7 conseils pour martyriser un interprète en langue des signes

On trouve facilement des livres, guides, articles nous expliquant comment travailler en harmonie et efficacement avec des interprètes en langue des signes. Je vous avais notamment présenté celui-ci ou celui-là.
Soucieux d’innover en cette fin d’année,  je vous propose (et j’espère que mes collègues ne m’en voudront pas) 7 conseils pour exaspérer l’interprète qui durant une conférence de haut niveau doit vous traduire du français vers la LSF ou inversement.

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7. Communiquez-lui le moins d’informations possible :

Traduire une conférence n’est pas toujours aisé. On ne peut pas interrompre l’interlocuteur, il utilise parfois une terminologie complexe, son raisonnement n’est pas forcément évident…
Aussi, quand l’interprète, quelques jours avant la date fatidique, vous demandera « un peu prépa » pour assurer la meilleure traduction possible de votre intervention – car ce dernier (quel idiot!) n’est pas familier avec la physique quantique – répondez-lui avec un air légèrement méprisant : « pour quoi faire ! C’est simple je vais juste parler de la théorie des cordes, tout le monde connaît ça. De toute façon je ne rentrerais pas dans les détails ! »
Après tout si ce sont de vrais interprètes professionnels, ils sont sensés pouvoir tout traduire.

6. Lisez vos documents :

L’interprète dans son travail utilise la prosodie de l’intervenant (que ce soit en français ou en langue des signes) pour s’aider à comprendre le sens, à rythmer sa traduction. Surtout, elle séquence le discours, le rend vivant et évite ainsi que la personne s’exprime à la vitesse d’un tgv.
Aussi, pour déstabiliser un interprète, lisez votre texte d’une voix monocorde en ne marquant aucune ponctuation. Bien vite il devrait décrocher ne sachant plus de quoi vous parlez. Et si vous trouvez qu’il (ou elle) est décidément trop bon, marmonnez !

5. Soyez peu visible :

Si vous vous exprimez en langue des signes, la première condition pour être compris et donc traduit est d’être bien visible, bien éclairé par un projecteur.
Vous, au contraire, placez-vous à contre jour ou dans un coin sombre. Pire, empilez devant vous des livres ou des dossiers qui l’empêcheront de voir tous vos signes.
Et surtout, le matin, quand vous vous habillez, pensez à mettre un pull avec des rayures et des couleurs flashies pour que ça brouille son regard et qu’il attrape une migraine ophtalmique.

4. Digressez :

Ah les anecdotes qui n’ont rien à voir avec le thème de votre conférence ! N’y a-t-il rien de plus amusant que de parsemer la présentation austère d’un rapport annuel d’activités avec des petites histoires personnelles (par exemple la recette de la blanquette de veau à la Catalane que vous avez préparez hier soir pour votre fiancé) ou mieux, des histoires drôles semées de calembours et de jeux de mots intraduisibles, comme :
« Comment appelle-t-on un chat tombé dans un pot de peinture le jour de Noël ?
Un chat-peint de Noël ! »
La salle est pliée de rire et l’interprète incapable de faire passer l’humour fait la grimace. Et s’il cherche désespérément à trouver du sens derrière vos idées farfelues ou décousues il se noiera dans le ridicule.

3. Semez des embûches techniques :

Lors de grandes conférences, vous bénéficiez d’une aide technique (micro, ampli, enceintes…) pour vous faire entendre et comprendre.
Arrangez-vous pour que le matériel soit de piètre qualité : le micro qui chuinte, les enceintes tournées vers le public pour que l’interprète sur scène n’ait pas de retour son. D’ailleurs pourquoi ne pas le placer près de la climatisation afin que le bruit de la ventilation l’indispose…
Selon Daniel Gille et sa théorie des efforts l’acte d’interprétation se réalise dans la recherche d’un état d’équilibre entre trois efforts nécessaires au processus d’interprétation. Il s’agit de l’effort d’écoute et d’analyse ; l’effort de mémoire et l’effort de production. Si l’équilibre est rompu (par exemple si vous devez faire un effort supplémentaire pour entendre ou comprendre le locuteur) alors la qualité de l’interprétation s’effondre.

2. Utilisez une présentation sous Power Point :

La « PowerPointite » ou syndrome PowerPoint est un virus qui contamine tous les discoureurs et autres animateurs. Il provoque chez leurs auditeurs bâillements, soupirs et autres symptômes caractéristiques d’une forte crise d’ennui.
Pour un interprète en langue des signes l’utilisation par le conférencier de ce mode de présentation peut vite tourner au cauchemar. En effet l’interprète doit toujours être face au public quand il signe.
Alors, arrangez vous pour l’éloigner de l’écran afin qu’il ne puisse pas voir les diapos que vous projetez.
Puis utilisez les expressions telles que « comme vous le voyez ici » ou bien « remarquez ces chiffres là », ou encore « retenez cette définition » en simplement pointant du doigt ce dont vous parlez.
Pour vous suivre le malheureux devra continuellement tourner la tête et sera vite déboussolé. En plus, dans l’incapacité de voir les images sur l’écran, il ne pourra pas soulager dans son travail en pointant une citation, une succession de chiffres ou une liste de noms propres. Bref, il devra tout traduire !!!

1. Le coup de grâce :

A présent vous avez combiné ces astucieux stratagèmes et vous remarquez que des rougeurs apparaissent sur le front et les joues de votre interprète. C’est presque gagné, il va bientôt craquer. Son regard s’agite, des gouttes de sueur perlent sur son visage. Il est à point.
Tournez-vous vers lui et déclarez : « je suis surpris car vous ne semblez pas suivre. C’est embêtant : je tenais vraiment à ce que ces personnes sourdes (ou entendantes) comprennent mon exposé. Pourtant j’avais demandé à votre service un interprète diplômé et compétent ! Je vais devoir en référer à l’Afils ! »
Comptez jusqu’à 3 et il devrait vous hurlez dessus.
Cependant j’en connais certains qui parviennent encore à faire bonne figure. aussi je vous propose :  le coup de grâce.

Attention, cette réplique ne doit être utilisée qu’en dernier ressort et c’est à vos risques et périls car l’interprète en langue des signes peut avoir une réaction très violente en l’entendant.
Traitez le d’ « interface-traducteur en langage des signes pour sourds-muets ». Il ne s’en remettra pas.

Et vous, vous connaissez d’autres astuces pour les faire craquer ?

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PS : merci à lifeinlincs pour l’idée.

La campagne officielle télévisée : traduire pour interpréter

Lundi 9 avril, s’ouvre la campagne officielle en vue de l’élection présidentielle.
Les différents candidats reçoivent les mêmes conditions de traitement de la part des pouvoirs publics et notamment chacun dispose d’une durée égale d’émission télévisée sur les chaînes nationales.
Les émissions de la campagne électorale sont de deux types :
– des émissions de petit format, d’une durée de 1 minute 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 2 minutes pour le second tour du scrutin ;
– des émissions de grand format, d’une durée de 3 minutes 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 5 minutes pour le second tour du scrutin.
Ces clips de campagne sont intégralement sous-titrées à l’intention des personnes sourdes ou malentendantes.

En outre, comme le stipule le texte organisant cette campagne officielle :
Article 31 : « il peut être procédé à l’incrustation de la traduction en langue des signes pour tout ou partie des émissions. Le coordonnateur est informé, au plus tard au moment du tirage au sort prévu à l’article 3, de la proportion d’émission qui donnera lieu à une traduction en langue des signes. »

C’est à ce moment que nous intervenons.
En effet, depuis une semaine une équipe de cinq interprètes français/langue des signes française se relaye dans les studios de France Télévisions pour interpréter en lsf les propos des candidats.

Chaque matin, après un rapide passage par le « Bar de la Plage » pour engloutir quelques viennoiseries et avaler deux ou trois cafés, on se rend dans notre studio salle d’enregistrement où … nous patientons. En effet, nous sommes au bout de la chaîne de production et nous ne pouvons travailler que sur des vidéos validées.

Bref certains jours on reçoit une vidéo le matin et aucune l’après-midi, d’autres jours il faut en traduire 15 et on travaille alors très tard dans la nuit.

Si j’ai choisi d’intituler ce billet « traduire pour interpréter » c’est qu’aux vues des contraintes auxquelles nous sommes soumis, face à la densité des discours, à leur construction parfois alambiquée et peu adaptée à la langue des signes, nous devons passer par une démarche de traduction pour espérer délivrer une interprétation finale, claire, compréhensible et fidèle.
Si je parle de traduction c’est que nous partons d’un corpus (vidéo) mais cela aurait pu être un texte sur lequel nous allons travailler pour ensuite l’interpréter. Notre travail n’est donc pas spontané comme lors d’une conférence publique sur les maladies tropicales ou durant un cours d’histoire de l’art.

Réfléchir en amont à notre interprétation est indispensable car les contraintes sont multiples :
Le discours est dense, écrit et fréquemment lu via un prompteur.
Si vous regardez ces vidéos, vous remarquerez par exemple qu’un candidat plutôt à gauche de l’échiquier politique, manifestement peu à l’aise avec l’oral, s’accroche à son prompteur tel le naufragé du Titanic à une bouée. On peut même suivre le déplacement de ses pupilles d’une ligne à l’autre.
Le rythme d’élocution est rapide, sans temps mort comme cette candidate une candidate qui doit allègrement débiter 250 mots/mn. Pour une autre (au débit plus mesuré) c’est sa prononciation qui peut perturber une bonne compréhension.
Enfin les thèmes développés sont variés avec parfois l’utilisation d’un vocabulaire spécifique. En une journée, on parle de politique (bien sûr), mais aussi d’économie, de technique, de société, d’internationale, d’environnement, de loisirs, de culture… avec des focus sur la crise, le pouvoir d’achat, les problèmes de l’agriculture et des marins-pêcheurs, les licenciements, les salaires, les centrales nucléaires, le chômage des jeunes, l’éducation des enfants, le CAC 40, la place de la France dans le monde etc.

D’où la nécessité de préparer notre interprétation donc de faire un véritable travail de traduction.

Pour cela on commence par écouter/regarder la vidéo une ou deux fois pour découvrir les thèmes abordés, sentir les difficultés à venir, commencer à s’en imprégner.
En plus d’être denses et précis les discours de certains candidats peuvent être abscons pour le néophyte qu’est l’interprète en certains domaines. Il faut alors chercher quelques informations complémentaires pour s’assurer de ne pas commettre de contre-sens.
C’est par exemple se familiariser avec la fission thermonucléaire contrôlée et les réacteurs de 4ème génération ou s’informer sur les lois régulant la plantation des pieds de vigne.
Le tout étant souvent recouvert d’une belle langue de bois qui nous dissimule le sens caché du discours.

Par exemple deux expressions nous ont posé problème. Comment traduire « corps intermédiaires » et « classe moyenne » ?
Pour le premier on a opté pour [SYNDICAT] sachant que c’est un peu restrictif, certes, mais le candidat qui les dénonce les aimant tellement peu, je pense que nous étions proche de sa pensée.
Pour le second si on voulait être juste il aurait fallu traduire « salariés, chômeurs, retraités… situés à un niveau moyen dans les strates sociales ». Bref c’est beaucoup trop long, avec ce choix on en serait à l’introduction tandis que le candidat prononcerait le rituel « Vive la République, vive le France ». Donc on a opté pour un rapide et efficace [POPULATION] [MOYENNE].

Une fois que le sens du discours nous apparaît limpide, que la langue de bois a été rabotée au maximum, il faut faire face à une deuxième difficulté : le texte écrit qu’il faut casser. Ce dernier respecte des normes précises dans sa construction et elles sont souvent très éloignées de la lsf. Par exemple l’information placée à la fin de la phrase comme le lieu ou une date est justement celle qu’on utilise pour démarrer la traduction.
On doit donc reconstruire le discours pour le rendre compréhensible pour les téléspectateurs.

Le choix des mots peut aussi générer des pièges.
Nombreux sont les candidats qui critiquent parlent de Bruxelles qu’il faudra alors traduire non par le nom de la ville (sauf s’ils nous racontent leur dernier week-end touristique) mais par Europe avec pour certains, derrière, les vilains technocrates qui manipulent la France.
En interprétation simultanée cette gymnastique s’effectue continuellement mais ici c’est plus compliqué car on ne peut pas décaler, on ne peut pas laisser quelques secondes entre les propos du locuteur et notre interprétation laps de temps qui permet normalement d’effectuer un travail impeccable. Quand le candidat finit de parler, il faut que l’interprète repose ses mains au même instant.
C’est justement ce travail de préparation, de traduction qui va nous permettre de compenser cette absence de décalage, de structurer notre production en « véritable » langue des signes, d’avoir une expression beaucoup plus claire. Sans elle, nous devrions interpréter les phrases au fur et à mesure avec le risque, compte tenu du rythme et de l’impossibilité de décaler, de trop coller au français.
Ce ne serait pas forcément du français signé (un mot–>un signe, la hantise de tout interprète) mais une structure un peu bancale et peu satisfaisante.

Réfléchir en amont à notre interprétation permet de pré-positionner ses emplacements.
En effet, pour espérer rendre une interprétation compréhensible à la télévision, il est indispensable d’avoir des emplacements pertinents.
La langue des signes étant une langue visuelle, qui donne à voir, il faut placer les lieux, les personnages, les actions précisément dans son espace de signation. Par exemple, si je traduis un candidat de gauche, je mettrais les travailleurs exploités à gauche (justement) et les riches et désœuvrés capitalistes à droite, les bas salaires plutôt en bas, les hauts salaires plutôt en haut…
Pour un candidat qui n’aime pas l’Europe je placerais l’entité en hauteur pour souligner qu’elle écrase notre beau pays à l’indépendance menacée.
Quant aux enfants que tous chérissent et veulent éduquer pour un avenir meilleur je les mettrais au centre (de toutes les attentions) etc.
Surtout, quand une personne est assignée à une place elle ne doit plus en bouger jusqu’à la fin de la vidéo sinon votre interprétation devient vite incompréhensible.

Traduire devant une caméra nécessite également d’être le plus clair possible par le biais d’expression plus iconiques, qui donnent à voir et à comprendre. Pour cela on a souvent recours à des périphrases qui doivent être exécutées en peu de signes afin de suivre le rythme du locuteur.
Par exemple de nombreux candidats de gauche voudraient tout nationaliser, les banques, les compagnies pétrolières…
Pour faire court en lsf on a décidé, avec mes collègues de signer : [ENTREPRISE] [L’ETAT] [PREND] en un geste vigoureux et volontaire qui certainement ravira ces mêmes candidats.
Se préparer c’est aussi l’occasion d’épurer sa langue des signes, de supprimer tous les signes parasites (avec, pour, chez, dans…) ou les tics de langage, (et oui il y en a aussi en lsf!). Moi, par exemple je mets [SAUF] à toutes les sauces !

Enfin, traduire pour interpréter ces émissions permet de ne pas être surpris notamment par le surgissement de noms propres qu’il faut épeler laborieusement lettre par lettre (la pénible dactylologie).
Donc on s’entraîne à correctement dactylologier, Jaurès, les prénoms de la femme et des enfants de l’un des dix qui nous présente toute sa famille, Florange, Arcelor-Mittal… ou à envisager une stratégie pour éviter ce fatiguant exercice en signant « centrale nucléaire en Alsace » plutôt que d’épeler consciencieusement Fessenheim.

Cette préparation revêt également un caractère plus traditionnel comme trouver les numéros ou les signes des départements cités, repérer les chiffres, les noms propres, vérifier le positionnement géographique de certains lieux, trouver des définitions.
Personnellement j’ai beaucoup de mal à signer les chiffres, j’ai tendance à rapidement m’emmêler les doigts. Et bien sur j’ai eu le candidat qui en 1’30 parcours les grandes étapes de l’Histoire de France. J’ai donc dû m’entraîner de longues minutes pour ne plus dater la Révolution Française en 1798 ou l’élection de François Mitterrand en 1881.

A présent, théoriquement nous sommes prêts à traduire l’émission de la campagne officielle. Il est temps de se diriger vers la caméra pour valider nos hypothèses de travail…

Pour voir le résultat, c’est par ici :
La campagne officielle traduite : deux exemples.

Le CSA a réalisé un reportage montrant comment sont réalisés ces clips de la campagne électorale : http://bit.ly/coulissespresidentielles

Comment évaluer la qualité d’une interprétation ?

C’est la fin de l’hiver et telles les hirondelles annonçant le printemps, voici les stagiaires interprètes qui apparaissent un peu partout en France. Suivis par un tuteur, ils ou elles se frottent (angoissés) à la réalité du métier : ils vont enfin apprendre durant plusieurs mois les astuces de la profession, s’entrainer à résister à la pression, parfaire leur expression en langue des signes et en français. Bref il vont apprendre à être un « bon » interprète.

C’est en discutant avec un tuteur sur les critères d’évaluation (« comment évaluer la qualité d’une interprétation ») que m’est revenu en tête l’article que R. Locker McKee avait rédigé en 2008 et intitulé « Quality in Interpreting », The Sign Language Tranlator and Interpreter et qui est présenté dans l’ouvrage « Entre Sourds et Entendants » publié sous la direction de Pierre Guitteny.

Dans son étude, l’auteur note que les critères de qualité d’une interprétation en langue des signes varient selon le point de vue d’où on se place, coté interprètes ou coté sourds : les premiers mettent l’accent sur la neutralité, l’attitude professionnel (bref sur un respect scrupuleux du Code déontologique), tandis que les seconds mettent en avant la « fiabilité » de l’interprète, qui comprend sa connaissance du monde des sourds, de leur culture, son respect de la communauté sourde, un mélange d’éléments linguistiques, affectifs et interactionnels.

Le chercheur a mené une enquête auprès d’interprètes en langue des signes de Nouvelle-Zélande. Parmi les critères de qualité d’une interprétation, ceux-ci ont retenu :
– la « précision », la fidélité de la traduction ;
– la « conduite professionnelle » (secret, ponctualité, intégrité…) ;
– la « gestion de l’interaction » (l’adaptation aux circonstances, l’adaptation culturelle culturelle, le rapport avec les clients).

Face à ces critères mis en avant par les interprètes néo-zélandais, il faut rappeler que généralement, pour évaluer la qualité d’une traduction on distingue 3 niveaux :

1- la justesse de la traduction : la fidélité au sens du message original ;
2- la finesse de la traduction : l’adaptation au style d’expression des locuteurs, à la situation, aux niveaux de langue, etc. ;
3- la beauté de la traduction : la capacité à trouver immédiatement l’image ou l’expression qui reflètera le plus adéquatement possible ce qui a été énoncé dans l’autre langue.

Le premier niveau est le niveau minimum requis pour réussir un examen d’interprète. Le deuxième niveau, pour des étudiants interprètes, est souvent considéré comme un plus lors des examens (ce qui fera passer la note de 12 à 18). Le troisième niveau est souvent perçu comme l’apanage d’interprètes expérimentés, le « Saint Graal » pour chacun d’entre nous.

Pour revenir à l’interprétation d’une langue vocale vers une langue des signes (du français vers la LSF par exemple) cette différence entre une traduction simplement bonne et une traduction très bonne, cette différence entre une traduction réalisée par un interprète débutant et un interprète plus expérimenté concerne principalement voire exclusivement le maniement de « l’iconicité ».

Ainsi, vers le français, une des principales difficultés concerne la capacité à trouver rapidement des mots ou expressions permettant de formuler, de retranscrire toute la richesse tout le foisonnement de l’image dépeinte  en signes dans l’espace de signation. Or cela peut-être un véritable défi : il est possible en quelques signes de planter un décor, dépeindre des personnages voire toute une situation, ce qui nécessite de longues et multiples phrases dans une langue vocale.
A l’inverse, vers la langue des signes, le plus difficile, ce qui permet aux locuteurs sourds d’apprécier la qualité des traductions, est de passer d’une succession de mots et de phrases non pas à une succession de signes, mais avant tout à un tableau spatialisé, toute une scène avec ses avant-plans et arrière-plans, ses rapports et distances, ses décors, ses personnages…

Or, il serait faux de croire que cela ne concerne que quelques types de traductions, comme les contes ou les récits imaginaires.
Ce passage d’un texte ou discours purement linéaire à une scène en trois dimensions peut concerne tout type de traductions, que ce soit l’austère cours de physique-chimie, l’ultra-technique cours d’informatique, une consultation médicale, un procès en cours d’assises…

Je me souviens que durant ma formation, on nous demandait de traduire des extraits de textes compliqués comme ceux d’une loi.
Par exemple, nous devions traduire vers la langue des signes française les articles du code civil que prononce le maire lors d’un mariage (ex : « si les conventions matrimoniales ne règlent pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils y contribuent à proportion de leurs facultés respectives »).
En première intention, en interprétation directe, tous les étudiants produisaient une traduction de type linéaire, une suite de signes sans placement particuliers. On nous demandait alors de reprendre l’article en question et d’en réaliser une présentation sous forme dessinée (traduire en image sur une feuille de papier, déverbaliser), présentant les différents objets ou personnes dont il est question et leurs rapports, leurs intéractions. Puis nous signions ces schémas. Immédiatement ces traductions signés était plus claires, plus lisibles.

Ainsi tout texte, tout discours même le plus ardu ou qui peut sembler le plus rétif à une « bonne » traduction s’il passe par l’étape indispensable d’une représentation visuelle peut donner lieu à une traduction claire, précise concise en langue des signes.
Et c’est là sans doute qu’est le critère premier pour produire une interprétation de qualité : maîtriser ce que l’on nomme la pensée visuelle.

Le traducteur cleptomane

Dimanche sous la neige.
Oublions un peu la langue des signes et écoutons l’étrange histoire d’un collègue traducteur hongrois-anglais que nous raconte Dezsö Kosztolànyi.

Son ami après avoir été condamné pour vol peinait à trouver du travail dans l’édition. Aussi il l’a recommandé à un éditeur pour qu’il effectue la traduction vers le hongrois du roman policier « Le mystérieux château du comte de Vitsislav ».

Je lui cède la parole :
« J’ai été infiniment surpris quand quelques jours plus tard, l’éditeur m’a fait savoir que la traduction de mon protégé était totalement inutilisable. (…) J’ai commencé à lire le texte. Avec des cris de ravissement. Des phrases claires, des tournures ingénieuses, de spirituelles trouvailles linguistiques se succédaient, dont cette camelote n’était peut-être même pas digne. Ahuri, je demande à l’éditeur ce qu’il avait pu trouver à redire. Il me tend alors l’original anglais, toujours sans un mot, puis il m’invite à comparer les deux textes. Je me suis plongé dedans, je suis resté une demi-heure les yeux tantôt sur le livre, tantôt sur le manuscrit. A la fin, je me suis levé consterné. J’ai déclaré à l’éditeur qu’il avait parfaitement raison.

Pourquoi ? N’essayez pas de le deviner. Vous vous trompez. Ce n’était pas le texte d’un autre roman qu’il avait glissé dans son manuscrit. C’était vraiment, coulante, pleine d’art et par endroits de verve poétique, la traduction du Mystérieux château du comte Vitsislav. Vous vous trompez encore. Il n’y avait pas non plus dans son texte un seul contresens. Après tout, il savait parfaitement et l’anglais et le hongrois. Ne cherchez plus. Vous n’avez encore rien entendu de pareil. C’était tout autre chose qui clochait. Tout autre chose.

Moi-même, je ne m’en suis rendu-compte que lentement, graduellement. Suivez-moi bien. La première phrase de l’original en anglais disait ceci : L’antique château rescapé de tant d’orages resplendissait de toutes ses trente-six fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, quatre lustres de cristal prodiguaient une orgie de lumière… La traduction hongroise disait : « l’antique château rescapé de tant d’orages resplendissaient de toutes ses douze fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, deux lustres de cristal prodiguaient leur orgie de lumière… » J’ai ouvert de grands yeux et j’ai continué ma lecture. A la troisième page, le romancier anglais avait écrit : Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit d’un portefeuille bien bourré et leur jeta la somme demandée, mille cinq cents livres sterling… L’écrivain hongrois avait traduit comme suit : « Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit un portefeuille et leur jeta la somme demandée, cent cinquante livres sterling… » J’ai été pris d’un soupçon de mauvais augure, qui, hélas, dans les minutes suivantes s’est changé en triste certitude. (…)

Comprenez-vous ce qu’avait fait notre malheureux confrère, cet écrivain si digne pourtant d’un sort meilleur ? Il avait dépouillé avait une légèreté impardonnable le comte Vitsislav, pourtant si sympathique, de ses mille cinq cents livres, ne lui en laissant que cent cinquante et soustrait deux des quatre lustres de cristal de la salle de bal, et subtilisé vingt-quatre des trente-six fenêtres de l’antique château rescapé de tant d’orages. J’étais pris de vertige. Mais ma consternation a été a son comble quand j’ai constaté, tout doute exclu, que la chose, avec un fatal esprit de suite, se retrouvait du début à la fin de son travail. En quelque lieu que sa plume ait passé, le traducteur avait causé préjudice aux personnages, et à peine connaissance faite, et sans égard pour aucun bien, mobilier ou immobilier, il avait porté atteinte au caractère incontestable, quasi sacré, de la propriété privée. Il travaillait de diverses manières. Le plus souvent, les objets de valeur, ni vu ni connu, avaient disparu. De ces tapis, de ces coffres-forts, de cette argenterie, destinés à relever le niveau littéraire de l’original anglais, je ne trouvais dans le texte hongrois aucune trace. En d’autres occasions il en avait chipé une partie seulement, la moitié ou les deux tiers. Quelqu’un faisait-il porter par son domestique cinq valises dans son compartiment de train, il n’en mentionnait que deux et passait sournoisement sous silence les trois autres. Pour moi, en tout cas ce qui m’apparut le plus accablant – car c’était nettement une preuve de mauvaise foi et de veulerie -, c’est qu’il lui arrivait fréquemment d’échanger les métaux nobles et les pierres précieuses contre des matières viles et sans valeur, le platine contre du fer blanc, l’or contre du cuivre, le vrai diamant contre du faux ou contre de la verroterie. (…)

J’ai fini par établir  que dans son égarement notre confrère, au cours de sa traduction, s’était approprié au détriment de l’original anglais, illégalement et sans y être autorisé : 1 579 251 livres sterling, 177 bagues en or, 947 colliers de perles, 181 montres de gousset, 309 paires de boucles d’oreilles, 435 valises, sans parler des propriétés, forêts et pâturages, châteaux ducaux et baronniaux, et autres menues bricoles, mouchoirs, cure-dents et clochettes dont l’énumération serait longue et peut-être inutile. »(…)

Inutile de préciser que je ne recommande pas à mes collègues cette méthode pour arrondir leurs fins de mois.

Le traducteur cleptomane et autres histoires de Dezsö Kosztolànyi traduit (on espère fidèlement, sans omission) du hongrois par Adàm Péter et Maurice Regnaut. Éditions Viviane Hamy.

Journal de l’AFILS n°80

Aussi ponctuel qu’un Père Noël au mois de décembre, le journal (trimestriel) de l’Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes (Afils) n°80 vient de paraître avec en couverture Olivier Calcada, traducteur expérimenté chez Websourd.
Et c’est logique car ce numéro s’intéresse justement aux traducteurs sourds (comment ils appréhendent leur métier, quelles formations ils ont suivies…).

Également dans ce numéro un voyage chez nos collègues interprètes canadiens et une étude sur l’enregistrement vidéo ou comment les interprètes en langue des signes se confrontent à leur image filmée.

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .

Traduire des poèmes

Environ une à deux fois par mois, par exemple à l’issue d’une conférence que nous avons interprétée en langue des signes française (LSF), des personnes du public viennent nous voir et nous posent trois questions :

- La langue des signes c’est universelle, c’est la même dans tous les pays ?
– Non c’est pour quoi nous sommes interprètes en langue des signes française et non pas allemande, anglaise ou espagnole…

- Comment vous est venu l’idée d’apprendre cette langue (pour être franc, les gens disent plutôt langage), vous avez des sourds dans votre famille ?
– Non (en ce qui me concerne), au départ j’étais simplement fasciné par la beauté et l’ingéniosité de cette langue.

- On peut vraiment tout traduire en langue des signes ?
– Oui absolument tout, du plus concret (« j’aime le gâteau au chocolat ») au plus abstrait (« le néant, en tant que ce néant immédiat, égal à soi-même, est de même, inversement, la même chose que l’être. La vérité de l’être, ainsi que du néant, est par suite l’unité des deux ; cette unité est le devenir »Hegel).
Il suffit « juste » de comprendre l’énoncé (car nous traduisons du sens et non un mot = un signe).

Pour achever de les convaincre, je devrais alors ajouter qu’on peut même traduire de la poésie.
En voici deux exemples récents :

D’abord, pour le plaisir des yeux, un poème en LSF du poète sourd Levent Beskardès (Turquie – France), signé par l’auteur. La traduction française (en consécutive) est lue par Mathieu Penchinat.

Puis un poème un poème de Brigitte Baumié (France), lu par l’auteure et traduit simultanément (après sans doute un long moment de préparation et de réflexions avec l’auteure) en LSF par Marie Lamothe.

Ces deux vidéos ont été réalisées durant le festival « Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée » , grande fête de la poésie méditerranéenne contemporaine qui accueille pendant neuf jours au mois de juillet de nombreux poètes et des artistes venus de toutes les Méditerranées.

D’autres captations sont visibles en suivant ce lien : http://bit.ly/nN01O8

Journée Mondiale de la Traduction


Jérôme de Stridon, ou saint Jérôme
est né vers 347 à Stridon, à la frontière entre la Pannonie et la Dalmatie (actuelle Croatie) et mort le 30 septembre 420 à Bethléem. Sa traduction de la Bible constitue la pièce maîtresse de la Vulgate, traduction latine officiellement reconnue par l’Église catholique. Il est considéré comme le patron des traducteurs en raison de sa révision critique du texte de la Bible en latin qui a été utilisée jusqu’au XXe siècle comme texte officiel de la Bible en Occident.

Selon le calendrier liturgique de l’Église catholique sa fête est le 30 Septembre. C’est pourquoi (enfin j’imagine) ce jour a été décrété par l’Unesco « Journée Mondiale de la Traduction ». En tant qu’interprète en LSF, cette journée revêt sans doute une importance particulière pour moi mais elle concerne en réalité chacun de nous.

Par exemple, imaginez un monde sans traducteurs : comment ferions-nous pour communiquer ? Avec près de 8 000 langues parlées ou signées dans le monde, les échanges commerciaux et culturels seraient impossibles. Les chefs d’Etat ne pourraient pas se parler. Les découvertes scientifiques ne seraient pas diffusées. Les flashs infos ne seraient à la portée que de quelques privilégiés (voir les articles « Rendre l’information télévisée accessible aux sourds » ). Les livres réservés à de petites communautés pratiquant la même langue. Etc.

Notre planète est riche de sa diversité linguistique. Les milliers de langues pratiquées dans le monde sont dépositaires de notre mémoire collective et sont de fait un héritage impalpable. Mais nous devons rester vigilant car cette diversité linguistique et culturelle est menacée : 96 % de ces langues sont parlées par moins de 4 % de l’humanité et des centaines d’entre elles disparaîtront bientôt à jamais.

La langue des signes française a elle-même failli disparaître suite à son interdiction lors du Congrès de Milan en 1880, la grande majorité des congressistes ayant conclu à la nécessité de promouvoir la méthode orale en proscrivant la langue des signes. Et il faudra attendre plus de 100 ans pour qu’elle ait de nouveau le droit d’être pratiquée et enseignée avec la loi du 11 février 2005 qui met fin officiellement à l’obligation de la méthode orale pour l’éducation des sourds en France (l’amendement de 1991 avait déjà autorisé les parents à choisir entre une éducation bilingue ou orale uniquement). Depuis, la langue des signes est considérée au même titre que la langue française et les sourds ont enfin le droit de bénéficier d’une éducation en langue des signes dans n’importe quelle école en France (en théorie car hélas en pratique cet objectif est loin d’être respecté).

En plus de leur rôle de passerelle entre différentes communautés, différentes cultures, les traducteurs et/ou interprètes ont donc une responsabilité particulière à l’égard de la préservation du multilinguisme et de la promotion d’une interaction harmonieuse entre les langues du monde. L’essor des nouvelles technologies, la diffusion de l’Internet, l’expansion du commerce mondial et le resserrement constant de la coopération scientifique et culturelle ont renforcé l’importance de notre rôle dans le monde moderne.

Ainsi, la traduction, l’une des professions les plus anciennes de l’humanité car indispensable à la bonne compréhension entre deux individus s’exprimant dans des langues étrangères, s’exerce désormais dans un contexte de plus en plus complexe. Il ne suffit plus de maîtriser les langues de départ et d’arrivée. Il faut approfondir des spécialités plus pointues, tout en ayant de vastes connaissances générales et une compréhension étendue des cultures.

Dans bien des pays, des associations nationales de traducteurs, interprètes et terminologues jouent un rôle de premier plan dans l’amélioration de la qualité de la traduction et la formulation de normes et de recommandations professionnelles. C’est par exemple l’AFILS pour les interprètes et traducteurs en langue des signes française ou la World Association of Sign Language Interpreter (WASLI).

Il existe également la Fédération Internationale des Traducteurs (FIT) qui pilote cette journée et qui réunit ces nombreuses Associations pour les faire profiter de l’échange des connaissances et des expériences de chacune. Pour cette Journée 2011 le thème retenu est : « Un pont entre les cultures ».

Laissons le mot de la fin à notre cher saint Patron Jérôme qui écrivait judicieusement dans une lettre au Sénateur romain Pammachius : « Pour ma part, non seulement je confesse mais encore je professe, sans gêne et tout haut : quand je traduis les Grecs – sauf dans les Saintes Ecritures où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot mais une idée par une idée que j’exprime ». (Lettre LVII 5)