui retient) est purement informatif et linéaire.

D’ailleurs, lorsqu’on examine les journaux télévisés, si on étudie leur mise en scène on note de nombreuses similitudes : le cadrage du présentateur est unique. La posture du corps est relativement rigide. On voit simplement son buste. L’expression du visage reste figée. Quelle que soit l’information communiquée, il reste grave, impassible. Il faut généralement attendre un sujet culture comme le 65ème Festival de Cannes ou le lancement des sujets sportifs pour apercevoir quelques notes d’humour, un léger relâchement dans l’expression.
De plus, sa parole est dépouillée de toute opérateur de modalisation : les yeux rivés sur son prompteur, il lit rapidement et sur un ton monocorde un texte purement descriptif (factuel) qu’il a rédigé auparavant.
Le présentateur est donc un support neutre, un simple point de passage du discours de l’information qui en quelque sorte "parle par sa bouche". On pourrait presque l’appeler "journaliste-ventriloque".

Et c’est lui que l’interprète en langue des signes doit traduire c’est cette personnalité volontairement lisse (mais qui s’exprime très rapidement) qu’il nous faut intégrer.
Or, en tant qu’interprète pour pouvoir justement effectuer un transfert afin de devenir ce journaliste nous avons besoin d’aspérité, de ruptures de rythme, de vie dans le discours. Là, il n’y a pas de pause, pas de respiration, tout est énoncé d’une même voix ce qui complique notre tache pour nous y retrouver et traduire fidèlement le discours (en prenant en compte l’intention du locuteur).
De plus, pour accorder sa prosodie à son visage ce dernier est relativement inexpressif. Nous sommes donc supposés avoir ce même visage inexpressif ce qui est à l’opposé de la langue des signes elle-même où justement les expressions du visage (mimiques faciales) sont l’un des cinq paramètres majeurs de la grammaire de cette langue.
Bref, tant que le journaliste reste muré dans son rôle "sérieux", sa neutralité forcenée l’entoure d’une sorte de carapace qu’il est difficile de briser.

A l’inverse dès qu’un sujet plus léger est relaté (rarement hélas) et que le journaliste tente une note d’humour par exemple, on entre alors beaucoup plus facilement dans le personnage, on se détend soi-même et le travail de traduction est alors plus aisé car le discours offre des contrastes, le journaliste rythme son discours par des apartés, des commentaires, tout simplement il exprime une personnalité, sa personnalité.
On peut alors l’endosser et devenir, l’espace de quelques minutes, le présentateur vedette du journal de 20h.

Voici trois exemples du journal de 20h de LCI traduit en lsf.
Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo :

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Les élections pour tous

Une fois n’est pas coutume, je souhaite faire de la publicité pour un nouveau et éphémère site internet que je trouve formidable : "Les élections pour tous".

Depuis début avril, date d’ouverture de la campagne officielle pour l’élection présidentielle, jusqu’au 19 juin, après le second tour des élections législatives, ce site propose de réunir une sélection d’informations diffusées par les médias avec pour objectif de rendre ces informations accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes.
Pour cela, toutes les vidéos présentées sont, soient sous-titrées, soient traduites en langue des signes, soient directement produites en lsf. Soit tout à la fois !!!

Initié par l’association Aditus, ce site est le résultat d’une collaboration avec de nombreux partenaires : Websourd, Cinésourd, Point du Jour, LCI, AFP, MFP, Canal +, Echo Live sans oublier bien sur les nombreux bénévoles, comédiens, cadreurs, interprètes qui s’investissent ensemble dans ce projet enthousiasmant pour rendre l’information accessible.

C’est ainsi que vous pourrez voir les Guignols de l’Info sous titrés, les dépêches de l’AFP et des interviews des candidats traduites par l’équipe de Websourd, le journal de 20h de LCI interprété en lsf tout comme les clips de la campagne officielle, ou encore des "Mix Infos" qui vous proposent en langue des signes des informations quotidiennes sur la campagne électoral. Et tant d’autres vidéos…

C’est un superbe projet qui souligne combien rendre l’information accessible aux sourds et aux malentendants peut être facile, beau et joyeux !

Ci dessous la vidéo (en lsf avec sous-titres et voix off) présentant le site :

Le site : Les élections pour tous

La campagne officielle traduite en LSF : deux exemples

A présent que l’interprétation en langue des signes française des vidéos de la campagne officielle n’a plus de secret pour vous, voici deux exemples de réalisation pour vous montrer le résultat final.

Bien sur, cela ne s’est pas fait en une prise, il aura fallu recommencer de nombreuses fois car on se mélange les doigts (ah la dactylologie !), on inverse une phrase (le changement c’est maintenant devient maintenant c’est le changement), on se trompe dans les dates (mais non de Gaulle ne dirigeait pas la France en 1854) , on s’embrouille avec les emplacements pourtant soigneusement préparés (et les "odieux capitalistes" se retrouvent à gauche de l’échiquier politique),  ou tout simplement on est noyé dans le flot de paroles et nos mains, épuisées, s’arrêtent d’elles-mêmes…

Pour respecter la parité un candidat de gauche, un candidat de droite, un interprète, une interprète.

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Toutes les vidéos traduites en lsf sur le site de France Télévisions :
http://bit.ly/campagneofficielle2012

La campagne officielle télévisée : traduire pour interpréter

Lundi 9 avril, s’ouvre la campagne officielle en vue de l’élection présidentielle.
Les différents candidats reçoivent les mêmes conditions de traitement de la part des pouvoirs publics et notamment chacun dispose d’une durée égale d’émission télévisée sur les chaînes nationales.
Les émissions de la campagne électorale sont de deux types :
- des émissions de petit format, d’une durée de 1 minute 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 2 minutes pour le second tour du scrutin ;
- des émissions de grand format, d’une durée de 3 minutes 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 5 minutes pour le second tour du scrutin.
Ces clips de campagne sont intégralement sous-titrées à l’intention des personnes sourdes ou malentendantes.

En outre, comme le stipule le texte organisant cette campagne officielle :
Article 31 : "il peut être procédé à l’incrustation de la traduction en langue des signes pour tout ou partie des émissions. Le coordonnateur est informé, au plus tard au moment du tirage au sort prévu à l’article 3, de la proportion d’émission qui donnera lieu à une traduction en langue des signes."

C’est à ce moment que nous intervenons.
En effet, depuis une semaine une équipe de cinq interprètes français/langue des signes française se relaye dans les studios de France Télévisions pour interpréter en lsf les propos des candidats.

Chaque matin, après un rapide passage par le "Bar de la Plage" pour engloutir quelques viennoiseries et avaler deux ou trois cafés, on se rend dans notre studio salle d’enregistrement où … nous patientons. En effet, nous sommes au bout de la chaîne de production et nous ne pouvons travailler que sur des vidéos validées.

Bref certains jours on reçoit une vidéo le matin et aucune l’après-midi, d’autres jours il faut en traduire 15 et on travaille alors très tard dans la nuit.

Si j’ai choisi d’intituler ce billet "traduire pour interpréter" c’est qu’aux vues des contraintes auxquelles nous sommes soumis, face à la densité des discours, à leur construction parfois alambiquée et peu adaptée à la langue des signes, nous devons passer par une démarche de traduction pour espérer délivrer une interprétation finale, claire, compréhensible et fidèle.
Si je parle de traduction c’est que nous partons d’un corpus (vidéo) mais cela aurait pu être un texte sur lequel nous allons travailler pour ensuite l’interpréter. Notre travail n’est donc pas spontané comme lors d’une conférence publique sur les maladies tropicales ou durant un cours d’histoire de l’art.

Réfléchir en amont à notre interprétation est indispensable car les contraintes sont multiples :
Le discours est dense, écrit et fréquemment lu via un prompteur.
Si vous regardez ces vidéos, vous remarquerez par exemple qu’un candidat plutôt à gauche de l’échiquier politique, manifestement peu à l’aise avec l’oral, s’accroche à son prompteur tel le naufragé du Titanic à une bouée. On peut même suivre le déplacement de ses pupilles d’une ligne à l’autre.
Le rythme d’élocution est rapide, sans temps mort comme cette candidate une candidate qui doit allègrement débiter 250 mots/mn. Pour une autre (au débit plus mesuré) c’est sa prononciation qui peut perturber une bonne compréhension.
Enfin les thèmes développés sont variés avec parfois l’utilisation d’un vocabulaire spécifique. En une journée, on parle de politique (bien sûr), mais aussi d’économie, de technique, de société, d’internationale, d’environnement, de loisirs, de culture… avec des focus sur la crise, le pouvoir d’achat, les problèmes de l’agriculture et des marins-pêcheurs, les licenciements, les salaires, les centrales nucléaires, le chômage des jeunes, l’éducation des enfants, le CAC 40, la place de la France dans le monde etc.

D’où la nécessité de préparer notre interprétation donc de faire un véritable travail de traduction.

Pour cela on commence par écouter/regarder la vidéo une ou deux fois pour découvrir les thèmes abordés, sentir les difficultés à venir, commencer à s’en imprégner.
En plus d’être denses et précis les discours de certains candidats peuvent être abscons pour le néophyte qu’est l’interprète en certains domaines. Il faut alors chercher quelques informations complémentaires pour s’assurer de ne pas commettre de contre-sens.
C’est par exemple se familiariser avec la fission thermonucléaire contrôlée et les réacteurs de 4ème génération ou s’informer sur les lois régulant la plantation des pieds de vigne.
Le tout étant souvent recouvert d’une belle langue de bois qui nous dissimule le sens caché du discours.

Par exemple deux expressions nous ont posé problème. Comment traduire "corps intermédiaires" et "classe moyenne" ?
Pour le premier on a opté pour [SYNDICAT] sachant que c’est un peu restrictif, certes, mais le candidat qui les dénonce les aimant tellement peu, je pense que nous étions proche de sa pensée.
Pour le second si on voulait être juste il aurait fallu traduire "salariés, chômeurs, retraités… situés à un niveau moyen dans les strates sociales". Bref c’est beaucoup trop long, avec ce choix on en serait à l’introduction tandis que le candidat prononcerait le rituel "Vive la République, vive le France". Donc on a opté pour un rapide et efficace [POPULATION] [MOYENNE].

Une fois que le sens du discours nous apparaît limpide, que la langue de bois a été rabotée au maximum, il faut faire face à une deuxième difficulté : le texte écrit qu’il faut casser. Ce dernier respecte des normes précises dans sa construction et elles sont souvent très éloignées de la lsf. Par exemple l’information placée à la fin de la phrase comme le lieu ou une date est justement celle qu’on utilise pour démarrer la traduction.
On doit donc reconstruire le discours pour le rendre compréhensible pour les téléspectateurs.

Le choix des mots peut aussi générer des pièges.
Nombreux sont les candidats qui critiquent parlent de Bruxelles qu’il faudra alors traduire non par le nom de la ville (sauf s’ils nous racontent leur dernier week-end touristique) mais par Europe avec pour certains, derrière, les vilains technocrates qui manipulent la France.
En interprétation simultanée cette gymnastique s’effectue continuellement mais ici c’est plus compliqué car on ne peut pas décaler, on ne peut pas laisser quelques secondes entre les propos du locuteur et notre interprétation laps de temps qui permet normalement d’effectuer un travail impeccable. Quand le candidat finit de parler, il faut que l’interprète repose ses mains au même instant.
C’est justement ce travail de préparation, de traduction qui va nous permettre de compenser cette absence de décalage, de structurer notre production en "véritable" langue des signes, d’avoir une expression beaucoup plus claire. Sans elle, nous devrions interpréter les phrases au fur et à mesure avec le risque, compte tenu du rythme et de l’impossibilité de décaler, de trop coller au français.
Ce ne serait pas forcément du français signé (un mot–>un signe, la hantise de tout interprète) mais une structure un peu bancale et peu satisfaisante.

Réfléchir en amont à notre interprétation permet de pré-positionner ses emplacements.
En effet, pour espérer rendre une interprétation compréhensible à la télévision, il est indispensable d’avoir des emplacements pertinents.
La langue des signes étant une langue visuelle, qui donne à voir, il faut placer les lieux, les personnages, les actions précisément dans son espace de signation. Par exemple, si je traduis un candidat de gauche, je mettrais les travailleurs exploités à gauche (justement) et les riches et désœuvrés capitalistes à droite, les bas salaires plutôt en bas, les hauts salaires plutôt en haut…
Pour un candidat qui n’aime pas l’Europe je placerais l’entité en hauteur pour souligner qu’elle écrase notre beau pays à l’indépendance menacée.
Quant aux enfants que tous chérissent et veulent éduquer pour un avenir meilleur je les mettrais au centre (de toutes les attentions) etc.
Surtout, quand une personne est assignée à une place elle ne doit plus en bouger jusqu’à la fin de la vidéo sinon votre interprétation devient vite incompréhensible.

Traduire devant une caméra nécessite également d’être le plus clair possible par le biais d’expression plus iconiques, qui donnent à voir et à comprendre. Pour cela on a souvent recours à des périphrases qui doivent être exécutées en peu de signes afin de suivre le rythme du locuteur.
Par exemple de nombreux candidats de gauche voudraient tout nationaliser, les banques, les compagnies pétrolières…
Pour faire court en lsf on a décidé, avec mes collègues de signer : [ENTREPRISE] [L'ETAT] [PREND] en un geste vigoureux et volontaire qui certainement ravira ces mêmes candidats.
Se préparer c’est aussi l’occasion d’épurer sa langue des signes, de supprimer tous les signes parasites (avec, pour, chez, dans…) ou les tics de langage, (et oui il y en a aussi en lsf!). Moi, par exemple je mets [SAUF] à toutes les sauces !

Enfin, traduire pour interpréter ces émissions permet de ne pas être surpris notamment par le surgissement de noms propres qu’il faut épeler laborieusement lettre par lettre (la pénible dactylologie).
Donc on s’entraîne à correctement dactylologier, Jaurès, les prénoms de la femme et des enfants de l’un des dix qui nous présente toute sa famille, Florange, Arcelor-Mittal… ou à envisager une stratégie pour éviter ce fatiguant exercice en signant "centrale nucléaire en Alsace" plutôt que d’épeler consciencieusement Fessenheim.

Cette préparation revêt également un caractère plus traditionnel comme trouver les numéros ou les signes des départements cités, repérer les chiffres, les noms propres, vérifier le positionnement géographique de certains lieux, trouver des définitions.
Personnellement j’ai beaucoup de mal à signer les chiffres, j’ai tendance à rapidement m’emmêler les doigts. Et bien sur j’ai eu le candidat qui en 1’30 parcours les grandes étapes de l’Histoire de France. J’ai donc dû m’entraîner de longues minutes pour ne plus dater la Révolution Française en 1798 ou l’élection de François Mitterrand en 1881.

A présent, théoriquement nous sommes prêts à traduire l’émission de la campagne officielle. Il est temps de se diriger vers la caméra pour valider nos hypothèses de travail…

Pour voir le résultat, c’est par ici :
La campagne officielle traduite : deux exemples.

Le CSA a réalisé un reportage montrant comment sont réalisés ces clips de la campagne électorale : http://bit.ly/coulissespresidentielles

D’un monde à l’autre, le métier d’interprète en langue des signes (3)

Suite (et fin) de notre découverte du reportage sur le métier d’interprète en langue des signes, diffusé le 21 janvier 2012, sur la Télévision Suisse Romane (TSR 1) via son émission Signes.

Après “La conquête de l’autonomie"et "L’interprète dans la vie des sourds",  je vous propose un troisième et dernier extrait.

3- Les exigences du métier (4’49) :

L’interprète intervient dans des domaines très variés. Il est soumis à une déontologie stricte qui l’oblige à exercer dans un cadre clairement défini et à établir une relation de confiance avec les usagers. Les Sourds le considèrent avant tout comme un point linguistique entre leur monde et celui des entendants.
L’interprète passe d’une langue vocale à une langue visuelle; ce mécanisme requiert une grande concentration et un large éventail de compétences. Ce métier encore mal connu se développe considérablement avec l’éclosion des nouvelles technologies de communication pour les Sourds.

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo

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Si vous souhaitez voir la vidéo dans son intégralité (30’56), voici le lien :
http://bit.ly/dunmondealautre

D’un monde à l’autre, le métier d’interprète en langue des signes (2)

Suite de notre découverte du reportage sur le métier d’interprète en langue des signes, diffusé le 21 janvier 2012, sur la Télévision Suisse Romane (TSR 1) via son émission Signes.

Après "La conquête de l’autonomie" voici le deuxième extrait.

2- L’interprète dans la vie des sourds (5’08) :

Les interprètes professionnels respectent des règles déontologiques strictes. Ils sont au service de leurs clients et sont tenus au secret professionnel. Par leur présence dans diverses occasions de la vie professionnelle et privée, ils permettent enfin aux personnes sourdes de devenir autonomes, d’accéder à l’information.
Aujourd’hui, ils peuvent franchir les portes des écoles et des universités pour s’intégrer dans la vie active. Néanmoins, pour certains sourds cela est parfois délicat : ils ont le sentiment que la présence d’un interprète est trop intrusive dans leur vie intime.

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo

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Si vous souhaitez voir la vidéo dans son intégralité (30’56), voici le lien :
http://bit.ly/dunmondealautre

D’un monde à l’autre, le métier d’interprète en langue des signes (1)

Récemment, la Télévision Suisse Romane (TSR 1) via son émission Signes, a proposé un reportage sur le métier des interprètes en langue des signes (pour info, la langue des signes suisse romane et la langue des signes française sont très proches, seuls quelques signes diffèrent).
Ce documentaire passionnant et très juste, consacré "aux passeurs des signes" nous offre l’occasion de se pencher sur les caractéristiques d’un métier encore mal connu, parfois stressant, souvent émotionnellement fatigant… aussi bien dans des situations d’interprétation de liaison (école, médecin, rendez-vous professionnels, cours de formation) que lors de conférences ou de grands congrès.

C’est pourquoi j’ai décidé, cette semaine, de vous proposer quelques extraits de cette émission.

1- La conquête de l’autonomie (7’33) :

Les langues des signes a refait surface en Europe au début des années 1980 après un siècle d’interdiction. Auparavant elles survivaient dans la clandestinité. Parallèlement à cette renaissance, un nouveau métier est alors apparu, celui d’interprète en langue des signes.
Avant les personnes sourdes dépendaient de leur famille et n’avaient aucune autonomie dans leur vie sociale. La présence des interprètes a profondément modifié leur existence et ils sont devenus des citoyens à part entière.

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo

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Si vous souhaitez voir la vidéo dans son intégralité (30’56), voici le lien :
http://bit.ly/dunmondealautre

La petite Clémence

Dans un précédent article j’avais évoqué l’interprétation/traduction de chansons vers la langue des signes française afin de rendre les paroles accessibles aux sourds.

Voici un nouvel exemple.
Il s’agit de Katia Abbou, interprète en LSF avec qui j’ai le plaisir de régulièrement travailler et qui "interprète" La Petite Clémence, une chanson du groupe Les Frolos.
Je trouve cela très beau, très poétique, très réussi.

Katia Abbou from Stéphane Fourreau on Vimeo.

Au commencement était le verbe…

Tout comme Jésus-Christ qui nous mettait en garde contre les charlatans et autres faux prophètes, "gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtement de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs" Matthieu 7:15, il faut se méfier des "faux interprètes" en langues des signes française.
Ce n’est pas parce qu’une personne est placée dans le coin d’un écran de télévision qu’il faut en déduire que c’est un interprète en LSF.
En ce domaine il n’y a pas de miracle, être interprète c’est un métier qui s’apprend et devoir le répéter sans cesse relève du chemin de croix pour nous autres professionnels.

La preuve ci-dessous.

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Pour cette jeune fille transfigurée en haut à gauche manifestement les voies de l’interprétation en langue des signes française sont impénétrables. D’ailleurs elle ne s’exprime pas en LSF mais dans un français signé de très mauvaise qualité.

Cela n’est guère charitable mais, si je coupe le son et que je traduis les 30 premières secondes cela donne : "Content vous voir mon rendez-vous dimanche L octobre dans l’église P O C C là ensemble toi je réponds mets en garde évolution, mets en garde évolution mot église cherche question réponse …". Bref, c’est apocalyptique.

Je m’arrête et même si on m’a appris qu’avant de voir "la paille qui est dans l’oeil de ton frère, n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton oeil ?" Matthieu 7:3  comment ne pas s’offusquer d’un tel résultat. Il aurait mieux valu relire et méditer l’épître de Paul aux Corinthiens : "s’il n’y a point d’interprète, qu’on se taise dans l’Église, et qu’on parle à soi-même et à Dieu" 1 Cor 15:28.

Surtout, et plus sérieusement, pourquoi se permet-on publiquement de malmener ainsi cette langue (des signes) ? N’est-ce pas là humilier une communauté, une culture ? Accepterions-nous que notre propre langue soit interpréter avec tant de fautes dans un jargon aussi incompréhensible ? Peux-t-on imaginer voir à la télévision une traduction d’un si piètre niveau vers l’anglais, l’espagnol ou le chinois ?
On peut en douter et, contrairement à Ponce Pilate, il ne faut pas s’en laver les mains (Matthieu 27:24), mais affirmer que ce n’est pas mieux que rien mais que c’est pire que tout.
Il faut en outre cesser de croire que l’interprète en langue des signes est une "âme charitable" qui prête son concours à une situation où les intervenants se comprennent mal. Son rôle, son métier est de permettre les échanges de pensées, en transmettant fidèlement dans une langue un message prononcé dans une autre.

Ou bien, choisissons la solution radicale mise en œuvre par le Christ : "On lui amena un sourd, qui avait de la difficulté à parler, et on le pria de lui imposer les mains. Il le prit à part loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et lui toucha la langue avec sa propre salive; puis, levant les yeux au ciel, il soupira, et dit: Ephphatha, c’est-à-dire, ouvre-toi. Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia, et il parla très bien". Marc 7:32-35.