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L’interprète, passeur de signes

La langue des signes est soumise aux mêmes problèmes de création lexicale que toute autre langue, et ces problèmes se résolvent d’une manière identique : soit par emprunt à des langues des signes étrangères ou bien à la langue dominante, en l’occurrence le français par l’intermédiaire de la dactylologie, soit par création intrinsèque d’un néologisme ou néosimisme (comme nous l’avons déjà vu avec l’exemple du signe pour [schizophrénie] ).
Comme nous le soulignions, c’est seulement quand les sourds ont acquis un nouveau concept qu’alors ils créent le signe permettant de l’exprimer. En revanche si on crée artificiellement le signifiant (le signe gestuel) en premier, en "forçant la main" des sourds, ce signe ne survit pas à la naissance d’un doublon créé par les sourds eux-mêmes qui, lui, respectera le génie de la LSF.

Ce préambule pour rappeler que les interprètes en langue des signes ne sont pas (ou très rarement) des linguistes malgré leur excellente connaissance de la LSF ni, a fortiori, des membres de la communauté sourde même s’ils y ont des attaches plus ou moins fortes. Il n’est donc pas dans notre rôle d’imaginer, d’inventer des signes. Au contraire, nous devons faire attention à ne pas malmener cette langue, à la respecter et simplement à patienter. Car l’interdiction de la LSF en 1880 suite au Congrès de Milan pour une centaine d’années a eu comme conséquence (entre autres) une carence lexicale dans certains domaines où la LSF commence seulement à avoir accès.
Ainsi, je participais récemment à la Mairie de Paris à une commission sur l’accessibilité de la culture et nous avons dû rappeler qu’hélas la LSF aujourd’hui était encore très pauvre en vocabulaire sur les techniques picturales, les noms des périodes ou des mouvements artistiques…

C’est surtout un problème pour les interprètes qui, en attendant que les sourds créent de nouveaux signes, doivent faire des prouesses de paraphrases et de périphrases.
Par exemple il n’existe pas (à ma connaissance) un signe unique signifiant [euthanasie]. Nous devons donc passer par un "périsigne" comme "interrompre le traitement médical jusqu’à ce que mort s’en suive".
Interpréter correctement demande alors comme compétence supplémentaire de savoir jongler dans sa tête avec les définitions des termes pour qu’à tout moment si le signe relié à un concept n’existe pas on puisse le remplacer par la définition du terme en lien avec le contexte. C’est aussi pour cette raison qu’il faut faire confiance aux véritables professionnels (les interprètes/traducteurs diplômés) habitués à cette gymnastique plutôt qu’à des amateurs qui chercheront systématiquement à plaquer un signe (voire un code comme la première lettre du mot en français) sur un mot ; car la tentation est grande pour les pédagogues entendants qui enseignent directement en LSF, les interfaces ou les médiateurs (ou pire, toutes les personnes qui s’improvisent interprètes) d’inventer des signes. C’est tellement rassurant d’avoir toujours un signe en correspondance avec un mot !

Il faut ici préciser que cette carence lexicale est plus un problème pour l’interprète que pour les sourds eux-mêmes. En effet, les sourds ne sont pas avares de périphrases. De plus les langues des signes possèdent un caractère particulier que n’ont pas les langues vocales : la grande iconicité. Ce phénomène décrit par Christian Cuxac permet de faire passer de très nombreux concepts sans avoir recours au lexique standard (ou normé).

Pour revenir sur le processus de création, je vous propose de prendre l’exemple du signe [psychiatre] dont la genèse nous est racontée par Francis Jeggli dans un article qu’il a rédigé pour la revue Persée : "L’interprétation Français/LSF à l’Université (2003)" :

"Ce processus s’est répété pour d’autres concepts des centaines de fois depuis ces vingt dernières années. Voici un autre exemple de l’évolution d’un signe : il y a près de vingt ans il existait un signe qui pouvait se traduire littéralement par "celui qui voit à travers" pour signifier "psychiatre".

Ce signifiant désignait autant un psychiatre qu’un psychologue ou un psychanalyste. Plus les sourds ont eu accès aux études supérieures (éducateurs spécialisés, aides médicaux psychologique…), plus la stratification conceptuelle s’est affinée. Ainsi est d’abord apparu le signe [psychologue], fait avec les deux mains qui se superposent pour former grosso modo la lettre grecque : "psi".

Puis est apparu le signe [psychiatre] (correspondant cette fois exactement au français "psychiatre") : la main dominante rappelant le "P" de la dactylologie, se posait sur la tempe. Le choix de ce signe peut s’expliquer ainsi : l’emplacement de la tempe réfère à la zone de la psyché (par exemple, les signes [fou], [délirant], [rêve], [illusion], [hallucination], etc., se réalisent tous au niveau de la tempe) ; quant au "P", il provient de l’influence du français. C’est ce que l’on nomme l’initialisation d’un signe : la forme de la main correspond en dactylologie à la première lettre du mot en français.
Enfin, ce signe évolua encore pour se libérer de son influence française et devenir ce qu’il est aujourd’hui [psychiatre], avec la main en forme de "bec de canard", qui dérive de la configuration manuelle du verbe [soigner]. C’est donc là aussi un synthème dont la traduction littérale pourrait être : "… qui soigne la psyché".

Par ces créations linguistiques, on comprend qu’il existe  un danger d’émiettement dialectal du jargon universitaire. En effet certains néologismes ont bien suivi toutes les étapes décrites plus haut mais ne valent que dans une région, alors que d’autres signifiants nouveaux correspondant à une même référence voient aussi le jour à quelques centaines de kilomètres de distance, chaque communauté sourde locale créant ses propres signes."

C’est là que les interprètes vers la langue des signes française endossent (malgré eux pour certains) un rôle linguistique : en travaillant sur des zones géographiques étendues, en traduisant les journaux télévisés ou sur internet les dépêches de l’AFP comme le fait Websourd, en intervenant via la visio-interprétation, ils participent pleinement à la diffusion des nouveaux signes  les faisant parcourir des centaines de kilomètres en quelques secondes ou quelques minutes grâce aux nouvelles technologies.
Cette fonction (cachée) de passeur de signes est donc fondamentale : en recensant les signes existants pour exprimer telle ou telle idée ou concept pour ne conserver que le ou les plus courants ou à leur yeux les plus signifiants, ils préservent l’unité nationale de la LSF et permettent au communautés sourdes isolées de s’approprier les nouveaux signes créés par d’autres sourds.

5 formations pour devenir interprète en langue des signes

Régulièrement, dans les commentaires postés par les lectrices ou lecteurs de ce blog, on me reproche de dénigrer les interfaces, voire d’être insultant à leur égard.

Il est vrai que je suis mal à l’aise avec cette activité qui n’est encadrée par aucun diplôme, ni aucune formation. On y voit donc tout et souvent n’importe quoi.
Néanmoins, si des personnes veulent apprendre la langue des signes pour ensuite aider accompagner des personnes sourdes dans leurs démarches administratives, les guider dans les méandres des procédures judiciaires, leur expliquer le fonctionnement de Pôle Emploi, pourquoi pas ?
En revanche, il est malhonnête de s’auto-proclamer interprète en langue des signes uniquement parce qu’on pratique cette langue et d’endosser ce rôle d’interprète comme le font parfois des interfaces.

C’est pourquoi si vous souhaitez exercer la profession d’interprète Français/Langue des Signes Française, vous devez posséder l’un des diplômes requis.
En effet, avoir un bon niveau en langue des signes est une condition nécessaire mais pas suffisante pour devenir interprète. Pour exercer ce métier il faut suivre une formation de cinq années après le bac où en plus de parfaire votre expression en LSF et en français (qui sont les deux langues de travail), vous apprendrez à connaitre, comprendre et appliquer le code éthique (secret professionnel, fidélité, neutralité), vous étudierez  différentes stratégies d’interprétation (par exemple à vous décaler du discours original) , vous découvrirez ce que signifie déverbaliser, vous vous familiariserez avec la théorie des efforts…
De plus, de longues périodes de stage pratique auprès d’interprètes diplômés vous permettront d’acquérir les bases de ce métier.

Aujourd’hui en France 5 universités délivrent un diplôme d’interprète F/LSF reconnu pas l’AFILS (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes).

Dans un mois débuteront les inscriptions alors si vous êtes tentés par ce métier, consultez les sites internet de ces universités et n’hésitez pas à les contacter pour d’autres informations.
Généralement pour postuler à l’examen d’entrée, on vous demande en plus de solides compétences en français et LSF, de posséder une licence, quelque soit sa spécialité.

carte formations

Université Paris 3 (ESIT) :
Centre Universitaire Dauphine (2ème étage)
Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75016 PARIS
Tel : 01 44 05 42 14
Lien vers le site Internet

Université Vincennes Saint-Denis (Paris 8) : 
2 rue de la Liberté 93526 SAINT-DENIS
Bât A, salle 144
Tel : 01 49 40 64 18
Lien vers le site Internet

Université de Toulouse Le Mirail (CETIM) :
Bâtiment 31- bureau LA 16
5 allées Antonio Machado 31058 TOULOUSE Cedex 9
Tel : 05 61 50 37 63
Lien vers le site Internet

Université Charles de Gaulle (Lille 3) :
UMR STL–bâtiment B
B.P. 60149 59653 VILLENEUVE D’ASCQ CEDEX
Tel : 03 20 41 68 87 ou 03 20 41 69 36
Lien vers le site Internet

Université de Rouen : 
rue Lavoisier
76821 Mont-Saint-Aignan Cedex
Tel : 0235146000
Lien vers le site Internet

Merci à Antony pour la carte

Présentation du métier d’interprète en langue des signes

Il me semble intéressant en ce début d’année (et aussi pour répondre collectivement aux nombreux mails que je reçois qui me questionnent sur mon métier) de rédiger une présentation synthétique du métier d’interprète en langue des signes française.

Métier ILS

1/ Son rôle
L’interprète est un professionnel formé aux techniques d’interprétations et diplômé. Il intervient aussi bien pour les personnes sourdes que pour les personnes entendantes en interprétant tous les échanges. C’est un pont linguistique et culturel entre deux communautés, celle des sourds et celle des entendants.
Il est bien sûr bilingue et biculturel (il est indispensable d’avoir une excellente connaissance de la culture sourde).
Il favorise aussi l’accessibilité à la vie quotidienne, professionnelle, sociale, culturelle et citoyenne des personnes sourdes qui s’expriment en langue des signes (française en l’occurrence).

Contrairement aux interprètes de langue vocale qui ne travaillent généralement que vers une langue, l’interprète en langue des signes travaille "dans les deux sens" :
il interprète les discours émis en français (oral) vers la langue des signes ou les discours émis en langue des signes vers le français (oral).
Il traduit les textes écrits en français vers la LSF et les discours signés en LSF vers le français écrit.

L’interprète respecte le code éthique de sa profession tel qu’il a été défini par l’Association Française des Interprètes/Traducteurs en Langue des Signes (AFILS). Les 3 règles principales sont :

  • le secret professionnel : l’interprète est tenu au secret professionnel, il s’interdit toute exploitation personnelle d’une information confidentielle ;
  • la fidélité : l’interprète se doit de restituer le plus fidèlement le message en présence des parties concernées ;
  • la neutralité : l’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut participer à une conversation qu’il traduit. Il est particulièrement vigilant à rester neutre, aussi bien durant toutes les situations d’interprétation que durant les moments plus informels (pause-café par exemple).

2/ Ses différents types d’interventions
Nous interprétons des situations :

  • de liaison (rendez-vous professionnel, social, médical, juridique) ;
  • de réunion (entreprise, administration, réunion d’équipe) ;
  • de formation (milieu scolaire, universitaire, professionnel) ;
  • de conférence (Assemblée générale, séminaire, colloque, débat public, meeting) ;

L’interprète peut aussi intervenir en milieu artistique (visite de musées) , religieux (mariage, enterrement) ou à la télévision (traduction des journaux télévisés).
Il peut également interpréter à distance, via la visio-interprétation, afin de relayer un appel téléphonique entre un sourd et un entendant.

L’interprète peut refuser une intervention si, pour une raison éthique ou personnelle, il sent que sa prestation ne sera pas conforme à son code déontologique.

A noter : afin de fournir une interprétation optimale, un temps de préparation est indispensable. L’interprète (qui se doit bien sûr de déjà posséder une excellente culture générale) sollicite les intervenants en amont de ses interventions afin de recueillir des informations relatives au contenu des échanges et tout document susceptible de l’aider à améliorer et/ou faciliter sa prestation.

3/ L’organisation de son travail
Un interprète peut travailler :

  • en indépendant : auto-entrepreneur ou profession libérale ;
  • au sein d’un service d’interprètes en langue des signes comme salarié ou vacataire ;
  • au sein de diverses structures nécessitant les services d’un ou plusieurs interprètes comme les Instituts de Jeunes sourds, des établissements spécialisés, des structures hospitalières…

Une journée de travail correspond à 2 vacations (matin, après-midi ou soir) soit 4 heures d’interprétation effective.
En effet, afin de garantir une interprétation de qualité, le nombre d’heures maximum d’interprétation consécutive est de 2h par demi-journée (une pause de 10mn étant à prévoir à l’issue de la 1ère heure d’intervention).
Dans les situations nécessitant plus de 2 heures d’interprétation consécutive ou si l’aménagement d’une pause entre les 2 heures n’est pas possible, lors d’une conférence par exemple) un 2ème interprète est nécessaire selon deux modalités possibles :
- les 2 interprètes sont présents durant la période d’intervention avec un relais toutes les 15 à 20mn
- un interprète intervient seul pendant la première heure puis un 2ème interprète lui succède pour l’heure suivante (avec une présence conjointe en amont d’au moins 15mn, permettant d’assurer un passage de relais satisfaisant).

Bien que neutre et n’intervenant pas durant les échanges, l’interprète peut être amené à conseiller sur la situation d’interprétation pour garantir les bonnes conditions à son intervention telles que : configuration du lieu, organisation de la situation de communication, placement des différents intervenants, recadrage lorsque son rôle n’est pas bien compris avec si besoin explication des règles déontologiques, etc.

Il peut également endosser le rôle de tuteur pour des "élèves-interprètes" en formation.

4/ Sa rémunération
En début de carrière, la rémunération d’un interprète en langue des signes est modeste au regard des 5 années d’études supérieures nécessaires pour être diplômé : 1200 à 1500 € net par mois.
Ensuite, après quelques années d’expériences professionnelles elle devient très variable, en fonction des vacations effectuées, du statut…

5/ Une synthèse des compétences
Dans son mémoire de fin d’études mon collègue Christophe Ricono (qui travaille à Ex-aequo, Lyon) a proposé une synthèse des compétences requises par ce métier. Comme je ne ferais pas mieux qui lui, je reproduis son tableau :

compétences ILS

6/ Les contraintes du métier

  • disponibilité et souplesse (horaires non réguliers, décalés, nécessité de devoir répondre dans l’urgence à une demande, nombreux déplacements) ;
  • isolement professionnel ;
  • risques sur la santé dus à une usure physique et intellectuelle : TMS, stress, déplacements (douleurs dorsales…) ;
  • fatigue visuelle en visio-interprétation.

7/ Les diplômes d’interprètes F/LSF reconnus par l’Afils
Vous trouverez des infos plus détaillées sur les cursus proposés (Master 2, Bac +5) dans cet article : "devenir un interprète F/LSF diplômé".

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Sources :
En plus des nombreux articles déjà publiés sur ce blog, pour des informations plus approfondies sur ce sujet, je vous conseille :
- le site de l’Afils ;
- le mémoire de Christophe Ricono intitulé : "Regard sur les compétences des interprètes en langue des signes" (PDF).

Et d’aller rencontrer des interprètes en langue des signes pour discuter avec eux. Vous verrez, nous sommes très gentils !

PS : bien sur, cette description n’étant en rien exhaustive, n’hésitez pas à m’interroger si vous avez besoin de précisions ou d’éclaircissements.

"Les interprètes sont des messagers de paix"

"Demain je vais m’approprier un nouveau public. Pendant une semaine, je vais m’identifier aux participants. Leur cause sera la mienne. Leurs inquiétudes, les miennes. Et pourtant, je garderai toujours mon esprit critique, ma distance nécessaire à la réalisation de mon travail. Car même si je parle pour l’autre, en son nom, et même si je suis moi avec mon identité personnelle et unique, je suis et reste avant tout interprète, médiateur entre deux langues, deux cultures, passeur de messages, d’annonces, jeteur de ponts entre deux terres que tout sépare. Je suis le terrain neutre, l’îlot d’entente vers lequel ils convergent. Je suis interprète, et rien ne pourra acheter ma parole ni mon intégrité. Toujours, je serai au service du message et non pas de l’humain. Toujours , je rechercherai la vérité, non pas la vérité universelle, ni la vérité d’une philosophie ou d’une doctrine, mais la vérité des mots qui me sont confiés et je dois transporter vers l’autre rive pour permettre un échange, et si possible un accord.
Je suis consciente de l’importance de mon rôle : permettre le dialogue, créer de l’écoute dans un monde de bruits sourds et de coups de feu, où la parole n’a souvent que la seconde place derrière la violence, et où elle seule pourtant peut parfois résoudre des conflits.
Les interprètes sont des messagers de paix, car ils ne prennent jamais parti."

Jenny Sigot Müller : Entre Deux Voix, Journal d’une Interprète de Conférence.

Je ne pouvais pas trouver mieux comme texte
pour souhaiter à tous mes collègues interprètes/traducteurs
une très belle année 2013 !!!

PS : je n’oublie pas ceux tués en 2012 dans le cadre de leur fonction en Irak, en Syrie et surtout en Afghanistan :
Paris s’inquiète du sort de ses interprètes afghans in Le Monde

7 conseils pour martyriser un interprète en langue des signes

On trouve facilement des livres, guides, articles nous expliquant comment travailler en harmonie et efficacement avec des interprètes en langue des signes. Je vous avais notamment présenté celui-ci ou celui-là.
Soucieux d’innover en cette fin d’année,  je vous propose (et j’espère que mes collègues ne m’en voudront pas) 7 conseils pour exaspérer l’interprète qui durant une conférence de haut niveau doit vous traduire du français vers la LSF ou inversement.

stress

.
7. Communiquez-lui le moins d’informations possible :

Traduire une conférence n’est pas toujours aisé. On ne peut pas interrompre l’interlocuteur, il utilise parfois une terminologie complexe, son raisonnement n’est pas forcément évident…
Aussi, quand l’interprète, quelques jours avant la date fatidique, vous demandera "un peu prépa" pour assurer la meilleure traduction possible de votre intervention – car ce dernier (quel idiot!) n’est pas familier avec la physique quantique – répondez-lui avec un air légèrement méprisant : "pour quoi faire ! C’est simple je vais juste parler de la théorie des cordes, tout le monde connaît ça. De toute façon je ne rentrerais pas dans les détails !"
Après tout si ce sont de vrais interprètes professionnels, ils sont sensés pouvoir tout traduire.

6. Lisez vos documents :

L’interprète dans son travail utilise la prosodie de l’intervenant (que ce soit en français ou en langue des signes) pour s’aider à comprendre le sens, à rythmer sa traduction. Surtout, elle séquence le discours, le rend vivant et évite ainsi que la personne s’exprime à la vitesse d’un tgv.
Aussi, pour déstabiliser un interprète, lisez votre texte d’une voix monocorde en ne marquant aucune ponctuation. Bien vite il devrait décrocher ne sachant plus de quoi vous parlez. Et si vous trouvez qu’il (ou elle) est décidément trop bon, marmonnez !

5. Soyez peu visible :

Si vous vous exprimez en langue des signes, la première condition pour être compris et donc traduit est d’être bien visible, bien éclairé par un projecteur.
Vous, au contraire, placez-vous à contre jour ou dans un coin sombre. Pire, empilez devant vous des livres ou des dossiers qui l’empêcheront de voir tous vos signes.
Et surtout, le matin, quand vous vous habillez, pensez à mettre un pull avec des rayures et des couleurs flashies pour que ça brouille son regard et qu’il attrape une migraine ophtalmique.

4. Digressez :

Ah les anecdotes qui n’ont rien à voir avec le thème de votre conférence ! N’y a-t-il rien de plus amusant que de parsemer la présentation austère d’un rapport annuel d’activités avec des petites histoires personnelles (par exemple la recette de la blanquette de veau à la Catalane que vous avez préparez hier soir pour votre fiancé) ou mieux, des histoires drôles semées de calembours et de jeux de mots intraduisibles, comme :
"Comment appelle-t-on un chat tombé dans un pot de peinture le jour de Noël ?
Un chat-peint de Noël !"
La salle est pliée de rire et l’interprète incapable de faire passer l’humour fait la grimace. Et s’il cherche désespérément à trouver du sens derrière vos idées farfelues ou décousues il se noiera dans le ridicule.

3. Semez des embûches techniques :

Lors de grandes conférences, vous bénéficiez d’une aide technique (micro, ampli, enceintes…) pour vous faire entendre et comprendre.
Arrangez-vous pour que le matériel soit de piètre qualité : le micro qui chuinte, les enceintes tournées vers le public pour que l’interprète sur scène n’ait pas de retour son. D’ailleurs pourquoi ne pas le placer près de la climatisation afin que le bruit de la ventilation l’indispose…
Selon Daniel Gille et sa théorie des efforts l’acte d’interprétation se réalise dans la recherche d’un état d’équilibre entre trois efforts nécessaires au processus d’interprétation. Il s’agit de l’effort d’écoute et d’analyse ; l’effort de mémoire et l’effort de production. Si l’équilibre est rompu (par exemple si vous devez faire un effort supplémentaire pour entendre ou comprendre le locuteur) alors la qualité de l’interprétation s’effondre.

2. Utilisez une présentation sous Power Point :

La « PowerPointite » ou syndrome PowerPoint est un virus qui contamine tous les discoureurs et autres animateurs. Il provoque chez leurs auditeurs bâillements, soupirs et autres symptômes caractéristiques d’une forte crise d’ennui.
Pour un interprète en langue des signes l’utilisation par le conférencier de ce mode de présentation peut vite tourner au cauchemar. En effet l’interprète doit toujours être face au public quand il signe.
Alors, arrangez vous pour l’éloigner de l’écran afin qu’il ne puisse pas voir les diapos que vous projetez.
Puis utilisez les expressions telles que "comme vous le voyez ici" ou bien "remarquez ces chiffres là", ou encore "retenez cette définition" en simplement pointant du doigt ce dont vous parlez.
Pour vous suivre le malheureux devra continuellement tourner la tête et sera vite déboussolé. En plus, dans l’incapacité de voir les images sur l’écran, il ne pourra pas soulager dans son travail en pointant une citation, une succession de chiffres ou une liste de noms propres. Bref, il devra tout traduire !!!

1. Le coup de grâce :

A présent vous avez combiné ces astucieux stratagèmes et vous remarquez que des rougeurs apparaissent sur le front et les joues de votre interprète. C’est presque gagné, il va bientôt craquer. Son regard s’agite, des gouttes de sueur perlent sur son visage. Il est à point.
Tournez-vous vers lui et déclarez : "je suis surpris car vous ne semblez pas suivre. C’est embêtant : je tenais vraiment à ce que ces personnes sourdes (ou entendantes) comprennent mon exposé. Pourtant j’avais demandé à votre service un interprète diplômé et compétent ! Je vais devoir en référer à l’Afils !"
Comptez jusqu’à 3 et il devrait vous hurlez dessus.
Cependant j’en connais certains qui parviennent encore à faire bonne figure. aussi je vous propose :  le coup de grâce.

Attention, cette réplique ne doit être utilisée qu’en dernier ressort et c’est à vos risques et périls car l’interprète en langue des signes peut avoir une réaction très violente en l’entendant.
Traitez le d’ "interface-traducteur en langage des signes pour sourds-muets". Il ne s’en remettra pas.

Et vous, vous connaissez d’autres astuces pour les faire craquer ?

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PS : merci à lifeinlincs pour l’idée.

La campagne officielle télévisée : traduire pour interpréter

Lundi 9 avril, s’ouvre la campagne officielle en vue de l’élection présidentielle.
Les différents candidats reçoivent les mêmes conditions de traitement de la part des pouvoirs publics et notamment chacun dispose d’une durée égale d’émission télévisée sur les chaînes nationales.
Les émissions de la campagne électorale sont de deux types :
- des émissions de petit format, d’une durée de 1 minute 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 2 minutes pour le second tour du scrutin ;
- des émissions de grand format, d’une durée de 3 minutes 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 5 minutes pour le second tour du scrutin.
Ces clips de campagne sont intégralement sous-titrées à l’intention des personnes sourdes ou malentendantes.

En outre, comme le stipule le texte organisant cette campagne officielle :
Article 31 : "il peut être procédé à l’incrustation de la traduction en langue des signes pour tout ou partie des émissions. Le coordonnateur est informé, au plus tard au moment du tirage au sort prévu à l’article 3, de la proportion d’émission qui donnera lieu à une traduction en langue des signes."

C’est à ce moment que nous intervenons.
En effet, depuis une semaine une équipe de cinq interprètes français/langue des signes française se relaye dans les studios de France Télévisions pour interpréter en lsf les propos des candidats.

Chaque matin, après un rapide passage par le "Bar de la Plage" pour engloutir quelques viennoiseries et avaler deux ou trois cafés, on se rend dans notre studio salle d’enregistrement où … nous patientons. En effet, nous sommes au bout de la chaîne de production et nous ne pouvons travailler que sur des vidéos validées.

Bref certains jours on reçoit une vidéo le matin et aucune l’après-midi, d’autres jours il faut en traduire 15 et on travaille alors très tard dans la nuit.

Si j’ai choisi d’intituler ce billet "traduire pour interpréter" c’est qu’aux vues des contraintes auxquelles nous sommes soumis, face à la densité des discours, à leur construction parfois alambiquée et peu adaptée à la langue des signes, nous devons passer par une démarche de traduction pour espérer délivrer une interprétation finale, claire, compréhensible et fidèle.
Si je parle de traduction c’est que nous partons d’un corpus (vidéo) mais cela aurait pu être un texte sur lequel nous allons travailler pour ensuite l’interpréter. Notre travail n’est donc pas spontané comme lors d’une conférence publique sur les maladies tropicales ou durant un cours d’histoire de l’art.

Réfléchir en amont à notre interprétation est indispensable car les contraintes sont multiples :
Le discours est dense, écrit et fréquemment lu via un prompteur.
Si vous regardez ces vidéos, vous remarquerez par exemple qu’un candidat plutôt à gauche de l’échiquier politique, manifestement peu à l’aise avec l’oral, s’accroche à son prompteur tel le naufragé du Titanic à une bouée. On peut même suivre le déplacement de ses pupilles d’une ligne à l’autre.
Le rythme d’élocution est rapide, sans temps mort comme cette candidate une candidate qui doit allègrement débiter 250 mots/mn. Pour une autre (au débit plus mesuré) c’est sa prononciation qui peut perturber une bonne compréhension.
Enfin les thèmes développés sont variés avec parfois l’utilisation d’un vocabulaire spécifique. En une journée, on parle de politique (bien sûr), mais aussi d’économie, de technique, de société, d’internationale, d’environnement, de loisirs, de culture… avec des focus sur la crise, le pouvoir d’achat, les problèmes de l’agriculture et des marins-pêcheurs, les licenciements, les salaires, les centrales nucléaires, le chômage des jeunes, l’éducation des enfants, le CAC 40, la place de la France dans le monde etc.

D’où la nécessité de préparer notre interprétation donc de faire un véritable travail de traduction.

Pour cela on commence par écouter/regarder la vidéo une ou deux fois pour découvrir les thèmes abordés, sentir les difficultés à venir, commencer à s’en imprégner.
En plus d’être denses et précis les discours de certains candidats peuvent être abscons pour le néophyte qu’est l’interprète en certains domaines. Il faut alors chercher quelques informations complémentaires pour s’assurer de ne pas commettre de contre-sens.
C’est par exemple se familiariser avec la fission thermonucléaire contrôlée et les réacteurs de 4ème génération ou s’informer sur les lois régulant la plantation des pieds de vigne.
Le tout étant souvent recouvert d’une belle langue de bois qui nous dissimule le sens caché du discours.

Par exemple deux expressions nous ont posé problème. Comment traduire "corps intermédiaires" et "classe moyenne" ?
Pour le premier on a opté pour [SYNDICAT] sachant que c’est un peu restrictif, certes, mais le candidat qui les dénonce les aimant tellement peu, je pense que nous étions proche de sa pensée.
Pour le second si on voulait être juste il aurait fallu traduire "salariés, chômeurs, retraités… situés à un niveau moyen dans les strates sociales". Bref c’est beaucoup trop long, avec ce choix on en serait à l’introduction tandis que le candidat prononcerait le rituel "Vive la République, vive le France". Donc on a opté pour un rapide et efficace [POPULATION] [MOYENNE].

Une fois que le sens du discours nous apparaît limpide, que la langue de bois a été rabotée au maximum, il faut faire face à une deuxième difficulté : le texte écrit qu’il faut casser. Ce dernier respecte des normes précises dans sa construction et elles sont souvent très éloignées de la lsf. Par exemple l’information placée à la fin de la phrase comme le lieu ou une date est justement celle qu’on utilise pour démarrer la traduction.
On doit donc reconstruire le discours pour le rendre compréhensible pour les téléspectateurs.

Le choix des mots peut aussi générer des pièges.
Nombreux sont les candidats qui critiquent parlent de Bruxelles qu’il faudra alors traduire non par le nom de la ville (sauf s’ils nous racontent leur dernier week-end touristique) mais par Europe avec pour certains, derrière, les vilains technocrates qui manipulent la France.
En interprétation simultanée cette gymnastique s’effectue continuellement mais ici c’est plus compliqué car on ne peut pas décaler, on ne peut pas laisser quelques secondes entre les propos du locuteur et notre interprétation laps de temps qui permet normalement d’effectuer un travail impeccable. Quand le candidat finit de parler, il faut que l’interprète repose ses mains au même instant.
C’est justement ce travail de préparation, de traduction qui va nous permettre de compenser cette absence de décalage, de structurer notre production en "véritable" langue des signes, d’avoir une expression beaucoup plus claire. Sans elle, nous devrions interpréter les phrases au fur et à mesure avec le risque, compte tenu du rythme et de l’impossibilité de décaler, de trop coller au français.
Ce ne serait pas forcément du français signé (un mot–>un signe, la hantise de tout interprète) mais une structure un peu bancale et peu satisfaisante.

Réfléchir en amont à notre interprétation permet de pré-positionner ses emplacements.
En effet, pour espérer rendre une interprétation compréhensible à la télévision, il est indispensable d’avoir des emplacements pertinents.
La langue des signes étant une langue visuelle, qui donne à voir, il faut placer les lieux, les personnages, les actions précisément dans son espace de signation. Par exemple, si je traduis un candidat de gauche, je mettrais les travailleurs exploités à gauche (justement) et les riches et désœuvrés capitalistes à droite, les bas salaires plutôt en bas, les hauts salaires plutôt en haut…
Pour un candidat qui n’aime pas l’Europe je placerais l’entité en hauteur pour souligner qu’elle écrase notre beau pays à l’indépendance menacée.
Quant aux enfants que tous chérissent et veulent éduquer pour un avenir meilleur je les mettrais au centre (de toutes les attentions) etc.
Surtout, quand une personne est assignée à une place elle ne doit plus en bouger jusqu’à la fin de la vidéo sinon votre interprétation devient vite incompréhensible.

Traduire devant une caméra nécessite également d’être le plus clair possible par le biais d’expression plus iconiques, qui donnent à voir et à comprendre. Pour cela on a souvent recours à des périphrases qui doivent être exécutées en peu de signes afin de suivre le rythme du locuteur.
Par exemple de nombreux candidats de gauche voudraient tout nationaliser, les banques, les compagnies pétrolières…
Pour faire court en lsf on a décidé, avec mes collègues de signer : [ENTREPRISE] [L'ETAT] [PREND] en un geste vigoureux et volontaire qui certainement ravira ces mêmes candidats.
Se préparer c’est aussi l’occasion d’épurer sa langue des signes, de supprimer tous les signes parasites (avec, pour, chez, dans…) ou les tics de langage, (et oui il y en a aussi en lsf!). Moi, par exemple je mets [SAUF] à toutes les sauces !

Enfin, traduire pour interpréter ces émissions permet de ne pas être surpris notamment par le surgissement de noms propres qu’il faut épeler laborieusement lettre par lettre (la pénible dactylologie).
Donc on s’entraîne à correctement dactylologier, Jaurès, les prénoms de la femme et des enfants de l’un des dix qui nous présente toute sa famille, Florange, Arcelor-Mittal… ou à envisager une stratégie pour éviter ce fatiguant exercice en signant "centrale nucléaire en Alsace" plutôt que d’épeler consciencieusement Fessenheim.

Cette préparation revêt également un caractère plus traditionnel comme trouver les numéros ou les signes des départements cités, repérer les chiffres, les noms propres, vérifier le positionnement géographique de certains lieux, trouver des définitions.
Personnellement j’ai beaucoup de mal à signer les chiffres, j’ai tendance à rapidement m’emmêler les doigts. Et bien sur j’ai eu le candidat qui en 1’30 parcours les grandes étapes de l’Histoire de France. J’ai donc dû m’entraîner de longues minutes pour ne plus dater la Révolution Française en 1798 ou l’élection de François Mitterrand en 1881.

A présent, théoriquement nous sommes prêts à traduire l’émission de la campagne officielle. Il est temps de se diriger vers la caméra pour valider nos hypothèses de travail…

Pour voir le résultat, c’est par ici :
La campagne officielle traduite : deux exemples.

Le CSA a réalisé un reportage montrant comment sont réalisés ces clips de la campagne électorale : http://bit.ly/coulissespresidentielles

Comment évaluer la qualité d’une interprétation ?

C’est la fin de l’hiver et telles les hirondelles annonçant le printemps, voici les stagiaires interprètes qui apparaissent un peu partout en France. Suivis par un tuteur, ils ou elles se frottent (angoissés) à la réalité du métier : ils vont enfin apprendre durant plusieurs mois les astuces de la profession, s’entrainer à résister à la pression, parfaire leur expression en langue des signes et en français. Bref il vont apprendre à être un "bon" interprète.

C’est en discutant avec un tuteur sur les critères d’évaluation ("comment évaluer la qualité d’une interprétation") que m’est revenu en tête l’article que R. Locker McKee avait rédigé en 2008 et intitulé "Quality in Interpreting", The Sign Language Tranlator and Interpreter et qui est présenté dans l’ouvrage "Entre Sourds et Entendants" publié sous la direction de Pierre Guitteny.

Dans son étude, l’auteur note que les critères de qualité d’une interprétation en langue des signes varient selon le point de vue d’où on se place, coté interprètes ou coté sourds : les premiers mettent l’accent sur la neutralité, l’attitude professionnel (bref sur un respect scrupuleux du Code déontologique), tandis que les seconds mettent en avant la "fiabilité" de l’interprète, qui comprend sa connaissance du monde des sourds, de leur culture, son respect de la communauté sourde, un mélange d’éléments linguistiques, affectifs et interactionnels.

Le chercheur a mené une enquête auprès d’interprètes en langue des signes de Nouvelle-Zélande. Parmi les critères de qualité d’une interprétation, ceux-ci ont retenu :
- la "précision", la fidélité de la traduction ;
- la "conduite professionnelle" (secret, ponctualité, intégrité…) ;
- la "gestion de l’interaction" (l’adaptation aux circonstances, l’adaptation culturelle culturelle, le rapport avec les clients).

Face à ces critères mis en avant par les interprètes néo-zélandais, il faut rappeler que généralement, pour évaluer la qualité d’une traduction on distingue 3 niveaux :

1- la justesse de la traduction : la fidélité au sens du message original ;
2- la finesse de la traduction : l’adaptation au style d’expression des locuteurs, à la situation, aux niveaux de langue, etc. ;
3- la beauté de la traduction : la capacité à trouver immédiatement l’image ou l’expression qui reflètera le plus adéquatement possible ce qui a été énoncé dans l’autre langue.

Le premier niveau est le niveau minimum requis pour réussir un examen d’interprète. Le deuxième niveau, pour des étudiants interprètes, est souvent considéré comme un plus lors des examens (ce qui fera passer la note de 12 à 18). Le troisième niveau est souvent perçu comme l’apanage d’interprètes expérimentés, le "Saint Graal" pour chacun d’entre nous.

Pour revenir à l’interprétation d’une langue vocale vers une langue des signes (du français vers la LSF par exemple) cette différence entre une traduction simplement bonne et une traduction très bonne, cette différence entre une traduction réalisée par un interprète débutant et un interprète plus expérimenté concerne principalement voire exclusivement le maniement de "l’iconicité".

Ainsi, vers le français, une des principales difficultés concerne la capacité à trouver rapidement des mots ou expressions permettant de formuler, de retranscrire toute la richesse tout le foisonnement de l’image dépeinte  en signes dans l’espace de signation. Or cela peut-être un véritable défi : il est possible en quelques signes de planter un décor, dépeindre des personnages voire toute une situation, ce qui nécessite de longues et multiples phrases dans une langue vocale.
A l’inverse, vers la langue des signes, le plus difficile, ce qui permet aux locuteurs sourds d’apprécier la qualité des traductions, est de passer d’une succession de mots et de phrases non pas à une succession de signes, mais avant tout à un tableau spatialisé, toute une scène avec ses avant-plans et arrière-plans, ses rapports et distances, ses décors, ses personnages…

Or, il serait faux de croire que cela ne concerne que quelques types de traductions, comme les contes ou les récits imaginaires.
Ce passage d’un texte ou discours purement linéaire à une scène en trois dimensions peut concerne tout type de traductions, que ce soit l’austère cours de physique-chimie, l’ultra-technique cours d’informatique, une consultation médicale, un procès en cours d’assises…

Je me souviens que durant ma formation, on nous demandait de traduire des extraits de textes compliqués comme ceux d’une loi.
Par exemple, nous devions traduire vers la langue des signes française les articles du code civil que prononce le maire lors d’un mariage (ex : "si les conventions matrimoniales ne règlent pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils y contribuent à proportion de leurs facultés respectives").
En première intention, en interprétation directe, tous les étudiants produisaient une traduction de type linéaire, une suite de signes sans placement particuliers. On nous demandait alors de reprendre l’article en question et d’en réaliser une présentation sous forme dessinée (traduire en image sur une feuille de papier, déverbaliser), présentant les différents objets ou personnes dont il est question et leurs rapports, leurs intéractions. Puis nous signions ces schémas. Immédiatement ces traductions signés était plus claires, plus lisibles.

Ainsi tout texte, tout discours même le plus ardu ou qui peut sembler le plus rétif à une "bonne" traduction s’il passe par l’étape indispensable d’une représentation visuelle peut donner lieu à une traduction claire, précise concise en langue des signes.
Et c’est là sans doute qu’est le critère premier pour produire une interprétation de qualité : maîtriser ce que l’on nomme la pensée visuelle.

Le traducteur cleptomane

Dimanche sous la neige.
Oublions un peu la langue des signes et écoutons l’étrange histoire d’un collègue traducteur hongrois-anglais que nous raconte Dezsö Kosztolànyi.

Son ami après avoir été condamné pour vol peinait à trouver du travail dans l’édition. Aussi il l’a recommandé à un éditeur pour qu’il effectue la traduction vers le hongrois du roman policier "Le mystérieux château du comte de Vitsislav".

Je lui cède la parole :
"J’ai été infiniment surpris quand quelques jours plus tard, l’éditeur m’a fait savoir que la traduction de mon protégé était totalement inutilisable. (…) J’ai commencé à lire le texte. Avec des cris de ravissement. Des phrases claires, des tournures ingénieuses, de spirituelles trouvailles linguistiques se succédaient, dont cette camelote n’était peut-être même pas digne. Ahuri, je demande à l’éditeur ce qu’il avait pu trouver à redire. Il me tend alors l’original anglais, toujours sans un mot, puis il m’invite à comparer les deux textes. Je me suis plongé dedans, je suis resté une demi-heure les yeux tantôt sur le livre, tantôt sur le manuscrit. A la fin, je me suis levé consterné. J’ai déclaré à l’éditeur qu’il avait parfaitement raison.

Pourquoi ? N’essayez pas de le deviner. Vous vous trompez. Ce n’était pas le texte d’un autre roman qu’il avait glissé dans son manuscrit. C’était vraiment, coulante, pleine d’art et par endroits de verve poétique, la traduction du Mystérieux château du comte Vitsislav. Vous vous trompez encore. Il n’y avait pas non plus dans son texte un seul contresens. Après tout, il savait parfaitement et l’anglais et le hongrois. Ne cherchez plus. Vous n’avez encore rien entendu de pareil. C’était tout autre chose qui clochait. Tout autre chose.

Moi-même, je ne m’en suis rendu-compte que lentement, graduellement. Suivez-moi bien. La première phrase de l’original en anglais disait ceci : L’antique château rescapé de tant d’orages resplendissait de toutes ses trente-six fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, quatre lustres de cristal prodiguaient une orgie de lumière… La traduction hongroise disait : "l’antique château rescapé de tant d’orages resplendissaient de toutes ses douze fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, deux lustres de cristal prodiguaient leur orgie de lumière…" J’ai ouvert de grands yeux et j’ai continué ma lecture. A la troisième page, le romancier anglais avait écrit : Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit d’un portefeuille bien bourré et leur jeta la somme demandée, mille cinq cents livres sterling… L’écrivain hongrois avait traduit comme suit : "Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit un portefeuille et leur jeta la somme demandée, cent cinquante livres sterling…" J’ai été pris d’un soupçon de mauvais augure, qui, hélas, dans les minutes suivantes s’est changé en triste certitude. (…)

Comprenez-vous ce qu’avait fait notre malheureux confrère, cet écrivain si digne pourtant d’un sort meilleur ? Il avait dépouillé avait une légèreté impardonnable le comte Vitsislav, pourtant si sympathique, de ses mille cinq cents livres, ne lui en laissant que cent cinquante et soustrait deux des quatre lustres de cristal de la salle de bal, et subtilisé vingt-quatre des trente-six fenêtres de l’antique château rescapé de tant d’orages. J’étais pris de vertige. Mais ma consternation a été a son comble quand j’ai constaté, tout doute exclu, que la chose, avec un fatal esprit de suite, se retrouvait du début à la fin de son travail. En quelque lieu que sa plume ait passé, le traducteur avait causé préjudice aux personnages, et à peine connaissance faite, et sans égard pour aucun bien, mobilier ou immobilier, il avait porté atteinte au caractère incontestable, quasi sacré, de la propriété privée. Il travaillait de diverses manières. Le plus souvent, les objets de valeur, ni vu ni connu, avaient disparu. De ces tapis, de ces coffres-forts, de cette argenterie, destinés à relever le niveau littéraire de l’original anglais, je ne trouvais dans le texte hongrois aucune trace. En d’autres occasions il en avait chipé une partie seulement, la moitié ou les deux tiers. Quelqu’un faisait-il porter par son domestique cinq valises dans son compartiment de train, il n’en mentionnait que deux et passait sournoisement sous silence les trois autres. Pour moi, en tout cas ce qui m’apparut le plus accablant – car c’était nettement une preuve de mauvaise foi et de veulerie -, c’est qu’il lui arrivait fréquemment d’échanger les métaux nobles et les pierres précieuses contre des matières viles et sans valeur, le platine contre du fer blanc, l’or contre du cuivre, le vrai diamant contre du faux ou contre de la verroterie. (…)

J’ai fini par établir  que dans son égarement notre confrère, au cours de sa traduction, s’était approprié au détriment de l’original anglais, illégalement et sans y être autorisé : 1 579 251 livres sterling, 177 bagues en or, 947 colliers de perles, 181 montres de gousset, 309 paires de boucles d’oreilles, 435 valises, sans parler des propriétés, forêts et pâturages, châteaux ducaux et baronniaux, et autres menues bricoles, mouchoirs, cure-dents et clochettes dont l’énumération serait longue et peut-être inutile."(…)

Inutile de préciser que je ne recommande pas à mes collègues cette méthode pour arrondir leurs fins de mois.

Le traducteur cleptomane et autres histoires de Dezsö Kosztolànyi traduit (on espère fidèlement, sans omission) du hongrois par Adàm Péter et Maurice Regnaut. Éditions Viviane Hamy.

Journal de l’AFILS n°80

Aussi ponctuel qu’un Père Noël au mois de décembre, le journal (trimestriel) de l’Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes (Afils) n°80 vient de paraître avec en couverture Olivier Calcada, traducteur expérimenté chez Websourd.
Et c’est logique car ce numéro s’intéresse justement aux traducteurs sourds (comment ils appréhendent leur métier, quelles formations ils ont suivies…).

Également dans ce numéro un voyage chez nos collègues interprètes canadiens et une étude sur l’enregistrement vidéo ou comment les interprètes en langue des signes se confrontent à leur image filmée.

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .

Traduire des poèmes

Environ une à deux fois par mois, par exemple à l’issue d’une conférence que nous avons interprétée en langue des signes française (LSF), des personnes du public viennent nous voir et nous posent trois questions :

- La langue des signes c’est universelle, c’est la même dans tous les pays ?
- Non c’est pour quoi nous sommes interprètes en langue des signes française et non pas allemande, anglaise ou espagnole…

- Comment vous est venu l’idée d’apprendre cette langue (pour être franc, les gens disent plutôt langage), vous avez des sourds dans votre famille ?
- Non (en ce qui me concerne), au départ j’étais simplement fasciné par la beauté et l’ingéniosité de cette langue.

- On peut vraiment tout traduire en langue des signes ?
- Oui absolument tout, du plus concret ("j’aime le gâteau au chocolat") au plus abstrait ("le néant, en tant que ce néant immédiat, égal à soi-même, est de même, inversement, la même chose que l’être. La vérité de l’être, ainsi que du néant, est par suite l’unité des deux ; cette unité est le devenir"Hegel).
Il suffit "juste" de comprendre l’énoncé (car nous traduisons du sens et non un mot = un signe).

Pour achever de les convaincre, je devrais alors ajouter qu’on peut même traduire de la poésie.
En voici deux exemples récents :

D’abord, pour le plaisir des yeux, un poème en LSF du poète sourd Levent Beskardès (Turquie – France), signé par l’auteur. La traduction française (en consécutive) est lue par Mathieu Penchinat.

Puis un poème un poème de Brigitte Baumié (France), lu par l’auteure et traduit simultanément (après sans doute un long moment de préparation et de réflexions avec l’auteure) en LSF par Marie Lamothe.

Ces deux vidéos ont été réalisées durant le festival "Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée" , grande fête de la poésie méditerranéenne contemporaine qui accueille pendant neuf jours au mois de juillet de nombreux poètes et des artistes venus de toutes les Méditerranées.

D’autres captations sont visibles en suivant ce lien : http://bit.ly/nN01O8