Le traducteur cleptomane

Dimanche sous la neige.
Oublions un peu la langue des signes et écoutons l’étrange histoire d’un collègue traducteur hongrois-anglais que nous raconte Dezsö Kosztolànyi.

Son ami après avoir été condamné pour vol peinait à trouver du travail dans l’édition. Aussi il l’a recommandé à un éditeur pour qu’il effectue la traduction vers le hongrois du roman policier "Le mystérieux château du comte de Vitsislav".

Je lui cède la parole :
"J’ai été infiniment surpris quand quelques jours plus tard, l’éditeur m’a fait savoir que la traduction de mon protégé était totalement inutilisable. (…) J’ai commencé à lire le texte. Avec des cris de ravissement. Des phrases claires, des tournures ingénieuses, de spirituelles trouvailles linguistiques se succédaient, dont cette camelote n’était peut-être même pas digne. Ahuri, je demande à l’éditeur ce qu’il avait pu trouver à redire. Il me tend alors l’original anglais, toujours sans un mot, puis il m’invite à comparer les deux textes. Je me suis plongé dedans, je suis resté une demi-heure les yeux tantôt sur le livre, tantôt sur le manuscrit. A la fin, je me suis levé consterné. J’ai déclaré à l’éditeur qu’il avait parfaitement raison.

Pourquoi ? N’essayez pas de le deviner. Vous vous trompez. Ce n’était pas le texte d’un autre roman qu’il avait glissé dans son manuscrit. C’était vraiment, coulante, pleine d’art et par endroits de verve poétique, la traduction du Mystérieux château du comte Vitsislav. Vous vous trompez encore. Il n’y avait pas non plus dans son texte un seul contresens. Après tout, il savait parfaitement et l’anglais et le hongrois. Ne cherchez plus. Vous n’avez encore rien entendu de pareil. C’était tout autre chose qui clochait. Tout autre chose.

Moi-même, je ne m’en suis rendu-compte que lentement, graduellement. Suivez-moi bien. La première phrase de l’original en anglais disait ceci : L’antique château rescapé de tant d’orages resplendissait de toutes ses trente-six fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, quatre lustres de cristal prodiguaient une orgie de lumière… La traduction hongroise disait : "l’antique château rescapé de tant d’orages resplendissaient de toutes ses douze fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, deux lustres de cristal prodiguaient leur orgie de lumière…" J’ai ouvert de grands yeux et j’ai continué ma lecture. A la troisième page, le romancier anglais avait écrit : Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit d’un portefeuille bien bourré et leur jeta la somme demandée, mille cinq cents livres sterling… L’écrivain hongrois avait traduit comme suit : "Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit un portefeuille et leur jeta la somme demandée, cent cinquante livres sterling…" J’ai été pris d’un soupçon de mauvais augure, qui, hélas, dans les minutes suivantes s’est changé en triste certitude. (…)

Comprenez-vous ce qu’avait fait notre malheureux confrère, cet écrivain si digne pourtant d’un sort meilleur ? Il avait dépouillé avait une légèreté impardonnable le comte Vitsislav, pourtant si sympathique, de ses mille cinq cents livres, ne lui en laissant que cent cinquante et soustrait deux des quatre lustres de cristal de la salle de bal, et subtilisé vingt-quatre des trente-six fenêtres de l’antique château rescapé de tant d’orages. J’étais pris de vertige. Mais ma consternation a été a son comble quand j’ai constaté, tout doute exclu, que la chose, avec un fatal esprit de suite, se retrouvait du début à la fin de son travail. En quelque lieu que sa plume ait passé, le traducteur avait causé préjudice aux personnages, et à peine connaissance faite, et sans égard pour aucun bien, mobilier ou immobilier, il avait porté atteinte au caractère incontestable, quasi sacré, de la propriété privée. Il travaillait de diverses manières. Le plus souvent, les objets de valeur, ni vu ni connu, avaient disparu. De ces tapis, de ces coffres-forts, de cette argenterie, destinés à relever le niveau littéraire de l’original anglais, je ne trouvais dans le texte hongrois aucune trace. En d’autres occasions il en avait chipé une partie seulement, la moitié ou les deux tiers. Quelqu’un faisait-il porter par son domestique cinq valises dans son compartiment de train, il n’en mentionnait que deux et passait sournoisement sous silence les trois autres. Pour moi, en tout cas ce qui m’apparut le plus accablant – car c’était nettement une preuve de mauvaise foi et de veulerie -, c’est qu’il lui arrivait fréquemment d’échanger les métaux nobles et les pierres précieuses contre des matières viles et sans valeur, le platine contre du fer blanc, l’or contre du cuivre, le vrai diamant contre du faux ou contre de la verroterie. (…)

J’ai fini par établir  que dans son égarement notre confrère, au cours de sa traduction, s’était approprié au détriment de l’original anglais, illégalement et sans y être autorisé : 1 579 251 livres sterling, 177 bagues en or, 947 colliers de perles, 181 montres de gousset, 309 paires de boucles d’oreilles, 435 valises, sans parler des propriétés, forêts et pâturages, châteaux ducaux et baronniaux, et autres menues bricoles, mouchoirs, cure-dents et clochettes dont l’énumération serait longue et peut-être inutile."(…)

Inutile de préciser que je ne recommande pas à mes collègues cette méthode pour arrondir leurs fins de mois.

Le traducteur cleptomane et autres histoires de Dezsö Kosztolànyi traduit (on espère fidèlement, sans omission) du hongrois par Adàm Péter et Maurice Regnaut. Éditions Viviane Hamy.

Journal de l’AFILS n°80

Aussi ponctuel qu’un Père Noël au mois de décembre, le journal (trimestriel) de l’Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes (Afils) n°80 vient de paraître avec en couverture Olivier Calcada, traducteur expérimenté chez Websourd.
Et c’est logique car ce numéro s’intéresse justement aux traducteurs sourds (comment ils appréhendent leur métier, quelles formations ils ont suivies…).

Également dans ce numéro un voyage chez nos collègues interprètes canadiens et une étude sur l’enregistrement vidéo ou comment les interprètes en langue des signes se confrontent à leur image filmée.

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .

Traduire des poèmes

Environ une à deux fois par mois, par exemple à l’issue d’une conférence que nous avons interprétée en langue des signes française (LSF), des personnes du public viennent nous voir et nous posent trois questions :

- La langue des signes c’est universelle, c’est la même dans tous les pays ?
– Non c’est pour quoi nous sommes interprètes en langue des signes française et non pas allemande, anglaise ou espagnole…

- Comment vous est venu l’idée d’apprendre cette langue (pour être franc, les gens disent plutôt langage), vous avez des sourds dans votre famille ?
– Non (en ce qui me concerne), au départ j’étais simplement fasciné par la beauté et l’ingéniosité de cette langue.

- On peut vraiment tout traduire en langue des signes ?
– Oui absolument tout, du plus concret ("j’aime le gâteau au chocolat") au plus abstrait ("le néant, en tant que ce néant immédiat, égal à soi-même, est de même, inversement, la même chose que l’être. La vérité de l’être, ainsi que du néant, est par suite l’unité des deux ; cette unité est le devenir"Hegel).
Il suffit "juste" de comprendre l’énoncé (car nous traduisons du sens et non un mot = un signe).

Pour achever de les convaincre, je devrais alors ajouter qu’on peut même traduire de la poésie.
En voici deux exemples récents :

D’abord, pour le plaisir des yeux, un poème en LSF du poète sourd Levent Beskardès (Turquie – France), signé par l’auteur. La traduction française (en consécutive) est lue par Mathieu Penchinat.

Puis un poème un poème de Brigitte Baumié (France), lu par l’auteure et traduit simultanément (après sans doute un long moment de préparation et de réflexions avec l’auteure) en LSF par Marie Lamothe.

Ces deux vidéos ont été réalisées durant le festival "Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée" , grande fête de la poésie méditerranéenne contemporaine qui accueille pendant neuf jours au mois de juillet de nombreux poètes et des artistes venus de toutes les Méditerranées.

D’autres captations sont visibles en suivant ce lien : http://bit.ly/nN01O8

Journée Mondiale de la Traduction


Jérôme de Stridon, ou saint Jérôme
est né vers 347 à Stridon, à la frontière entre la Pannonie et la Dalmatie (actuelle Croatie) et mort le 30 septembre 420 à Bethléem. Sa traduction de la Bible constitue la pièce maîtresse de la Vulgate, traduction latine officiellement reconnue par l’Église catholique. Il est considéré comme le patron des traducteurs en raison de sa révision critique du texte de la Bible en latin qui a été utilisée jusqu’au XXe siècle comme texte officiel de la Bible en Occident.

Selon le calendrier liturgique de l’Église catholique sa fête est le 30 Septembre. C’est pourquoi (enfin j’imagine) ce jour a été décrété par l’Unesco "Journée Mondiale de la Traduction". En tant qu’interprète en LSF, cette journée revêt sans doute une importance particulière pour moi mais elle concerne en réalité chacun de nous.

Par exemple, imaginez un monde sans traducteurs : comment ferions-nous pour communiquer ? Avec près de 8 000 langues parlées ou signées dans le monde, les échanges commerciaux et culturels seraient impossibles. Les chefs d’Etat ne pourraient pas se parler. Les découvertes scientifiques ne seraient pas diffusées. Les flashs infos ne seraient à la portée que de quelques privilégiés (voir les articles "Rendre l’information télévisée accessible aux sourds" ). Les livres réservés à de petites communautés pratiquant la même langue. Etc.

Notre planète est riche de sa diversité linguistique. Les milliers de langues pratiquées dans le monde sont dépositaires de notre mémoire collective et sont de fait un héritage impalpable. Mais nous devons rester vigilant car cette diversité linguistique et culturelle est menacée : 96 % de ces langues sont parlées par moins de 4 % de l’humanité et des centaines d’entre elles disparaîtront bientôt à jamais.

La langue des signes française a elle-même failli disparaître suite à son interdiction lors du Congrès de Milan en 1880, la grande majorité des congressistes ayant conclu à la nécessité de promouvoir la méthode orale en proscrivant la langue des signes. Et il faudra attendre plus de 100 ans pour qu’elle ait de nouveau le droit d’être pratiquée et enseignée avec la loi du 11 février 2005 qui met fin officiellement à l’obligation de la méthode orale pour l’éducation des sourds en France (l’amendement de 1991 avait déjà autorisé les parents à choisir entre une éducation bilingue ou orale uniquement). Depuis, la langue des signes est considérée au même titre que la langue française et les sourds ont enfin le droit de bénéficier d’une éducation en langue des signes dans n’importe quelle école en France (en théorie car hélas en pratique cet objectif est loin d’être respecté).

En plus de leur rôle de passerelle entre différentes communautés, différentes cultures, les traducteurs et/ou interprètes ont donc une responsabilité particulière à l’égard de la préservation du multilinguisme et de la promotion d’une interaction harmonieuse entre les langues du monde. L’essor des nouvelles technologies, la diffusion de l’Internet, l’expansion du commerce mondial et le resserrement constant de la coopération scientifique et culturelle ont renforcé l’importance de notre rôle dans le monde moderne.

Ainsi, la traduction, l’une des professions les plus anciennes de l’humanité car indispensable à la bonne compréhension entre deux individus s’exprimant dans des langues étrangères, s’exerce désormais dans un contexte de plus en plus complexe. Il ne suffit plus de maîtriser les langues de départ et d’arrivée. Il faut approfondir des spécialités plus pointues, tout en ayant de vastes connaissances générales et une compréhension étendue des cultures.

Dans bien des pays, des associations nationales de traducteurs, interprètes et terminologues jouent un rôle de premier plan dans l’amélioration de la qualité de la traduction et la formulation de normes et de recommandations professionnelles. C’est par exemple l’AFILS pour les interprètes et traducteurs en langue des signes française ou la World Association of Sign Language Interpreter (WASLI).

Il existe également la Fédération Internationale des Traducteurs (FIT) qui pilote cette journée et qui réunit ces nombreuses Associations pour les faire profiter de l’échange des connaissances et des expériences de chacune. Pour cette Journée 2011 le thème retenu est : "Un pont entre les cultures".

Laissons le mot de la fin à notre cher saint Patron Jérôme qui écrivait judicieusement dans une lettre au Sénateur romain Pammachius : "Pour ma part, non seulement je confesse mais encore je professe, sans gêne et tout haut : quand je traduis les Grecs – sauf dans les Saintes Ecritures où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot mais une idée par une idée que j’exprime". (Lettre LVII 5)

Rendre l’information télévisée accessible aux sourds (3)

Premières apparitions d’interprètes en LSF à la télévision

Troisième et avant-dernière partie de notre série sur l’accès à l’information télévisée pour la communauté sourde où nous présenterons un rapide historique de la présence de la langue des signes française à la télévision avec l’apparition à l’écran des premiers interprètes en LSF.

Les deux premières parties sont ici et .

C’est en 1970 qu’une première émission de télévision est interprétée en LSF à la télévision française appelée à cette époque ORTF. Il s’agissait d’une émission religieuse présentée par le Père Claude Robert.

Puis, la visibilité de la langue des signes s’accroît : en Janvier 1979 une nouvelle émission en langue des signes est diffusée, « Mes mains ont la parole ». Destinée au jeune public sourd et malentendant elle est présentée par Marie-Thérèse L’Huillier puis, à partir de 1986 par Philippe Galant, un comédien également sourd. Elle sera diffusée jusqu’en juin 1988 sur Antenne 2 dans le cadre de l’émission de jeunesse Récré A2.

Souriante, la jeune conteuse raconte en langue des signes, accompagnée d’une voix off féminine, des histoires de contes et de légendes pour les enfants…

Son intervention débutait ainsi : « Regardez, regardez mes mains. Elles vont vous raconter une histoire. L’histoire…»

En 1992, sur France 3, une émission de «La Marche du Siècle» a pour thème «Le Peuple des Sourds». Cette émission, de débats et de reportages animée par Jean-Marie Cavada, avait pour objectif de présenter la communauté sourde en France. Comme le rappelait Daniel Abbou lors du Congrès de l’Unisda en 2007, «il y avait quatre interprètes sur le plateau, il y avait des traductions durant les reportages et il y avait un interprète juste à coté de Jean-Marie Cavada. C’était vraiment une situation exceptionnelle qui ne s’est jamais reproduite. Puis il y avait un quatrième interprète en médaillon pour interpréter tous les débats. Donc il y avait toute une organisation. C’était en 1992 et ce qui a permis effectivement à L’Oeil et la Main dans la foulée de se créer».

Seule émission en langue des signes du paysage audiovisuel français, «L’Œil et la Main», apparaît en 1995 sur France 5. Elle s’adresse aussi bien aux sourds qu’aux entendants. Présentée par Daniel Abbou et Isabelle Voizeux, chaque émission est consacrée à un thème illustré par un film documentaire ou un reportage. Les sujets évoqués sont variés : le militantisme politique, la situation de la communauté sourde en de nombreux pays, l’histoire des langues des signes, les sourds et la santé, la justice, le monde du travail… Le but est de mettre en images le point de vue de sourds et, ce faisant, de porter un regard différent sur ce monde. L’émission propose une traduction permanente entre le français et la langue des signes, et sa réalisation est supervisée par un comité éditorial composé de personnes sourdes d’âges et d’horizons différents qui travaillent en collaboration avec des réalisateurs entendants.

A cette même époque (1995), France 3 Midi-Pyrénées diffuse pendant plusieurs mois une émission mensuelle : « Pôle-Signes ». Produite et réalisée par Vidéo-Signes, société de production créée par Jacques Sangla (producteur et réalisateur sourd qui est à l’origine de Websourd) cette émission s’arrête après quelques numéros.

En 1998 le rapport Gillot est présenté à l’Assemblée Nationale. Afin que les sourds puissent suivre les débats une incrustation en médaillon à l’écran offre la traduction en langue des signes par un interprète. Depuis, ce même système est repris les mardi et mercredi lors des séances des questions au gouvernement.

En décembre 1975, sur Antenne 2, une première émission d’informations est proposée aux téléspectateurs sourds avec la collaboration de deux locuteurs entendants pratiquant la langue des signes et faisant office d’interprètes : Joëlle Lelu-Lapnièce et Claude Marcotte (enfants de parents sourds). Bi-hebdomadaire et intitulée «Le Journal des Sourds et des Malentendants» elle propose en 15 minutes un résumé des informations de la semaine.

Puis, en 1977, naît le premier journal télévisé hebdomadaire (diffusé chaque samedi vers 18h20) pour les sourds traduit en LSF sur Antenne 2 : «Le journal des sourds et malentendants» créé à l’initiative de l’Unisda. «C’est grâce à l’appui du premier ministre et du délégué général à l’information que l’Unisda a pu établir des contacts avec la direction d’Antenne 2 et elle fut reçue par son président, M. Julian. Une première série d’émissions expérimentales fut diffusée sur cette chaîne pendant les vacances de Noël 1975. L’expérience ayant été concluante, Antenne 2 a programmé de façon permanente une émission hebdomadaire composée d’un résumé des nouvelles de la semaine traduite en langage gestuel, accompagnée d’images sous-titrées».

Au tout début, c’était Claude Marcotte, lui-même journaliste, et neuf interprètes, qui traduisaient. Ses parents étant sourds, il était particulièrement impliqué dans ce projet. Il fut ensuite rejoint par Frédéric Astoux, journaliste, qui deviendra le responsable de ce journal. Le relais fut alors passé à des interprètes professionnels comme : Élisabeth Kraut, Francis Jeggli, Cécile Guyomarc’h ou Corinne Gache.

À cette époque les interprètes travaillaient de façon individuelle. Cependant, France 2 souhaitait travailler avec un service d’interprètes pour plus de fiabilité, plus de régularité, par exemple pour pouvoir facilement remplacer un interprète qui serait indisponible.

C’est pourquoi, le 6 septembre 1991, suite à une sollicitation de cette chaîne, Serac, un service d’interprètes, signe une première convention pour un flash d’informations quotidien de trois ou quatre minutes diffusés du lundi au vendredi vers 11h00 et interprété en LSF.

Un avenant est très rapidement ajouté au contrat (le 12 septembre 1991) pour compléter ce flash quotidien par un flash d’informations thématiques sur la surdité. Il s’agissait de délivrer des informations plus ciblées vers le public sourd : annonces d’événements, de conférences… Celui-ci était enregistré le vendredi et diffusé le samedi matin. Cependant, il fut rapidement supprimé de l’antenne.

A suivre…

Problèmes de communication et place de l’interprète

Traduisant récemment une réunion ou le principal interlocuteur était totalement incompréhensible, aussi bien pour les sourds que pour les entendants, je me faisais la réflexion qu’il ne faut pas croire que la présence d’un interprète en langue des signes (ou dans une autre langue d’ailleurs) est une solution miracle pour garantir par sa seule présence une communication parfaite.

Ainsi, comme interprète en LSF, j’ai noté différents cas de figure où la communication était inexistante, aucun échange n’avait lieu :

  • un dialogue qui tourne en monologue (un dialogue de sourds en quelque sorte!). Par exemple, un locuteur réputé détenir un savoir confisque la discussion sans laisser son interlocuteur intervenir ;
  • lorsqu’un interlocuteur est atteint d’une "crise d’autorité". Par exemple un patron veut marquer son pouvoir et ne prête aucune attention aux réactions de ses employés ;
  • un niveau de langue inadapté entrave la communication. Par exemple un spécialiste utilise volontairement un lexique ou des tournures de phrases que son auditoire ne peut saisir.

Les exemples de situations de non-communication sont nombreux et dans ces cas, l’interprète ne peut pas faire grand chose.

Par contre, il est essentiel que l’interprète (et surtout l’interprète en langue des signes) n’interfère pas dans les échanges par une présence trop voyante d’où la nécessité de trouver sa place, de décider précisément où se positionner afin d’assurer entre les personnes présentes une bonne communication.En effet, et c’est là le paradoxe, contrairement à nos collègues en langue vocale, nous devons, par nature être visible tout en essayant de se faire oublier.

Comme je l’ai déjà souligné, nous avons comme tâche première de permettre l’échange entre deux interlocuteurs (au moins), d’être un pont. Nous ne rentrons pas dans la discussion, nous tâchons d’être transparent.
A ce sujet, de nombreux débats ont régulièrement lieu entre spécialistes sur la transparence ou la non transparence de l’interprète.
Selon la "doctrine officielle" l’interprète est totalement transparent, il ne fait que traduire les propos énoncés sans rien ajouter ni enlever. Pourtant, la comparaison entre des traductions effectuées par différents interprètes à l’écrit ou en vidéo pour les interprètes/traducteurs en langue des signes montre bien que chacun d’entre eux laisse toujours passer un peu de sa subjectivité.

Sur un plan plus pratique, lorsqu’un sourd et un entendant discutent, l’interprète en langue des signes se place à coté de l’entendant, légèrement en retrait ce qui lui permet à la fois d’être face au locuteur sourd (indispensable pour une bonne communication en langue des signes) tout en étant en dehors du champ de vision du locuteur entendant, évitant ainsi que ce dernier regarde l’interprète plutôt que la personne sourde. Cela permet d’éviter les phénomènes de triangulation, comme lorsque le locuteur entendant, s’adressant à l’interprète débute ainsi chacune de ses phrases : "dites-lui que…". Là, l’interprète n’est plus du tout transparent, il est présent dans la communication elle-même, donc il la perturbe.

Il existe alors différentes solutions pour sortir de cette ambiguïté. Par exemple, lorsque l’interprète sait que locuteur sourd connaît bien le métier d’interprète, il traduit en langue des signes tel quel : "dites-lui que…", et la personne sourde se charge alors d’expliquer à l’entendant qu’il peut s’adresser directement à lui et non à l’interprète. Parfois, si les explications nécessaires à une bonne communication ne viennent pas ou ne sont pas suffisantes, l’interprète peut être obligé d’intervenir quelques minutes pour expliquer brièvement son rôle aux deux parties et les aider à mieux communiquer entre elles.
Bien évidemment, s’ils sont assis l’interprète est assis, s’ils sont debout l’interprète est debout.

Par ailleurs, habituellement l’interprète emploie le "je" lorsque le locuteur parle de lui même, ce qui parfois déroute les personnes non habituées à utiliser un interprète. Cette prise de rôle est toutefois une condition nécessaire pour que, petit à petit, l’interprète lui-même s’efface, les interlocuteurs s’adressant alors directement la parole, une communication fluide s’établissant.

Cunilan.net, dictionnaire français/LSF

Les interprètes-traducteurs, quelque soit leurs langues de travail utilisent des dictionnaires. On perçoit la difficulté de constituer un tel ouvrage pour les langues des signes. Comment figer sur le papier des signes qui doivent se déployer dans l’espace, comment transcrire de façon statique des éléments mouvants ?

Jusqu’à présent nous disposions des ouvrages édités par IVT (un dictionnaire en 3 volumes) et par les Editions Monica Companys. Mais ils demeurent par nature encore trop limités en terme de nombre de signes proposés ou de configuration et d’explications du mouvement. En effet, la langue des signes ne s’exprime pas uniquement par les mains, mais aussi utilise les expressions du visage, des emplacements dans l’espace et des mouvements particuliers. C’est là que se trouvent les limites du livre, il ne peut représenter qu’une image fixe, un moment figé du mouvement, même si parfois des annotations ou les flèches peuvent expliciter de façon plus ou moins claire comment effectuer le signe.

Un exemple pour la traduction de "bonjour" du français vers la LSF :

Par la suite, grâce à internet et aux nouvelles technologies des dictionnaires vidéos se sont développés. C’est ainsi que Wikisign est une plateforme rassemblant une vingtaine sites proposant des traductions du français vers la langue des signes française et suisse.

C’est dans ce contexte que Mains Diamant, une association qui oeuvre pour la promotion de la culture sourde et le développement des échanges entre sourds et entendants a créé Culinan.net. Grâce aux nouveaux médias, ils ont trouvé une réponse simple et efficace : mettre en place une plateforme de diffusion participative dont l’objectif est de répertorier un maximum de signes pour ainsi les partager avec le monde entier à travers LexSign et NeoSign.

1 – LexiSign :

Chaque signeur peut envoyer les signes qu’il souhaite sous forme de courtes vidéos à la manière d’un Wiki.
La méthode à suivre est simple : l’utilisateur n’a qu’à créer son compte et peut ensuite poster ses signes, par un envoi de vidéos ou en utilisant directement sa webcam. Une telle facilité d’utilisation devrait permettre à LexiSign de s’enrichir très rapidement.
Une équipe de modérateurs spécialistes de la LSF s’assurent quotidiennement du bon fonctionnement du site, mais surtout de la qualité des signes postés.

2 – NeoSign :

Les langues signées voient également quotidiennement de nouveaux signes étoffer leur lexique par exemple dans le domaine des nouvelles technologies.
Pourtant, leur diffusion est souvent lente et laborieuse avant de parvenir auprès du public sourd ou entendant.
Cette difficulté de transmission que connaît la LSF est l’un des problèmes majeurs que Culinan.net se propose de résoudre grâce à sa plateforme NeoSign. Neo, comme nouveau, car chacun pourra proposer des signes nouveaux qu’il ou elle aura créés, ou contribuer à diffuser des signes récents encore méconnus des autres signeurs.
La communauté des signeurs notera ensuite ces signes en fonction de leur pertinence et décidera ou non de les utiliser.

Ci-dessous la vidéo présentant ce projet :

Reste un mystère : le rapport entre le nom du site et son objet. Si quelqu’un peut m’éclairer là-dessus…

Interprète, traducteur ou interface ?

En ce début d’année (et de blog), je vous propose de poursuivre notre découverte du métier d’interprète français/LSF.
Après avoir vu brièvement quelles sont ses caractéristiques, avoir présenté les formations permettant d’obtenir le diplôme requis, il est temps d’expliquer la différence entre la profession d’interprète et de traducteur, et le métier d’interface (parfois nommé médiateur), ce dernier n’étant pas un professionnel reconnu et n’ayant aucune compétence pour exercer le métier d’interprète.

Interprète LSF/Français :
C’est un professionnel des langues. Il permet à deux communautés linguistiques de pouvoir communiquer chacune dans sa propre langue tout en respectant les codes de sa propre culture.
Un interprète maîtrise parfaitement ses langues de travail. Il est biculturel car en plus d’une culture générale développée, il connaît les spécificités culturelles en lien avec ses langues de travail afin d’assurer une prestation de qualité.
L’interprète est diplômé après un parcours universitaire long (master 2, bac+5) qui valide à la fois ses compétences linguistiques, sa capacité à transmettre le sens d’un discours tout en changeant de langue (et donc de culture) mais aussi sa compréhension et sa bonne application des règles éthiques de sa profession à savoir le secret professionnel, la fidélité au discours et la neutralité (nous reviendrons sur ce code déontologique dans un prochain article).
Il traduit les échanges des interlocuteurs entre la langue française et la langue des signes. Mais en aucun cas il ne remplace la personne sourde ou la personne entendante, le messager ne devant jamais éclipser le message.
De plus, toujours dans un souci de qualité, l’interprète suit un code de conduite professionnel propre à son métier. Il doit, par exemple, respecter des temps de repos et ne peut intervenir tout seul pour certaines prestations.

Un interprète est amené à intervenir dans des contextes très variés : judiciaire, médical, enseignement ou formation, services publics, sociaux ou administratifs, conférences, vie culturelle…
C’est pourquoi il doit continuellement parfaire ses connaissances et approfondir sa culture générale.

Traducteur en LSF
Traduire, c’est transposer dans une langue donnée (langue d’arrivée) ce qui a été écrit dans une autre langue (langue de départ). La traduction est une tâche difficile qui nécessite de faire passer une information en franchissant la barrière de la langue, une langue vivante qui évolue tous les jours.
Le traducteur français/LSF possède donc une connaissance approfondie de ces deux langues de travail. Un travail de qualité exige aussi une connaissance vaste et approfondie des sujets qu’il traduits.
Alors que l’interprète travaille en simultanée et à l’oral, le traducteur traduit d’un texte vers un autre avec toute la latitude pour faire des recherches et retravailler sa copie. Il s’attache à respecter les différents styles écrits propres à chaque langue, il est bilingue et biculturel.

Il est essentiel qu’un traducteur professionnel traduise vers sa langue maternelle car il en maîtrise toutes les subtilités et les finesses. Ainsi, pour une production vers la langue des signes, un traducteur sourd (comme ceux travaillant à WebSourd) fournira une traduction fluide et de qualité qui fera passer fidèlement et précisément le message du texte d’origine.

La particularité de la traduction vers la langue des signes est que celle-ci n’a pas de version écrite, au sens graphique du terme. La forme "écrite" de la LSF est la vidéo.

Interface ou médiateur en LSF
C’est une personne dont les compétences linguistiques sont variables et ce en français comme en LSF (aucun examen ne vient sanctionner son niveau ou la qualité des langues pratiquées). Généralement, l’interface n’a pas suivi de formation lui permettant d’approfondir et de prendre du recul par rapport à sa langue de travail. De même, la plupart des techniques d’interprétation lui sont inconnues donc non acquises.
En l’absence de déontologie, il suit ses propres règles de conduite et donc fait souvent tout et n’importe quoi comme de décider ce qu’il convient de traduire ou pas, d’intervenir dans la discussion pour donner son avis, de "conseiller" un des interlocuteurs…
Souvent les interfaces pratiquent le "français signé" plutôt qu’une véritable langue des signes ce qui rend leur expression finalement difficile à comprendre.

Généralement présent en milieu scolaire ou dans des associations en contact avec des enfants sourds ils veulent être à la fois interprète, psychologue, professeur, conseiller administratif et juridique, assistant social, infirmier… mais en n’ayant ni les diplômes requis ni les compétences nécessaires.
Vous l’aurez compris, je me méfie beaucoup de ces faux professionnels qui souvent se présentent comme polyvalents et qui sont en réalité médiocres en tout. Et plus particulièrement lorsqu’ils s’auto-proclament interprètes car l’image qu’ils donnent de notre métier est déplorable (exceptés quelques médiateurs pédagogiques qui font un bon travail car ils ont une claire vision de leur rôle).

Pour finir, un schéma résumant efficacement ces quelques considérations :

© AFILS

 

Source : Afils et TendanceSourd

Mise à jour du 23 Octobre 2011 : un excellent article vous présente le rôle d’un interface sourd et quelle valeur ajoutée il peut apporter dans une communication sourd/entendant/interprète

http://bit.ly/interfacevoixdunord