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Interprète versus interface

Je reviens une dernière fois à nouveau sur les affrontements les relations parfois tendues entre les interprètes/traducteurs en langue des signes et les interfaces de communication afin de répondre au commentaire de Nicolas Petit Gille qui écrit : "personnellement je trouve les interfaces dans la présentation que j’en ai reçue plus humain et moins rigide si on les compare aux interprètes plus traditionnels. De plus je trouve très dommage le fait qu’il n’y est pas de diplôme d’interfaces, cela pousse donc les personnes intéressées à devenir interfaces à se diriger vers le diplôme d’interprète".

J’admets bien volontiers que les interfaces de communication sont des personnes de bonne volonté, qui s’investissent sincèrement dans leurs activités. Mais, alors que l’essentiel de leur activité demeure de l’interprétation, elles n’ont pas le même niveau en langue des signes (voire en français) ni la formation bac +5 (Master 2) des interprètes.
Alors comment expliquer/justifier que ces intervenants sans formation spécifique sanctionnée par un diplôme, ni profession réellement encadrée et clairement définie semblent répondre à des besoins particuliers. Pourquoi certaines administrations françaises font appel à leurs services et les rémunèrent via l’Agefiph par exemple ?

Généralement on justifie leur présence, leur emploi du fait des faibles compétences linguistiques et/ou sociales de certaines personnes sourdes. Ils seraient pour reprendre les propos du commentaire cité ci-dessus "plus humain, moins rigide".

Commençons par l’argument "social" : des personnes sourdes se trouveraient  incapable de se poser comme interlocuteur, de comprendre les démarches de la vie quotidienne, elles auraient besoin d’être accompagnées, assistées ou informées pour des démarches administratives par exemple, ce qui justifierait l’engagement d’interfaces à la place d’interprètes professionnels.
Pourquoi pas mais dans ce domaine d’activité des professions établies et bien identifiées existent déjà comme assistante sociale, conseiller en économie sociale et familiale, éducateurs etc. Mieux encore, ces professions peuvent être occupées par des personnes sourdes pratiquant (ou pas) la langue des signes.
Donc à mon avis l’argument "social" ne tient pas. En revanche il serait intéressant de solliciter des interprètes pour permettre à ce secteur de l’aide sociale d’être accessible aux personnes sourdes notamment par l’interprétation et/ou la traduction des cours et des formations appropriées ou de former à la langue des signes des professionnels exerçant les métiers cités auparavant.

Étudions maintenant l’argument "linguistique" : des personnes sourdes ne sauraient précisément pas comment communiquer via un interprète et/ou ne maîtrisaient pas assez bien la langue des signes ou utiliseraient un pidgin entre langue des signes et français parlé.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, la solution avancée est alors de solliciter des intervenants (les interfaces) qui possèdent eux-mêmes un niveau faible ou passable en langue des signes et commettent des erreurs ou des approximations de langage. Bref on nivelle par le bas.
Une telle solution n’est pourtant jamais retenue face à un enfant s’exprimant maladroitement ou un étranger ne maîtrisant pas complètement la langue de son interlocuteur. La démarche devrait plutôt être de trouver des interlocuteurs pédagogues et très compétents dans la langue en question (des interprètes professionnels) et ainsi capables d’adapter leur niveau de langue, de s’exprimer simplement. Il est faux de croire que les interprètes seraient des personnes "inhumaines" traduisant telles des machines et ne se souciant pas de la bonne compréhension de leur interprétation. Au contraire nous contrôlons constamment la bonne réception de notre production linguistique et éventuellement nous pouvons ralentir le rythme, choisir d’autres signes envisager d’autres stratégies de traduction…
L’argument linguistique m’apparaît donc aberrant.

Mais la différence entre interprète et interface ne se limite pas à ces deux représentations, elle se retrouve aussi dans leur fonction, leur rôle respectif. L’interprète, comme le stipule le code déontologique établi par l’Afils, traduit fidèlement  l’intégralité des échanges et est soumis au secret professionnel (article 1-2-3).
En revanche pour les interfaces en communication, leur mission va au-delà d’une simple médiation linguistique puisqu’ils doivent aussi expliquer, assister, orienter la personne sourde "égarée" dans le monde des entendants.
Mais leur référence professionnelle reste paradoxalement celle des interprètes et ils sont d’abord envoyés pour faire de l’interprétation (mais rarement ils précisent d’eux-mêmes qu’ils ne sont pas interprètes ou ils n’expliquent pas non plus les différences entre leurs activités et le métier reconnu d’interprète) ce qui brouille la particularité de leur positionnement d’autant que leur niveau de langue reste très aléatoire et que celui-ci n’est jamais évalué.

Ceci expliquent que les usagers (sourds ou entendants) non sensibilisés à ce débat constatent par eux-mêmes un problème de compétence et/ou de positionnement de ces intervenants interfaces. Par exemple l’intervention d’un interface alors qu’un interprète est attendu peut compliquer voire compromettre les relations engagées.
L’auditoire n’a en effet pas toujours les moyens d’identifier d’où vient le décalage ou le faible niveau de prise de parole de l’usager sourd, ni de remarquer que tout n’est pas traduit.
Cela peut également empêcher une personne sourde de se présenter comme acteur autonome et interlocuteur à part entière parce que c’est l’interface qui sera souvent l’interlocuteur privilégié pour diverses discussions touchant par exemple à la nature des besoins, à l’organisation de l’accessibilité de la formation ou du poste de travail.

Il est donc crucial de souligner le caractère très problématique du cumul des tâches endossés par ces interfaces. Il n’est en effet pas possible d’interpréter de manière neutre et fidèle (ainsi que l’exige le code déontologique des interprètes en langue des signes) et d’apporter en même temps une aide qui consiste à sélectionner les informations les plus importantes, à reformuler ou expliquer ce qui est dit par les uns et les autres et à donner des conseils. Ce sont deux approches non compatibles en simultanée.
De même il est difficile de respecter la prise de parole des usagers sourds si un intervenant est successivement celui qui traduit tant bien que mal, qui apporte des informations contextuelles ou culturelles et qui analyse les besoins en accompagnement. Le cumul de ces fonctions dans le temps place l’interface de communication comme étant l’interlocuteur principal, avant la personne sourde elle-même.
En outre, cette position lui donne un pouvoir considérable sur cette dernière et sur son parcours.

Face à cette position inconfortable ou abusive, certains interfaces qui en ont conscience cherchent à se spécialiser notamment auprès de personnes âgées devenues sourdes ou des personnes sourdes ne connaissant pas la langue des signes française (en raison de son interdiction durant 100 ans).
D’autres tentent d’obtenir un diplôme d’interprètes.
Enfin quelques uns essayent de s’investir dans un type d’activité spécifique : soit dans l’accompagnement en amont avec des usagers sourds pouvant ensuite faire leurs démarches seuls ou avec un interprète, soit dans les formations de sensibilisation à la surdité, soit dans l’évaluation des besoins et de son suivi avec l’enseignant ou le responsable du site professionnel. Néanmoins comme avec l’argument "social", ces activités relèvent de professions déjà établies.
Il est d’ailleurs surprenant que de telles improvisations et apprentissages sur le tas (car je le répète il n’existe à ce jour aucune formation diplômante pour "devenir" interface) soient possibles, simplement parce qu’il s’agit de prestations d’accompagnement d’un public sourd.
En revanche, les formations à ces métiers ne prennent peut être pas assez en compte l’importance et l’existence de ces besoins spécifiques liés à la surdité et gagneraient certainement à s’ouvrir à un public sourd.

Malheureusement on note aujourd’hui que ces spécialisations professionnelles ne sont pas recherchées et c’est plutôt ce cumul des tâches qui est encouragé.
A l’instar de la tendance actuelle au sein de l’Éducation Nationale à transformer en "interprètes d’appoint" les auxiliaires de vie scolaire (AVS) ou les enseignants bilingues en agent d’intégration, les nouveaux professionnels recherchés sont des intervenants "tout en un", professeur, psychologue, assistant social, éducateur, agent d’accueil, agent administratif, médiateur de justice… Dans le milieu des interprètes on les surnomme "les interfaces couteaux-suisse".
Leur existence (que je regrette vous l’aurez compris) est d’abord liée à un manque de connaissances à la fois des besoins et des capacités d’initiatives de la communauté sourde et des conditions pratiques de leur accompagnement et à une méconnaissance du rôle, des compétences particulières et des devoirs d’un interprète professionnel.
C’est d’ailleurs l’un des buts ce blog : parvenir justement à réduire ces incompréhensions sur ce métier encore peu connu.

J’attends maintenant avec impatience les arguments de "mes amis" interfaces qui souhaiteraient justifier leurs activités et/ou nous expliquer la nécessité de leur existence…

PS : ce billet est largement influencé par les recherches menées par Sophie Dalle-Nazebi, sociologue travaillant notamment à Websourd.

PS 2 : pour illustrer mon propos voici 2 exemples provenant d’un même journal régional, le Journal de Saône-et-Loire
1/ Une situation claire, à savoir une secrétaire médicale bilingue français/LSF, donc une professionnelle ayant en plus une compétence en langue des signes : http://bit.ly/secretairelsf
2/ Une situation beaucoup plus floue avec une personne se présentant comme "médiatrice-interprète" : http://bit.ly/mediatricelsf

Journée Mondiale de la Traduction


Jérôme de Stridon, ou saint Jérôme
est né vers 347 à Stridon, à la frontière entre la Pannonie et la Dalmatie (actuelle Croatie) et mort le 30 septembre 420 à Bethléem. Sa traduction de la Bible constitue la pièce maîtresse de la Vulgate, traduction latine officiellement reconnue par l’Église catholique. Il est considéré comme le patron des traducteurs en raison de sa révision critique du texte de la Bible en latin qui a été utilisée jusqu’au XXe siècle comme texte officiel de la Bible en Occident.

Selon le calendrier liturgique de l’Église catholique sa fête est le 30 Septembre. C’est pourquoi (enfin j’imagine) ce jour a été décrété par l’Unesco "Journée Mondiale de la Traduction". En tant qu’interprète en LSF, cette journée revêt sans doute une importance particulière pour moi mais elle concerne en réalité chacun de nous.

Par exemple, imaginez un monde sans traducteurs : comment ferions-nous pour communiquer ? Avec près de 8 000 langues parlées ou signées dans le monde, les échanges commerciaux et culturels seraient impossibles. Les chefs d’Etat ne pourraient pas se parler. Les découvertes scientifiques ne seraient pas diffusées. Les flashs infos ne seraient à la portée que de quelques privilégiés (voir les articles "Rendre l’information télévisée accessible aux sourds" ). Les livres réservés à de petites communautés pratiquant la même langue. Etc.

Notre planète est riche de sa diversité linguistique. Les milliers de langues pratiquées dans le monde sont dépositaires de notre mémoire collective et sont de fait un héritage impalpable. Mais nous devons rester vigilant car cette diversité linguistique et culturelle est menacée : 96 % de ces langues sont parlées par moins de 4 % de l’humanité et des centaines d’entre elles disparaîtront bientôt à jamais.

La langue des signes française a elle-même failli disparaître suite à son interdiction lors du Congrès de Milan en 1880, la grande majorité des congressistes ayant conclu à la nécessité de promouvoir la méthode orale en proscrivant la langue des signes. Et il faudra attendre plus de 100 ans pour qu’elle ait de nouveau le droit d’être pratiquée et enseignée avec la loi du 11 février 2005 qui met fin officiellement à l’obligation de la méthode orale pour l’éducation des sourds en France (l’amendement de 1991 avait déjà autorisé les parents à choisir entre une éducation bilingue ou orale uniquement). Depuis, la langue des signes est considérée au même titre que la langue française et les sourds ont enfin le droit de bénéficier d’une éducation en langue des signes dans n’importe quelle école en France (en théorie car hélas en pratique cet objectif est loin d’être respecté).

En plus de leur rôle de passerelle entre différentes communautés, différentes cultures, les traducteurs et/ou interprètes ont donc une responsabilité particulière à l’égard de la préservation du multilinguisme et de la promotion d’une interaction harmonieuse entre les langues du monde. L’essor des nouvelles technologies, la diffusion de l’Internet, l’expansion du commerce mondial et le resserrement constant de la coopération scientifique et culturelle ont renforcé l’importance de notre rôle dans le monde moderne.

Ainsi, la traduction, l’une des professions les plus anciennes de l’humanité car indispensable à la bonne compréhension entre deux individus s’exprimant dans des langues étrangères, s’exerce désormais dans un contexte de plus en plus complexe. Il ne suffit plus de maîtriser les langues de départ et d’arrivée. Il faut approfondir des spécialités plus pointues, tout en ayant de vastes connaissances générales et une compréhension étendue des cultures.

Dans bien des pays, des associations nationales de traducteurs, interprètes et terminologues jouent un rôle de premier plan dans l’amélioration de la qualité de la traduction et la formulation de normes et de recommandations professionnelles. C’est par exemple l’AFILS pour les interprètes et traducteurs en langue des signes française ou la World Association of Sign Language Interpreter (WASLI).

Il existe également la Fédération Internationale des Traducteurs (FIT) qui pilote cette journée et qui réunit ces nombreuses Associations pour les faire profiter de l’échange des connaissances et des expériences de chacune. Pour cette Journée 2011 le thème retenu est : "Un pont entre les cultures".

Laissons le mot de la fin à notre cher saint Patron Jérôme qui écrivait judicieusement dans une lettre au Sénateur romain Pammachius : "Pour ma part, non seulement je confesse mais encore je professe, sans gêne et tout haut : quand je traduis les Grecs – sauf dans les Saintes Ecritures où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot mais une idée par une idée que j’exprime". (Lettre LVII 5)

La LSF à l’honneur pour la Journée européenne des langues

A tous ceux qui s’intéressent à la langue des signes française (son histoire, son rôle au sein de la communauté sourde) ainsi qu’au travail des interprètes en lien avec la LSF, je recommande cette journée d’échanges qui se déroulera Vendredi 7 Octobre dans le cadre de la Journée Européenne des Langues à la Maison de l’Europe de Paris sous le titre :

"La langue, condition de l’accès aux droits :
l’exemple de la langue des signes française (LSF)"

Cette journée étant traduite de la langue des signes française vers le français et vice et versa pour pourrez admirer apprécier le travail de mes collègues et certaines interventions évoqueront plus précisément notre métier, notamment celle de Francis Jeggli qui reviendra sur l’histoire de l’interprétation français/LSF.

PROGRAMME (sous réserve de dernières modifications)

MATIN

9h00 : Accueil des participants

9h15 : Allocutions d’ouverture : Mme Catherine Lalumière, Présidente de la Maison de l’Europe de Paris et Pierluigi Caterino, Chef d’unité à la DG Traduction de la Commission européenne. Présentation du déroulé de la journée par Anne-Sarah Kertudo.

9h30-11h00 : Session 1 – La LSF, une reconnaissance tardive

Table-ronde modérée par Mme Lederer, Professeur émérite à l’Université Paris 3, ancienne directrice de l’ESIT

Histoire de la LSF :

  • Un long parcours vers la reconnaissance : Michel Alessio, chef de la mission langues de France à la DGLFLF (ministère de la Culture)
  • Les conséquences d’une reconnaissance tardive : Fabrice Bertin, professeur d’histoire-géographie, Académie de Poitiers, chargé de cours à l’Université
  • La transmission de la LSF : Marie-Thérèse L’Huillier, formatrice ingénieur au CNRS

Histoire de l’interprétation français-LSF :

  • Présentation du métier : Francis Jeggli, interprète, chargé de cours à l’université Paris 8, Master science du langage, option interprétation
  • Une profession en évolution : l’AEIFLSF
  • Quelle place pour l’interprète ? : Pierre Guitteny, chargé de mission CIS Aquitaine

Pause café – «Café silence»

11h30-13h00 : Session 2 – L’accès à la Justice et au Droit

Table-ronde modérée par (confirmation en cours)

Introduction : Mme Pénélope Komitès, conseillère Handicap à la Région Ile-de-France

  • Retour d’expérience : Anne-Sarah Kertudo, Permanence juridique pour les sourds
  • L’avocat et le client sourd : Me Delouche, avocate au barreau des Hauts-de-Seine
  • Sourds en prison : association Ban Public
  • Le point de vue de la Chancellerie : confirmation en cours
  • L’interprète au tribunal : Émilie Ozouf, interprète
  • Témoignage : Helga Stevens, parlementaire européenne, membre de la Commission Justice du PE (sous réserve)

Synthèse : Mme George Pau-Langevin, députée, adjointe au maire du 20 arrondissement de Paris, auteure d’un rapport sur l’accès au droit

Pause-déjeuner (buffet sur place) et «Café silence » 

APRÈS-MIDI

14h30-17h30 : Session 3 – Citoyenneté : l’égalité dans l’accès aux droits

Table-ronde modérée par Alain Wallon, Antenne à Paris de la DGT

Droit aux soins :

  • L’Administration hospitalière : les pôles surdité en France : Jean Dagron, médecin
  • Témoignage d’un intermédiateur sourd
  • La permanence bilingue de la CPAM : Marie-Christine Baillat, conseillère bilingue
  • Groupe AIDES-Sourds : confirmation en cours

Droit à une éducation bilingue :

  • Le choix d’une scolarité en LSF : Patrice Dalle, président de l’ANPES
  • Témoignage : Anne Ginat, interprète en milieu scolaire
  • Joëlle Ayach, directrice de l’école Roux-Tenon de Massy, pôle LSF (sous réserve)

Droit à l’information et à l’emploi :

  • Didier Flory, journaliste à Echo Magazine, linguiste, interprète et metteur en scène
  • Les centres relais, démonstration par Viable
  • Websourd : Marylène Charrière, journaliste et responsable éditoriale du site WebSourd.org
  • EDF, une grande entreprise qui s’adapte : Jacky Correia, conseiller spécial surdité
  • Projet Ethik Event, une intégration réussie en entreprise : Didier Roche, Directeur général
  • Pascal Touitou, formateur

Synthèse : Mme Marie-Anne Montchamp, Secrétaire d’État au Handicap

Perspectives : M. Benoît Kremer, Président de l’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC)

Inscription obligatoire via le formulaire joint ci-dessous à envoyer par mail avant le 30 Septembre : jel2011lsf@gmail.com

 

Formulaire Inscription Journée Européenne des Langues 2011 JEL 2011

Vendredi 7 Octobre 9 h – 18 h
Maison de l’Europe de Paris
35 rue des Francs-Bourgeois 75004 PARIS
Métros : Hôtel-de-Ville, Saint-Paul

Rendre l’information télévisée accessible aux sourds (2)

Des décisions politiques

Dans une première partie nous avons souligné l’importance pour la communauté sourde d’accéder à l’information notamment avec la présence d’interprètes en langue des signes française (LSF).

Voici, dans cette deuxième partie, les dispositions politiques qui ont permis la mise en place de cette accessibilité.

La loi du 11 Février 2005 (loi n°2005-102) intitulée "Loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées", accorde à la langue des signes française (LSF) une reconnaissance claire et sans détour dans son article 75 ( "la langue des signes française est reconnue comme une langue à part entière. Tout élève concerné doit pouvoir recevoir un enseignement de la langue des signes française" ).

Surtout, elle a modifié la loi du 30 septembre 1986, sur la liberté de communication.

C’est pourquoi, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), réuni en assemblée plénière le 26 juin 2007, après une période de concertation avec les diffuseurs et les associations représentatives des personnes sourdes ou malentendantes, a adopté les principes suivants :

1/ les chaînes hertziennes dont l’audience moyenne annuelle est inférieure à 2,5% de l’audience totale des services de télévision doivent s’engager à rendre accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes, par des dispositifs adaptés (interprètes, sous-titrages…) définis en concertation avec les associations représentatives, et en particulier aux heures de grande écoute, 40% des émissions, hors écrans publicitaires, à compter de l’année 2010, en s’attachant notamment à assurer l’accès à la diversité des programmes diffusés ;

2 / les chaînes conventionnées du câble et du satellite doivent s’engager à rendre accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes, par des dispositifs adaptés (interprètes, sous-titrages…) définis en concertation avec les associations représentatives, et en particulier aux heures de grande écoute, 20% des émissions, hors écrans publicitaires, à compter de l’année 2010, en s’attachant notamment à assurer l’accès à la diversité des programmes diffusés.

Cela signifie que toutes les chaînes publiques et certaines chaînes privées (TF1 – M6 – Canal +) ont l’obligation de sous-titrer tous leurs programmes, quel que soit leur mode de diffusion.

Cette loi déclarait Anne-Marie Monchamp, actuelle Secrétaire d’Etat aux Solidarités et à la Cohésion Sociale,  «est une victoire politique au sens large du terme puisque c’est une victoire de la citoyenneté. En ayant accès à la télévision, les personnes sourdes et malentendantes sont désormais des citoyens comme les autres, si vous me permettez l’expression des citoyens ordinaires».

Fin 2008, selon les chiffres publiés par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, toutes les grandes chaînes dépassaient la barre de 50% de programmes sous-titrés et la plupart avaient même atteint le seuil de 75% et l’objectif des 100% de sous-titrages a été quasiment atteint en Février 2010.

Par exemple, Canal + sous-titre ses programmes emblématiques depuis le 1er Février 2010 tels que « Les Guignols » ou « Le Grand Journal » tandis que France Télévisions a sous-titré (en direct) les épreuves des jeux olympiques à Vancouver.

Cette première étape franchie, de nouveaux objectifs ont été définis par le Gouvernement dans le «Plan Gouvernemental 2010-2012 en direction des personnes sourdes ou malentendantes».

Dans la continuité de la loi du 11 février 2005, ce plan doté de 52 millions d’€ comprend 52 mesures concrètes en direction des personnes sourdes ou malentendantes pour :

- améliorer la prévention, le dépistage et l’accompagnement lors de la découverte d’une déficience auditive.

- mieux prendre en compte la déficience auditive à tous les âges de la vie (école, enseignement supérieur, emploi, personnes âgées devenues sourdes)

- rendre notre société plus accessible aux personnes sourdes ou malentendantes (accès à l’information et à la culture, téléphonie, développement des métiers de l’accessibilité).

Concernant ce dernier point, il est précisé qu’afin de renforcer l’accès à l’information et favoriser l’accès à la culture, le plan prévoit par exemple la mise en place par France Télévision, dès 2011, d’au moins un journal télévisé du soir traduit en langue des signes (mesure n°38). Toutes les campagnes audiovisuelles publiques et les spots des campagnes électorales officielles seront désormais accessibles aux personnes sourdes et malentendantes (mesure n°39).

Nous en verrons les conséquences concrètes sur les programmes télévisés dans un prochain billet.

A suivre…

Entre Sourds et Entendants

Deux ouvrages s’intéressent au métier d’interprète LSF/Français.
Le premier (nous verrons le second une autre fois) que je vous présente aujourd’hui s’intitule : "Entre Sourds et Entendants, un mois avec un interprète en langue des signes" (Janvier 2010, Editions Monica Companys) sous la direction de Pierre Guitteny et illustré par Laurent Verlaine.

Ce livre se découpe en deux parties. Dans la première, l’auteur a regroupé les témoignages de nombreux interprètes qui présentent et racontent la diversité des situations rencontrées. Ainsi, on se rend dans des musées, à l’ANPE, dans des maisons de retraite, dans une usine aéronautique, à la gendarmerie, à un mariage, dans un restaurant…

Dans la seconde partie, différents chapitres détaillent le cadre théorique (historique, législatif, linguistique…) dans lequel se construit ce métier.

En voici un extrait (p57-58) :

Ce matin, je suis appelé pour traduire dans une prison. C’est la première fois que je vais entrer dans le milieu carcéral, et j’avoue que cela m’impressionne un peu.
Arrivé à l’entrée de la prison, je dois bien sur laisser ma carte d’identité ; je dois aussi laisser mon téléphone portable. L’assistante sociale qui m’a appelé vient me chercher et me conduit à son bureau.
Nous traversons les couloirs et croisons de nombreux prisonniers. Je ne suis pas rassuré. Une fois dans son bureau, elle fait appeler le sourd prisonnier et je traduis leur entretien.

La traduction n’est pas facile car manifestement le sourd ne veut pas tout dire, sans doute par peur que certains de ses propos ne se retournent contre lui. Il n’est donc pas facile pour moi de comprendre tous les tenants et les aboutissants des échanges. Je suis obligé de lui faire répéter certaines de ses phrases, car elles sont pour moi ambiguës : je ne sais pas de qui il parle, à qui il fait allusion sans vouloir le nommer, dans quelles circonstances précises se sont déroulés tels ou tels faits… C’est très pénible à traduire, car je ne sais pas exactement quels termes employés : lorsqu’il place un personnage dans l’espace de signation, s’agit-il d’un homme ou d’une femme, d’un sourd ou d’un entendant… ? Tout est flou, incomplet pas clair.
Je suis obligé de faire part à l’assistante sociale de mes difficultés de traduction. Elle me répond qu’elle connaît ce prisonnier et sait qu’il cache beaucoup de choses.

Une fois l’entretien terminé, l’assistante sociale me dit : "bon, vous connaissez le chemin, je vous laisse retourner au poste d’accueil". Je dois donc retraverser les couloirs et même si je sais que cela ne se passera pas ainsi, j’imagine que je ne vais pas être reconnu par les gardiens et qu’ils me retiendront ici avec les autres prisonniers. Quelques gouttes de sueur. Bien sûr ce n’est pas le cas : je quitte enfin ce milieu oppressant.

Cet après-midi, je suis appelé pour traduire dans un hôpital de jour. Lors de la prise de rendez-vous, la secrétaire du service a noté qu’il s’agissait d’une rencontre entre un docteur, une assistante sociale et une personne sourde. Je ne connais pas le nom de la personne sourde. Et je n’ai pas plus de renseignements.

Hôpital de jour signifie donc que cette personne a quelques difficultés ; mais je ne sais pas de quel ordre ; j’espère qu’elle n’aura pas trop de difficultés d’expression et de compréhension. Il est question d’un médecin mais je ne sais pas s’il s’agit d’un médecin généraliste ou bien d’un médecin psychiatre. La distinction entraîne évidemment une grande différence quant au contenu de l’entretien et donc de la traduction. Mais si le rendez-vous réunit le médecin plus une assistante sociale, il ne doit pas s’agir d’une consultation médicale ou psychiatrique, mais plutôt de question de dossiers administratifs, de suivi de sortie d’hospitalisation, d’insertion, etc. Je peux me retrouver à traduire des propos portant aussi bien sur des questions administratives que sur des questions médicales ou des questions psychologiques, familiales… Bref, beaucoup d’inconnues.

Et voilà, encore un problème qui arrive de temps en temps. Je me rends à l’hôpital de jour, j’arrive à l’accueil, et je vois la secrétaire l’air éberlué qui me dit : "le médecin avec lequel vous avez rendez-vous n’est pas là aujourd’hui ; d’ailleurs, il ne vient jamais ici le mercredi". Bon, pas de personne sourde, pas de médecin, pas d’assistante sociale. On essaie de tirer les choses au clair. La secrétaire appelle le médecin en question, qui répond qu’il va donner un cours à l’université et donc qu’il n’a pas pris de rendez-vous ce jour là. Bien.

Un autre appel téléphonique permet de comprendre que ce rendez-vous n’était pas à l’hôpital de jour, mais dans un autre hôpital. Nouvel appel téléphonique. L’assistante sociale est bien dans cet autre hôpital, et attend la personne sourde et l’interprète. La secrétaire qui a réservé l’interprète n’a pas bien noté la consigne. Je dois donc me dépêcher pour parcourir une dizaine de kilomètres afin de me rendre dans cet autre hôpital. Arrivé là, je rencontre l’assistante sociale qui m’annonce que la personne sourde n’est pas venue, et donc que le rendez-vous est annulé.
Beaucoup de soucis et de déplacements pour rien !

Quelques mots sur la langue des signes

Bien que l’objectif de ce blog n’est pas de se focaliser sur le monde de la surdité ou sur la LSF, mais plus sur les activités d’un interprète en langue des signes, je voudrais, en cette veille de la Journée de l’Audition (un peu trop axée sur le dépistage et la "réhabilitation auditive" à mon avis), vous présentez rapidement la langue des signes française qui est l’une des deux langues de travail (avec le français) de l’interprète.

La langue des signes est une langue vivante et complexe. Comme toute langue, elle évolue et possède une pleine capacité d’expression et d’abstraction, ce qui nous permet de traduire aussi bien un entretien médicale, qu’une conférence philosophique, une cérémonie religieuse, un cours de mathématique…

Une langue des signes possède sa propre syntaxe qui est intimement liée à la perception visuelle, puisque cette langue répond à une logique visuelle et non auditive. La grammaire de la LSF n’est pas identique à celle du français. Ainsi la place des mots dans la phrase n’est pas la même.
Les signes sont basés sur l’utilisation des mains, du regard et de l’espace : les configurations des mains, leur emplacement, leur orientation et leur mouvement forment des signes qui équivalent à des mots, disposés devant soi comme sur une scène de théâtre. La disposition de ces signes, ainsi que la direction du regard, permettent de visualiser les relations (actif, passif…), le temps (signes tournés vers l’arrière pour le passé, vers l’avant pour le futur). Le visage et le mouvement des épaules servent aussi à exprimer les nuances du discours.
La langue des signes utilise parfois un alphabet manuel (appelé dactylologie) pour épeler certains mots ou noms propres.

La langue des signes n’est pas universelle. C’est pourquoi il existe une langue des signes française, américaine, belge, espagnole, anglaise, chinoise, japonaise, turque, suisse, italienne, coréenne… (car à chaque pays sa langue des signes). Néanmoins, même si le vocabulaire diffère d’un pays à l’autre, la grammaire étant sensiblement la même, les échanges entre signeurs de pays différents sont facilités.

Les premières tentatives connues d’éducation des enfants sourds datent du XVIème siècle et s’adressaient exclusivement aux familles nobles. En 1710, Etienne de Fay sera le premier professeur sourd à enseigner en langue des signes.
L’Abbé de l’Epée ouvre la première école destinée aux jeunes sourds en 1760 à Paris (rue Saint-Jacques) et devient célèbre à travers l’Europe. Pour la première fois, on reconnaît que les gestes peuvent exprimer la pensée humaine autant qu’une langue orale. La langue des signes va s’imposer progressivement. Son essor et l’accès à l’enseignement permettent alors aux sourds d’accéder à de vrais métiers et de se regrouper au sein d’associations.
Interdite de 1880 (lors du Congrès de Milan) jusqu’à la moitié du XXème siècle, la langue des signes est à ce jour de nouveau reconnue pour l’éducation des jeunes sourds notamment grâce à la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.

Certains spécialistes recommandent d’ailleurs d’utiliser le plus rapidement possible la langue des signes avec les jeunes enfants sourds. Bien adaptée à une perception visuelle, cette langue leur permet de communiquer sans efforts et sans difficultés. A condition d’une imprégnation précoce, l’enfant forme ses premiers signes puis ses premières phrases au même âge qu’un enfant entendant (voire avant) ; il entre dans le dialogue, dans l’expression aisé de ses sentiments et de ses désirs…
Il peut ainsi avoir un développement affectif, psychologique, intellectuel et linguistique parfaitement normal.

La parole n’est décidément pas le seul moyen d’expression possible. La preuve avec cette vidéo qui reprend les idées développées ci-dessus :

Historique du métier d’interprète en LSF

La prise de conscience par la communauté sourde dans les années 70 (autrement appelé le "réveil sourd") de posséder une langue et une culture qui lui est propre, a notamment permis la création d’un nouveau métier : interprète en langue des signes.

Autrefois, ce sont les personnes qui côtoyaient les sourds qui faisaient office d’interprètes. Un père, une mère, un frère endossait provisoirement ce rôle dans des situations banales concernant la vie de tous les jours (rendez-vous professionnels, visites médicales, suivi scolaire…).
Ainsi, au XVI siècle, Juan Fernandez Navarette (1526-1579), sourd et surnommé "le Titien Espagnol", avait lors de ses rencontres avec le roi d’Espagne Philippe II, un ami qui interprétait par signes les interventions du roi et des autres personnages de la cour.
Au XVIII siècle, Jacob Rodrigue Péreire (1715-1780) fut désigné, en 1750, "secrétaire interprète pour la langue des sourds-muets" par Louis XV.

Dans la continuité des réformes amorcées par l’Abbé de l’Epée, le Code Napoléon (promulgué en 1804) reconnaît aux sourds des droits et les situations d’interprétation se font de plus en plus nombreuses comme dans le domaine juridique ainsi que nous le montre l’affaire Solar : enfant sourd abandonné puis recueilli par l’Abbé de l’Epée. Le tribunal saisi de l’affaire ordonne en 1779 à cet enfant de faire des recherches sur son passé, "aidé par le sourd-muet Deydier, comme compagnon et interprète". Dans le procès-verbal sont notés tous les "gestes, signes et observations dudit Joseph (prénom de l’enfant) et de son interprète". A cette époque, un sourd peut donc interpréter !
Plus tard, Laurent Clerc (sourd qui "exporta" la langue des signes aux Etats-Unis) servit d’interprète pour un sourd hongrois, traduction passant par l’écrit.
Les interprètes en langue des signes sont également présents lors des mariages de personnes sourdes (mais ces derniers ne peuvent eux-même choisir ou vérifier le niveau de compétence des intervenants). Ferdinand Berthier rédigea alors en 1846, une pétition revendiquant le droit pour les sourds de choisir leur interprète et même de le récuser (mais en vain).

A partir de 1880, avec le Congrès de Milan, les situations d’interprétations ne sont plus ou peu relatées puisque les personnes qui servaient d’interprètes étaient pour la plupart issues des Institutions (tel l’INJS de Saint-Jacques) et que ces Institutions à partir de cette date et pour cent ans vont privilégier l’oralisme.
Certaines personnes continuent néanmoins de se battre pour que perdure la langue des signes et le droit de bénéficier d’un interprète, comme Henri Gaillard, Ernest Dusuzeau (1846-1917)…
Ces interprètes qui sont donc essentiellement des membres de familles de sourds, des amis, ou des professeurs et qui ont appris la langue des signes au contact de sourds signants, sont bénévoles et vont exercer jusqu’au début des années 70.

En 1971 se tient à Paris le 6° Congrès de la Fédération Mondiale des Sourds. C’est à ce moment que les sourds prennent conscience de la richesse des traductions en simultanée en langue des signes faites par des interprètes suédois et américains. Les interprètes français sont environ une quinzaine à y participer et réalisent eux-aussi qu’ils font un véritable métier même si, à cette époque là, l’oralisme est toujours dominant.
En 1975, se tient à Washington le 7° Congrès de la Fédération Mondiale des Sourds avec des interprètes professionnels. Suite à ce Congrès, les esprits se réveillent, et en 1977-78, ont lieu des débats publics en faveur ou contre la langue des signes qui sont interprétés en LSF.

Les besoins en interprètes se font de plus en plus pressants. Il faut créer un nouveau métier. Il ne s’agit plus de faire appel à des bénévoles, amis ou membres de la famille. L’envie est d’avoir accès à l’information de façon impartiale dans tous les domaines. Il faut donc réfléchir à initier des formations pour ces interprètes.

En 1977, l’ANFIDA (Association Nationale Française d’Interprètes pour Déficients Auditifs) est créée par Christiane Fournier, professeur pour enfants sourds. Cette association avait pour buts de regrouper les interprètes, de garantir une qualité professionnelle mais surtout de faire de l’interprétation une véritable profession.
En 1980, le premier examen d’interprète a lieu, le "Capacité Communicationnelle" du premier degré.

Par la suite, l’ANFIDA est remplacée par l’ANILS (Association Nationale des Interprètes en Langue des Signes), puis plus tard, l’ANPILS (Association Nationale pour l’Interprétation en langue des Signes). En 1994, elle devient l’AFILS (Association Française des Interprètes en Langue des Signes).
C’est à peu près à cette époque qu’un code déontologique est rédigé, chacun (sourds, entendants, interprètes) sentant le besoin d’un cadre pour le bon exercice de cette jeune profession.
L’AFILS décide alors de délivrer une carte professionnelle, en collaboration avec la Fédération des Sourds de France, qui garantit  les compétences de l’interprète qui la possède, tant dans sa traduction que dans son comportement. En 1997, environ 60 personnes possèdent cette carte.

Depuis les années 90 on tend vers une professionnalisation de plus en plus importante. D’où la mise en place de diverses formations de haut-niveau en France (Paris, Lille, Toulouse), comme nous en avons déjà parlé, système encouragé par le rapport Gillot en 1998 qui préconisait fortement l’ouverture des formations universitaires : "la formation de ces professionnels, leur évaluation et leur certification, ne peuvent dépendre que du système universitaire".

Pour conclure, un extrait d’une interview d’Arlette Morel, ancienne Présidente de la FNSF qui souligne la nécessité pour les sourds d’avoir des interprètes professionnels pour pouvoir espérer être des citoyens à part entière : "l’interprétation permet aux sourds d’avoir accès in vivo à l’information. Autrefois, il y a une vingtaine d’années, en matière de politique, les sourds étaient influencés par leur entourage immédiat, souvent ils votaient comme leurs parents. Ils n’avaient pas accès aux débats télévisés à l’occasion desquels les candidats présentent leur programme. Aujourd’hui les meetings sont interprétés, le débat opposant les deux candidats à la dernière élection présidentielle a été rediffusé accompagné d’une interprétation en LSF. Cela représente un gros progrès. Si on leur en donne les moyens, les sourds peuvent être des citoyens responsables et autonomes. Il faut que les sourds aient accès à la culture, à la formation et à l’information".

Source : http://www.cis.gouv.fr

Déverbaliser vers la langue des signes

Comme nous l’avions déjà expliqué, interpréter un discours en français vers la langue des signes ne signifie pas accoler un signe à un mot à toute vitesse. Ce serait un travail fastidieux voire impossible et la langue des signes perdrait son statut de langue pour devenir un simple langage (comme le langage informatique par exemple) puisqu’il ne s’agirait alors que d’effectuer du transcodage.
Pour parvenir à effectuer une interprétation de qualité, pour pouvoir affirmer que tous les propos, les thèmes ou les situations sont interprétables du français vers la langue des signes (et inversement) il est nécessaire d’opérer un travail de déverbalisation.
En d’autres termes, pour faire comprendre le sens d’un énoncé dans une autre langue, il faut le réexprimer dans des formes qui seront d’autant plus claires qu’elles auront été trouvées dans le refus conscient de la transposition verbale (ou transcodage).

Généralement, le processus d’interprétation (qui est aussi valable pour les interprètes en langue vocales) se découpe en 6 étapes :
1- Ecouter
2- Comprendre et analyser le sens
3- Retenir le sens
4- Visualiser des images mentales, ébaucher une première interprétation mentale
5- Interpréter vers la langue des signes
6- Contrôler mentalement la bonne qualité de la traduction.

L’acte de déverbaliser se situe entre la 3ème et la 4ème étape et c’est évidemment l’étape la plus importante dans le processus d’interprétation. Il s’agit pour chaque unité syntaxique (ou phrase) de libérer le message de l’auteur de la langue qui lui a donné naissance et de le transformer en images mentales qui ne reposent sur aucun support langagier. Le sens est alors "déverbalisé" (en simplifiant, on pourrait dire détaché du mot, du verbe, de l’adjectif). Cette étape est assurément la plus mystérieuse de tout le processus de traduction. Le sens est là, on le "voit" mais il n’est ancré dans aucun réceptacle. Plus le sens se détache de son support premier et plus facile est l’étape qui suit, à savoir le réancrage du sens dans la langue d’arrivée (en l’occurrence l’étape n°5, l’interprétation en langue des signes).

C’est pourquoi, nous (les interprètes en général et plus particulièrement les interprètes en langue des signes) devons impérativement, dans notre démarche de traduction, passer par des schémas (mentaux) qui nous permettent de construire puis de "voir" des images. De plus, les langues des signes étant des langues visuelles, ces images nous aideront ensuite à "placer" le discours que nous interprétons dans l’espace de signation situé devant nous.
Ceci explique également pourquoi nous avons besoin d’avoir un léger décalage (une à deux secondes généralement) entre le discours original et son interprétation. En effet, dès le début du discours, et afin de pouvoir correctement déverbaliser (ou visualiser) il nous faut un temps d’écoute actif durant lequel nous analysons le sens du message avant de le retransmettre en langue des signes.

Pour illustrer ce propos, voici un texte extrait d’un journal télévisé (journal de BFM TV du 11 Août 2010) puis un exemple de déverbalisation permettant de le "construire en images" afin de le traduire en langue des signes française :

La transcription (trame de l’interprétation finale) en langue des signes donnerait quelque chose comme ceci :

<marée noire de pétrole> <dirigeants BP ont quitté> <sont allés à la Maison Blanche à Washington> <ils ont vu Obama> <20 milliards de dollars sont prêts pour les victimes> <Obama content> .

 

 

Interpréter, c’est être fidèle

Contrairement à certaines idées reçues, l’interprétation ne se limite pas au simple remplacement d’un mot par un autre ou d’un mot par un signe dans le cadre de la LSF. Une langue, qu’elle soit parlée ou signée, est comme un filtre par lequel l’être humain exprime sa vision du monde qui l’entoure. «L’interprétation est l’art de véhiculer toute la complexité d’un discours sans jamais le déformer ou en amoindrir le sens» (Bernard A. Encrevé F. Jeggli F. L’interprétation en langue des signes, Paris 2007, PUF).

Il s’agit, de fait, pour l’interprète français / LSF de respecter l’article 2 du code éthique de l’AFILS : «L’interprète est tenu de restituer le message le plus fidèlement possible dans ce qu’il estime être l’intention du locuteur original».

L’interprète doit saisir le sens du discours pour le traduire vers la langue cible. Il ne s’agit pas simplement de traduire les mots, sinon, il ferait du transcodage. Comme le précise Danica Seleskovitch, interprète de conférence et ancienne professeur à l’université Paris III de l’ESIT, la fidélité, consiste à interpréter dans une langue, et au plus juste, le «vouloir-dire» du locuteur. Plus précisément, le «sens» du message est au cœur de tout processus interprétatif. «Pour interpréter, il ne faut jamais oublier que le but de l’opération est de transmettre un sens, qu’il convient de ne pas coller aux mots, et aux structures des phrases de l’original qui ne doivent pas être traduits tels quels car ils ne sont que des signaux qui indiquent la route à suivre et non la route elle-même».

Dans notre pratique du métier d’interprète LSF / Français, nous nous inscrivons donc dans la lignée de la Théorie du sens, que l’on appelle aussi parfois Théorie de l’École de Paris et qui repose sur un principe essentiel : la traduction ou l’interprétation, n’est pas qu’un travail sur les mots, c’est aussi un travail sur le message, sur le sens.

«Traduire n’est pas transcoder mais comprendre et exprimer, et ce que l’on comprend ou ce que l’on exprime, c’est le sens. Si le traducteur fait du sens l’objet de son opération, le problème qui se posera à lui sera de trouver au travers du dit qu’il a sous les yeux, le vouloir dire qui animait l’auteur, autrement dit de dégager, au travers de significations linguistiques, le sens qui est le message à transmettre. Le traducteur recherche le vouloir dire de l’auteur, sa méthode est l’explication de textes et non l’analyse linguistique» (Seleskovitch D. & Lederer M. Interpréter pour traduire, Paris 2001, Didier Erudition).

Selon cette théorie, pour effectuer une interprétation de qualité, il faut donc d’abord comprendre le discours, puis le déverbaliser (détacher le sens des mots, pour l’interprète en LSF construire des images), enfin le reformuler ou réexprimer. L’extérieur seul change, le contenu est le même ; on le transvase d’une langue dans une autre, on ne calque pas une langue sur l’autre. «En fin de compte, et sans chercher à être paradoxal, on serait tenté de dire que les langues sont extérieures au processus de la traduction ; elles sont le réceptacle du sens qui est exprimable dans n’importe laquelle d’entre elles ; elles ne se confondent pas avec lui».

«Pour traduire, comprendre soi-même ne suffit pas, il faut faire comprendre. L’opération traduisante se scinde en deux par définition, celle de l’appréhension du sens, et celle de son expression. Traduire honnêtement, traduire fidèlement c’est chercher à se faire comprendre et se faire comprendre suppose de trouver l’expression juste. Comment énoncer clairement ce que l’on a bien compris à la lecture ? C’est en détachant et en s’efforçant  d’adresser le message au lecteur sous une forme qu’il comprendra, c’est à dire en utilisant la manière de s’exprimer qu’implique sa langue à lui».

Etre fidèle c’est aussi ne rien retrancher ni ajouter au discours (nous en reparlerons).