Incroyable ! 3 interprètes en langue des signes se bagarrent sur un plateau de télévision !

Lundi 7 Avril, devant les caméras de l’émission "Jimmy Kimmel Live", les téléspectateurs ont pu assister à une grande première : une "battle" de rap en langue des signes.

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Les trois interprètes invitées à ce show (notamment Holly Maniatti et Amber Galloway) sont déjà connues pour avoir interprété en ASL (American Sign Langage) les concerts Wu Tang Clan, des Beastie Boys, de Snoop Dogg, d’Eminem, de Lil Wayne…

Pour cette "battle" à 6 mains, elles devaient signer en direct "Black and Yellow" la célèbre chanson du rappeur Wiz Khalifa.

Ce dernier a d’ailleurs avoué (en plaisantant ? ) qu’il était bien content d’avoir parfois des interprètes en langue des signes à ses côtés durant ses concerts car il lui arrivait d’être "trop défoncé pour se rappeler des paroles de ses chansons".

 

Journaux télévisés : des mots, des mots, mais peu de signes

Mardi 14 janvier 2014, Marie-Arlette Carlotti, Ministre déléguée aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, déclarait :

"La reconnaissance de la Langue des Signes Française, prévue par la loi, trouve toute sa place dans le secteur culturel. Vous ne vous y êtes pas trompée, Madame la Ministre Aurélie Filippetti, en remettant il y a quelques mois les insignes d’Officier de l’ordre des Arts et des Lettres à Emmanuelle Laborit, directrice de l’International Visual Theatre. Nous devons aussi généraliser l’usage de la Langue des Signes Française à la télévision. Sous l’impulsion du CSA, les chaînes privées, et en particulier les chaînes d’information continue, ont fait de gros efforts en la matière. Désormais, il nous faut aller plus loin, en particulier sur les chaînes publiques pour que les téléspectateurs signants puissent suivre un journal télévisé du soir. Nous ne devons plus, en 2014, considérer la Langue des Signes comme une contrainte éditoriale. D’autres pays ne font plus la fine bouche devant cette accessibilité citoyenne. Le CIH a prévu un groupe de travail qui devra être installé prochainement pour envisager le développement de l’accessibilité télévisée en LSF en utilisant les canaux numériques. Mais l’affichage, pour tous, de la LSF à l’écran reste possible et nécessaire. Soyons fiers de notre Langue des Signes Française et montrons là !"

carlotti

Les adeptes du verre à moitié plein ne pourront que se réjouir de cette annonce.
Enfin, la France, après de nombreux pays comme nos voisins belges (le JT de 19h30) ou suisses (le JT de 19h) se décide à pleinement reconnaître aux sourds le droit à l’information en la rendant accessible, à une heure de grande écoute sur une chaîne publique grâce à la présence d’interprètes en langue des signes française. Mieux, la Ministre, reconnaissant la beauté de cette langue veut qu’elle s’affiche, que nous en soyons fiers et propose… la création un groupe de travail. Soit.

Les contemplateurs du verre à moitié vide remarqueront simplement que lors de la campagne pour les primaires du PS à Marseille, Marie-Arlette Carlotti, pourtant fortement engagée dans le combat n’a jamais fait traduire en lsf ni ses interventions, ni ses discours, que sa campagne malheureusement fut largement inaccessible aux sourds faute d’interprètes.
Les mêmes souligneront surtout que ses voeux en tant que ministre en charge du handicap diffusés actuellement sur son site ne sont ni traduits en lsf ni même sous-titrés en français et ils auront alors l’étrange sentiment que ce discours, récemment prononcé, le fut d’abord pour faire plaisir aux membres de la Commission nationale culture-handicap mais que cela n’ira pas plus loin. Ils sortiront alors de la naphtaline ce fameux adage de Jacques Chirac : "les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien y croire".
Et ils en concluront perfidement que notre ministre devrait s’appliquer à elle-même ses beaux préceptes pour être crédible.
Enfin, ils ajouteront, un peu désabusés, que si déjà, on se décidait à totalement appliquer la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, l’accessibilité à l’information donc à la citoyenneté serait garantie comme le soulignait Jérémie Boroy dans un article de Libération il y a deux ans.

Quant à moi, je rappellerais simplement que déjà, à la fin des années 90, l’ancien Ministre délégué aux personnes handicapées, Philippe Bas affirmait que "l’accès à la télévision est la condition même de la participation à la vie sociale. Informer, divertir, offrir à chacun les clés pour trouver sa place dans la société, pour devenir citoyen et s’ouvrir à la culture de son pays, telles sont les missions de la télévision". 
Qu’en ce domaine, la situation vécue par les sourds est bien différente de celle des entendants et que s’ils ne font pas preuve d’un certain acharnement, ils passent immanquablement à côté de l’information. En effet, nous, entendants, sommes inondés par un flot continu d’informations sonores provenant de médias multiples (radio, télévision, Internet, téléphonie) qui nous permettent plus facilement et plus rapidement de se construire une opinion, tandis que les sourds ont bien conscience d’être largement sous-informés et en constant décalage par rapport au reste de la société du fait de l’inaccessibilité de certains supports comme la télévision.

Et je conclurais que c’est pourquoi seule la présence d’interprètes F/LSF permettra à la communauté des sourds seigneurs d’avoir un accès in vivo à l’information télévisée, d’être ainsi des citoyens autonomes dans une société un peu plus égalitaire.
La proposition de la Ministre est légitime, son discours fut beau, espérons que les actions entreprises seront à la hauteur des espérances.

 

PS : en septembre 2011 j’avais rédigé une série de textes intitulés : "rendre l’information télévisée accessible aux sourds".

Quand Pierre Desproges "faisait" l’interprète en langue des signes

Nous sommes dans les années 80 et Pierre Desproges s’essayait à l’interprétation en LSF.
On ne peut manquer de remarquer un certain réalisme dans le choix de ses signes et des expressions de son visage…

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Merci à ma collègue Christine Peuch a qui nous devons cette trouvaille.

L’interprète, passeur de signes

La langue des signes est soumise aux mêmes problèmes de création lexicale que toute autre langue, et ces problèmes se résolvent d’une manière identique : soit par emprunt à des langues des signes étrangères ou bien à la langue dominante, en l’occurrence le français par l’intermédiaire de la dactylologie, soit par création intrinsèque d’un néologisme ou néosimisme (comme nous l’avons déjà vu avec l’exemple du signe pour [schizophrénie] ).
Comme nous le soulignions, c’est seulement quand les sourds ont acquis un nouveau concept qu’alors ils créent le signe permettant de l’exprimer. En revanche si on crée artificiellement le signifiant (le signe gestuel) en premier, en "forçant la main" des sourds, ce signe ne survit pas à la naissance d’un doublon créé par les sourds eux-mêmes qui, lui, respectera le génie de la LSF.

Ce préambule pour rappeler que les interprètes en langue des signes ne sont pas (ou très rarement) des linguistes malgré leur excellente connaissance de la LSF ni, a fortiori, des membres de la communauté sourde même s’ils y ont des attaches plus ou moins fortes. Il n’est donc pas dans notre rôle d’imaginer, d’inventer des signes. Au contraire, nous devons faire attention à ne pas malmener cette langue, à la respecter et simplement à patienter. Car l’interdiction de la LSF en 1880 suite au Congrès de Milan pour une centaine d’années a eu comme conséquence (entre autres) une carence lexicale dans certains domaines où la LSF commence seulement à avoir accès.
Ainsi, je participais récemment à la Mairie de Paris à une commission sur l’accessibilité de la culture et nous avons dû rappeler qu’hélas la LSF aujourd’hui était encore très pauvre en vocabulaire sur les techniques picturales, les noms des périodes ou des mouvements artistiques…

C’est surtout un problème pour les interprètes qui, en attendant que les sourds créent de nouveaux signes, doivent faire des prouesses de paraphrases et de périphrases.
Par exemple il n’existe pas (à ma connaissance) un signe unique signifiant [euthanasie]. Nous devons donc passer par un "périsigne" comme "interrompre le traitement médical jusqu’à ce que mort s’en suive".
Interpréter correctement demande alors comme compétence supplémentaire de savoir jongler dans sa tête avec les définitions des termes pour qu’à tout moment si le signe relié à un concept n’existe pas on puisse le remplacer par la définition du terme en lien avec le contexte. C’est aussi pour cette raison qu’il faut faire confiance aux véritables professionnels (les interprètes/traducteurs diplômés) habitués à cette gymnastique plutôt qu’à des amateurs qui chercheront systématiquement à plaquer un signe (voire un code comme la première lettre du mot en français) sur un mot ; car la tentation est grande pour les pédagogues entendants qui enseignent directement en LSF, les interfaces ou les médiateurs (ou pire, toutes les personnes qui s’improvisent interprètes) d’inventer des signes. C’est tellement rassurant d’avoir toujours un signe en correspondance avec un mot !

Il faut ici préciser que cette carence lexicale est plus un problème pour l’interprète que pour les sourds eux-mêmes. En effet, les sourds ne sont pas avares de périphrases. De plus les langues des signes possèdent un caractère particulier que n’ont pas les langues vocales : la grande iconicité. Ce phénomène décrit par Christian Cuxac permet de faire passer de très nombreux concepts sans avoir recours au lexique standard (ou normé).

Pour revenir sur le processus de création, je vous propose de prendre l’exemple du signe [psychiatre] dont la genèse nous est racontée par Francis Jeggli dans un article qu’il a rédigé pour la revue Persée : "L’interprétation Français/LSF à l’Université (2003)" :

"Ce processus s’est répété pour d’autres concepts des centaines de fois depuis ces vingt dernières années. Voici un autre exemple de l’évolution d’un signe : il y a près de vingt ans il existait un signe qui pouvait se traduire littéralement par "celui qui voit à travers" pour signifier "psychiatre".

Ce signifiant désignait autant un psychiatre qu’un psychologue ou un psychanalyste. Plus les sourds ont eu accès aux études supérieures (éducateurs spécialisés, aides médicaux psychologique…), plus la stratification conceptuelle s’est affinée. Ainsi est d’abord apparu le signe [psychologue], fait avec les deux mains qui se superposent pour former grosso modo la lettre grecque : "psi".

Puis est apparu le signe [psychiatre] (correspondant cette fois exactement au français "psychiatre") : la main dominante rappelant le "P" de la dactylologie, se posait sur la tempe. Le choix de ce signe peut s’expliquer ainsi : l’emplacement de la tempe réfère à la zone de la psyché (par exemple, les signes [fou], [délirant], [rêve], [illusion], [hallucination], etc., se réalisent tous au niveau de la tempe) ; quant au "P", il provient de l’influence du français. C’est ce que l’on nomme l’initialisation d’un signe : la forme de la main correspond en dactylologie à la première lettre du mot en français.
Enfin, ce signe évolua encore pour se libérer de son influence française et devenir ce qu’il est aujourd’hui [psychiatre], avec la main en forme de "bec de canard", qui dérive de la configuration manuelle du verbe [soigner]. C’est donc là aussi un synthème dont la traduction littérale pourrait être : "… qui soigne la psyché".

Par ces créations linguistiques, on comprend qu’il existe  un danger d’émiettement dialectal du jargon universitaire. En effet certains néologismes ont bien suivi toutes les étapes décrites plus haut mais ne valent que dans une région, alors que d’autres signifiants nouveaux correspondant à une même référence voient aussi le jour à quelques centaines de kilomètres de distance, chaque communauté sourde locale créant ses propres signes."

C’est là que les interprètes vers la langue des signes française endossent (malgré eux pour certains) un rôle linguistique : en travaillant sur des zones géographiques étendues, en traduisant les journaux télévisés ou sur internet les dépêches de l’AFP comme le fait Websourd, en intervenant via la visio-interprétation, ils participent pleinement à la diffusion des nouveaux signes  les faisant parcourir des centaines de kilomètres en quelques secondes ou quelques minutes grâce aux nouvelles technologies.
Cette fonction (cachée) de passeur de signes est donc fondamentale : en recensant les signes existants pour exprimer telle ou telle idée ou concept pour ne conserver que le ou les plus courants ou à leur yeux les plus signifiants, ils préservent l’unité nationale de la LSF et permettent au communautés sourdes isolées de s’approprier les nouveaux signes créés par d’autres sourds.

"Signatures" fête ses 1 an !

Je vous en avais rapidement parlé lors de ma série de billets sur l’histoire de l’interprétation en LSF des journaux télévisés : dans l’ouest de la France deux journaux télévisés régionaux sont traduits en langue des signes française par des interprètes diplômées permettant ainsi un décryptage de l’actualité régionale (politique, sportive, culturelle) pour le public sourd.

L’article était court, l’expérience débutait.

Plus de 365 jours se sont écoulés et récemment j’ai été contacté par François Gibert, journaliste à France 3 Poitou-Charentes et pilote de cette émission hebdomadaire. Face à son enthousiasme communicatif, j’ai décidé de faire un billet plus conséquent qui aurait pu également s’intituler :

"3 questions pour une bougie"

Un/ "Signatures" est un journal hebdomadaire de cinq minutes entièrement signé en LSF (langue des signes française), sur l’antenne de France 3 Poitou-Charentes. Depuis un an, deux éditions différentes sont diffusées, l’une dans le journal du samedi à midi et l’autre dans le journal du samedi à 19h. Vous êtes le rédacteur en chef de ce projet original et à ce titre vous sélectionner les infos qui seront développées. Comment effectuez-vous ce choix, la ligne éditoriale est-elle pensée en fonction du public auquel vous vous adressez ?

François Gibert : les personnes sourdes souffrent d’un déficit d’informations évident d’où de fortes lacunes dans leurs connaissances sur le monde qui les entoure. Aussi la ligne éditoriale de "Signatures" se doit d’être claire : une information générale d’intérêt collectif associée à une dimension didactique de l’info, une mise en perspective. Il ne sert à rien de proposer une information ponctuelle sans expliquer son histoire, le pourquoi et/ou le comment. Cette émission a donc également un rôle "pédagogique" : donner un maximum de clés pour comprendre la société dans laquelle nous vivons afin de ne pas se sentir exclu. D’ailleurs au départ, le projet de l’émission s’appelait "Le monde à portée de vue".

Nous ne lançons pas des reportages spécifiques à "Signatures". Tous ceux qui sont diffusés dans les deux éditions hebdomadaires ont été réalisés pour d’autres émissions. Simplement, ils sont retravaillés afin qu’ils soient compréhensibles par tous ; non pas que les reportages diffusés sont incompréhensibles, mais il faut adapter mon langage à la traduction : débit plus lent, phrases courtes dans un français simple, sans lourdeur ni métaphore ; écrire d’une manière chronologique, sans retour en arrière ni parenthèse. J’évite aussi les noms propres et les termes trop techniques (que d’ailleurs la plupart des téléspectateurs ne comprennent pas).

Voici comment je travaille : chaque jour de la semaine, je regarde les conducteurs des journaux de F3 Poitou-Charentes et d’Atlantique (le JT local de F3 La Rochelle) et je "fais mes courses". Mon choix s’effectue en fonction de l’intérêt du moment, de l’actualité…
Je revendique ces choix, je les assume et bien sur j’ai une totale liberté pour mener cette sélection. Souvent ce qui me guide c’est de privilégier un reportage qui traite d’un problème (ou d’une solution) qui touche de près la vie quotidienne des citoyens (sourds ou pas). Par exemple l’ouverture d’une nouvelle maternité, le principe des élections primaires au PS, la journée nationale de dépistage du cancer du sein… plutôt qu’un reportage sur le braquage d’une banque ou sur un accident de la route.

J’essaye aussi de toujours glisser une info plus culturelle comme une nouvelle exposition, l’ouverture d’un musée, la création d’un spectacle de danse. Seule contrainte : éviter un spectacle qui sollicite l’ouïe.

Enfin lorsque durant la semaine un reportage aborde un problème ou une thématique directement lié à la surdité, il entre tout naturellement dans le magazine. Ce fut le cas avec la menace de fermeture d’une classe accueillant des enfants sourds ou malentendants.

Mais je refuse de m’adresser exclusivement à la population sourde. Ce serait à mon avis une grave erreur éditoriale et ne ferait que renforcer l’idée de ghetto ou d’exclusion. Preuve supplémentaire qu’il ne faut pas hésiter à ouvrir ce journal vers d’autres publics, beaucoup de personnes entendantes me disant combien l’émission est intéressante et surtout qu’ils "comprennent tout !".

Deux/ Vous avez sélectionné les sujets, à présent intéressons-nous au travail des trois interprètes Cécile Pinault-Chevallier, Mylene Calvet et Maud Thibault qui interviennent à tour de rôle. Comment s’approprient-elles ce journal, ont-elles la possibilité de s’entrainer avant l’enregistrement de l’émission, avez-vous des contacts avec elles ?

François Gibert : Une fois les textes écrits, nous effectuons le montage de la bobine, pour produire un "tout images" d’une durée de 5’ à 5’30’’ . C’est ce "tout images" que l’interprète va visionner depuis chez elle (grâce à un lien privé Youtube que je lui communique) et sur lequel elle va s’entrainer, réfléchir à des stratégies d’interprétation, rechercher des signes qu’elle pourrait ignorer…
Parallèlement à ce support visuel je lui envoie les textes par mail. Les premiers arrivent le mercredi midi, le reste jeudi midi.

L’émission s’enregistre le vendredi vers 16h dans un studio télévisé. L’interprète qui doit officier arrive à 14h ce qui lui laisse deux heures pour peaufiner son travail dans un bureau, au calme. Souvent elle et moi discutons. Elle me fait part d’une idée, me demande un éclaircissement sur un passage ambigu, m’explique une difficulté qu’elle a pu rencontrer.

L’enregistrement des deux éditions se fait l’une à la suite de l’autre. Parfois en une prise unique, parfois en plusieurs il n’y a pas de règle. Quoi qu’il arrive, l’interprète est toujours seule décisionnaire dans l’appréciation de son travail. Et nous recommençons jusqu’à ce qu’elle soit pleinement satisfaite du résultat et qu’elle le valide.
Nous préférons enregistrer l’émission la veille plutôt que la réaliser en direct le samedi : c’était trop lourd à mettre en place et nous risquions d’avoir une émission de moins bonne qualité.

Trois/ Connaissez-vous les audiences que réalisent ces émissions, considérez-vous que c’est un succès qui devrait permettre d’envisager de nouvelles étapes ?

François Gibert : Les retours sont bons (aussi bien chez les sourds que chez les entendants) et les statistiques de visionnage via internet soulignent l’intérêt porté à ces émissions. Néanmoins il ne faut pas se focaliser sur les chiffres. Nous sommes une chaîne de Service Public et cette émission remplit parfaitement son rôle à savoir "rendre service au public".

Je suis actuellement en contact avec des partenaires de France Télévision pour développer "Signatures" sous forme de blog, en plus de sa diffusion sur l’antenne de France 3. Ce blog pourrait reprendre le contenu des deux émissions diffusées sur France3 Poitou-Charentes en ajoutant des infos nationales qui ont été développées par d’autres bureaux régionaux et d’informations internationales (en partenariat avec France3 Sat, bureau lyonnais qui travaille en réseau avec les télévisions du monde entier).
Il serait aussi question aussi de signer en LSF l’émission politique du Samedi matin.

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Vous habitez Marseille, Strasbourg ou Paris et vous enragez de ne pas pouvoir regarder ces émissions traduites en langue des signes française ?
Heureusement grâce aux nouvelles technologies, il existe plusieurs solutions :

Ces éditions sont visibles sur le site "Signatures" de France 3 Poitou-Charentes.

Les vidéos sont également mises en ligne sur le site dailymotion :

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et sur le site youtube :

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Enfin "Signatures" possède sa page Facebook, évidemment !

Comment devenir le journaliste présentateur du journal de 20h ?

Rassurez-vous, je ne suis pas atteint par la folie des grandeurs et ce billet n’a pas pour objectif de vous expliquer comment évincer Laurence Ferrari, David Pujadas, Claire Chazal ou Laurent Delahousse afin de vous installer aux commandes du 20h de TF1 ou de France 2.

Plus modestement, ayant dû récemment interpréter en langue des signes française le journal de LCI diffusé à 20h, je souhaite évoquer la difficulté principale à laquelle il faut faire face quand on doit interpréter un journal télévisé à savoir "devenir" l’énonciateur c’est à dire le journaliste-présentateur.

Attention, quand j’écris "devenir l’énonciateur" il ne faut pas comprendre que l’interprète serait tellement efficient qu’il disparaîtrait du champ de la communication et deviendrait transparent voire évanescent.
En réalité, il s’agit en devenant le journaliste ou tout autre interlocuteur durant ce journal télévisé (commentateur, témoin, expert, interviewé…) de s’insérer intelligemment dans le processus du journal, dans sa mise en scène, pas de disparaître.
Plus précisément l’interprète en langue des signes doit parvenir à retranscrire l’intonation et le rythme du locuteur afin de ne faire plus qu’un avec lui.
Ainsi, qu’une personne s’exprime avec un débit rapide ou lent, saccadé ou fluide, nerveux ou calme etc. nous devons faire ressentir ces  couleurs via notre interprétation, nous devons faire ressortir ces points caractéristiques.

En écrivant cela, je ne fais que reprendre le schéma de communication proposé par Roman Jakobson et décrivant les différentes fonctions du langage telle que :
– la fonction expressive : l’émetteur du message informe le destinataire sur ses pensées, son attitude, ses émotions via l’intonation, le timbre de voix, le débit de parole…
– la fonction poétique : elle fait du message un objet esthétique et inclut la forme que l’on donne au message, le ton, la hauteur de la voix…

Voilà pour la théorie.
A présent revenons sur notre plateau de télévision ou le journal a commencé depuis quelques minutes pour constater, qu’hélas le ou la journaliste s’exprime trop très vite en lisant (via son prompteur) un texte écrit.

Selon une étude citée par D. Seleskovitch et M. Lederer dans leur célèbre ouvrage Interpréter pour Traduire (p.81) un discours normal (c’est-à-dire spontané) se déroule à environ 150 mots par minute (d’autres études le situent à 135).
D’après mes calculs, si on compte le nombre de mots prononcés par un journaliste durant le journal qu’il présente, on trouve en moyenne par minute : France 2 (Télématin) : 195 mots, BFMTV : 207 mots, iTélé 200 mots et LCI 190 mots.
Le débit est donc soutenu comparé à une conversation classique ou à une conférence dans un amphitéâtre (idem pour les commentaires en voix off durant les reportages). Le journaliste a conscience d’ailleurs de la difficulté pour l’interprète à suivre ce rythme infernal et s’en excuse parfois à la fin du journal. Ainsi, lorsque la lumière rouge au-dessus de la caméra s’est éteinte, la première question que me posa la journaliste (la charmante et très gentille Katherine Cooley) fut "ça a été, je ne parlais pas trop vite ?". Poliment je lui ai répondu "non non, ne vous inquiétez pas" tout en essayant de reprendre mon souffle.

Il faut donc non seulement pouvoir signer très rapidement, sans hésitation, éliminer les "signes parasites" qui rallongent (voire alourdissent) votre traduction et donc vous font perdre du temps mais aussi trouvez des expressions iconiques, c’est à dire "donner à voir" en un minimum de signes.
La difficulté supplémentaire face à ce débit de paroles est qu’on ne peut pas décaler entre le discours et notre interprétation, le risque étant de traduire une information tandis que les images en montrent une autre, par exemple des résultats sportifs tandis qu’à l’écran s’affiche la météo du lendemain.

Une fois cette première épreuve franchie, surgit la seconde difficulté qui est d’intégrer la prosodie du journaliste, toujours dans le but d’être lui ou elle. Or justement, il n’en n’a pas ou très peu. Je veux dire par là que son discours manque cruellement d’intonation, de reliefs.
Attachés à leur neutralité, ne voulant pas faire apparaître leurs opinions, les journalistes à la télévision délivrent une information qui se veut objective. Pour cela leur discours n’exprime que peu d’émotions, ils gardent une élocution monocorde qui est renforcée par la lecture du texte. Ils transmettent un message vers un récepteur (le téléspectateur) en essayant d’intervenir au minimum sur la forme.

Devant la caméra, le journaliste a pour rôle principal d’être un médiateur : il accueille le téléspectateur ("Madame, Monsieur bonsoir"), il introduit les événements (l’actualité), il prend en charge les transitions (le fameux "sans transition" pour effectuer une transition), il fait la clôture par une conclusion finale ("tout de suite la météo"). Sobre dans sa diction, le discours rapide de cet anchorman comme l’appelle les anglo-saxons (celui qui ancre, qui retient) est purement informatif et linéaire.

D’ailleurs, lorsqu’on examine les journaux télévisés, si on étudie leur mise en scène on note de nombreuses similitudes : le cadrage du présentateur est unique. La posture du corps est relativement rigide. On voit simplement son buste. L’expression du visage reste figée. Quelle que soit l’information communiquée, il reste grave, impassible. Il faut généralement attendre un sujet culture comme le 65ème Festival de Cannes ou le lancement des sujets sportifs pour apercevoir quelques notes d’humour, un léger relâchement dans l’expression.
De plus, sa parole est dépouillée de toute opérateur de modalisation : les yeux rivés sur son prompteur, il lit rapidement et sur un ton monocorde un texte purement descriptif (factuel) qu’il a rédigé auparavant.
Le présentateur est donc un support neutre, un simple point de passage du discours de l’information qui en quelque sorte "parle par sa bouche". On pourrait presque l’appeler "journaliste-ventriloque".

Et c’est lui que l’interprète en langue des signes doit traduire c’est cette personnalité volontairement lisse (mais qui s’exprime très rapidement) qu’il nous faut intégrer.
Or, en tant qu’interprète pour pouvoir justement effectuer un transfert afin de devenir ce journaliste nous avons besoin d’aspérité, de ruptures de rythme, de vie dans le discours. Là, il n’y a pas de pause, pas de respiration, tout est énoncé d’une même voix ce qui complique notre tache pour nous y retrouver et traduire fidèlement le discours (en prenant en compte l’intention du locuteur).
De plus, pour accorder sa prosodie à son visage ce dernier est relativement inexpressif. Nous sommes donc supposés avoir ce même visage inexpressif ce qui est à l’opposé de la langue des signes elle-même où justement les expressions du visage (mimiques faciales) sont l’un des cinq paramètres majeurs de la grammaire de cette langue.
Bref, tant que le journaliste reste muré dans son rôle "sérieux", sa neutralité forcenée l’entoure d’une sorte de carapace qu’il est difficile de briser.

A l’inverse dès qu’un sujet plus léger est relaté (rarement hélas) et que le journaliste tente une note d’humour par exemple, on entre alors beaucoup plus facilement dans le personnage, on se détend soi-même et le travail de traduction est alors plus aisé car le discours offre des contrastes, le journaliste rythme son discours par des apartés, des commentaires, tout simplement il exprime une personnalité, sa personnalité.
On peut alors l’endosser et devenir, l’espace de quelques minutes, le présentateur vedette du journal de 20h.

Voici trois exemples du journal de 20h de LCI traduit en lsf.
Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo :

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Les élections pour tous

Une fois n’est pas coutume, je souhaite faire de la publicité pour un nouveau et éphémère site internet que je trouve formidable : "Les élections pour tous".

Depuis début avril, date d’ouverture de la campagne officielle pour l’élection présidentielle, jusqu’au 19 juin, après le second tour des élections législatives, ce site propose de réunir une sélection d’informations diffusées par les médias avec pour objectif de rendre ces informations accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes.
Pour cela, toutes les vidéos présentées sont, soient sous-titrées, soient traduites en langue des signes, soient directement produites en lsf. Soit tout à la fois !!!

Initié par l’association Aditus, ce site est le résultat d’une collaboration avec de nombreux partenaires : Websourd, Cinésourd, Point du Jour, LCI, AFP, MFP, Canal +, Echo Live sans oublier bien sur les nombreux bénévoles, comédiens, cadreurs, interprètes qui s’investissent ensemble dans ce projet enthousiasmant pour rendre l’information accessible.

C’est ainsi que vous pourrez voir les Guignols de l’Info sous titrés, les dépêches de l’AFP et des interviews des candidats traduites par l’équipe de Websourd, le journal de 20h de LCI interprété en lsf tout comme les clips de la campagne officielle, ou encore des "Mix Infos" qui vous proposent en langue des signes des informations quotidiennes sur la campagne électoral. Et tant d’autres vidéos…

C’est un superbe projet qui souligne combien rendre l’information accessible aux sourds et aux malentendants peut être facile, beau et joyeux !

Ci dessous la vidéo (en lsf avec sous-titres et voix off) présentant le site :

Le site : Les élections pour tous

La campagne officielle traduite en LSF : deux exemples

A présent que l’interprétation en langue des signes française des vidéos de la campagne officielle n’a plus de secret pour vous, voici deux exemples de réalisation pour vous montrer le résultat final.

Bien sur, cela ne s’est pas fait en une prise, il aura fallu recommencer de nombreuses fois car on se mélange les doigts (ah la dactylologie !), on inverse une phrase (le changement c’est maintenant devient maintenant c’est le changement), on se trompe dans les dates (mais non de Gaulle ne dirigeait pas la France en 1854) , on s’embrouille avec les emplacements pourtant soigneusement préparés (et les "odieux capitalistes" se retrouvent à gauche de l’échiquier politique),  ou tout simplement on est noyé dans le flot de paroles et nos mains, épuisées, s’arrêtent d’elles-mêmes…

Pour respecter la parité un candidat de gauche, un candidat de droite, un interprète, une interprète.

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Toutes les vidéos traduites en lsf sur le site de France Télévisions :
http://bit.ly/campagneofficielle2012

La campagne officielle télévisée : traduire pour interpréter

Lundi 9 avril, s’ouvre la campagne officielle en vue de l’élection présidentielle.
Les différents candidats reçoivent les mêmes conditions de traitement de la part des pouvoirs publics et notamment chacun dispose d’une durée égale d’émission télévisée sur les chaînes nationales.
Les émissions de la campagne électorale sont de deux types :
– des émissions de petit format, d’une durée de 1 minute 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 2 minutes pour le second tour du scrutin ;
– des émissions de grand format, d’une durée de 3 minutes 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 5 minutes pour le second tour du scrutin.
Ces clips de campagne sont intégralement sous-titrées à l’intention des personnes sourdes ou malentendantes.

En outre, comme le stipule le texte organisant cette campagne officielle :
Article 31 : "il peut être procédé à l’incrustation de la traduction en langue des signes pour tout ou partie des émissions. Le coordonnateur est informé, au plus tard au moment du tirage au sort prévu à l’article 3, de la proportion d’émission qui donnera lieu à une traduction en langue des signes."

C’est à ce moment que nous intervenons.
En effet, depuis une semaine une équipe de cinq interprètes français/langue des signes française se relaye dans les studios de France Télévisions pour interpréter en lsf les propos des candidats.

Chaque matin, après un rapide passage par le "Bar de la Plage" pour engloutir quelques viennoiseries et avaler deux ou trois cafés, on se rend dans notre studio salle d’enregistrement où … nous patientons. En effet, nous sommes au bout de la chaîne de production et nous ne pouvons travailler que sur des vidéos validées.

Bref certains jours on reçoit une vidéo le matin et aucune l’après-midi, d’autres jours il faut en traduire 15 et on travaille alors très tard dans la nuit.

Si j’ai choisi d’intituler ce billet "traduire pour interpréter" c’est qu’aux vues des contraintes auxquelles nous sommes soumis, face à la densité des discours, à leur construction parfois alambiquée et peu adaptée à la langue des signes, nous devons passer par une démarche de traduction pour espérer délivrer une interprétation finale, claire, compréhensible et fidèle.
Si je parle de traduction c’est que nous partons d’un corpus (vidéo) mais cela aurait pu être un texte sur lequel nous allons travailler pour ensuite l’interpréter. Notre travail n’est donc pas spontané comme lors d’une conférence publique sur les maladies tropicales ou durant un cours d’histoire de l’art.

Réfléchir en amont à notre interprétation est indispensable car les contraintes sont multiples :
Le discours est dense, écrit et fréquemment lu via un prompteur.
Si vous regardez ces vidéos, vous remarquerez par exemple qu’un candidat plutôt à gauche de l’échiquier politique, manifestement peu à l’aise avec l’oral, s’accroche à son prompteur tel le naufragé du Titanic à une bouée. On peut même suivre le déplacement de ses pupilles d’une ligne à l’autre.
Le rythme d’élocution est rapide, sans temps mort comme cette candidate une candidate qui doit allègrement débiter 250 mots/mn. Pour une autre (au débit plus mesuré) c’est sa prononciation qui peut perturber une bonne compréhension.
Enfin les thèmes développés sont variés avec parfois l’utilisation d’un vocabulaire spécifique. En une journée, on parle de politique (bien sûr), mais aussi d’économie, de technique, de société, d’internationale, d’environnement, de loisirs, de culture… avec des focus sur la crise, le pouvoir d’achat, les problèmes de l’agriculture et des marins-pêcheurs, les licenciements, les salaires, les centrales nucléaires, le chômage des jeunes, l’éducation des enfants, le CAC 40, la place de la France dans le monde etc.

D’où la nécessité de préparer notre interprétation donc de faire un véritable travail de traduction.

Pour cela on commence par écouter/regarder la vidéo une ou deux fois pour découvrir les thèmes abordés, sentir les difficultés à venir, commencer à s’en imprégner.
En plus d’être denses et précis les discours de certains candidats peuvent être abscons pour le néophyte qu’est l’interprète en certains domaines. Il faut alors chercher quelques informations complémentaires pour s’assurer de ne pas commettre de contre-sens.
C’est par exemple se familiariser avec la fission thermonucléaire contrôlée et les réacteurs de 4ème génération ou s’informer sur les lois régulant la plantation des pieds de vigne.
Le tout étant souvent recouvert d’une belle langue de bois qui nous dissimule le sens caché du discours.

Par exemple deux expressions nous ont posé problème. Comment traduire "corps intermédiaires" et "classe moyenne" ?
Pour le premier on a opté pour [SYNDICAT] sachant que c’est un peu restrictif, certes, mais le candidat qui les dénonce les aimant tellement peu, je pense que nous étions proche de sa pensée.
Pour le second si on voulait être juste il aurait fallu traduire "salariés, chômeurs, retraités… situés à un niveau moyen dans les strates sociales". Bref c’est beaucoup trop long, avec ce choix on en serait à l’introduction tandis que le candidat prononcerait le rituel "Vive la République, vive le France". Donc on a opté pour un rapide et efficace [POPULATION] [MOYENNE].

Une fois que le sens du discours nous apparaît limpide, que la langue de bois a été rabotée au maximum, il faut faire face à une deuxième difficulté : le texte écrit qu’il faut casser. Ce dernier respecte des normes précises dans sa construction et elles sont souvent très éloignées de la lsf. Par exemple l’information placée à la fin de la phrase comme le lieu ou une date est justement celle qu’on utilise pour démarrer la traduction.
On doit donc reconstruire le discours pour le rendre compréhensible pour les téléspectateurs.

Le choix des mots peut aussi générer des pièges.
Nombreux sont les candidats qui critiquent parlent de Bruxelles qu’il faudra alors traduire non par le nom de la ville (sauf s’ils nous racontent leur dernier week-end touristique) mais par Europe avec pour certains, derrière, les vilains technocrates qui manipulent la France.
En interprétation simultanée cette gymnastique s’effectue continuellement mais ici c’est plus compliqué car on ne peut pas décaler, on ne peut pas laisser quelques secondes entre les propos du locuteur et notre interprétation laps de temps qui permet normalement d’effectuer un travail impeccable. Quand le candidat finit de parler, il faut que l’interprète repose ses mains au même instant.
C’est justement ce travail de préparation, de traduction qui va nous permettre de compenser cette absence de décalage, de structurer notre production en "véritable" langue des signes, d’avoir une expression beaucoup plus claire. Sans elle, nous devrions interpréter les phrases au fur et à mesure avec le risque, compte tenu du rythme et de l’impossibilité de décaler, de trop coller au français.
Ce ne serait pas forcément du français signé (un mot–>un signe, la hantise de tout interprète) mais une structure un peu bancale et peu satisfaisante.

Réfléchir en amont à notre interprétation permet de pré-positionner ses emplacements.
En effet, pour espérer rendre une interprétation compréhensible à la télévision, il est indispensable d’avoir des emplacements pertinents.
La langue des signes étant une langue visuelle, qui donne à voir, il faut placer les lieux, les personnages, les actions précisément dans son espace de signation. Par exemple, si je traduis un candidat de gauche, je mettrais les travailleurs exploités à gauche (justement) et les riches et désœuvrés capitalistes à droite, les bas salaires plutôt en bas, les hauts salaires plutôt en haut…
Pour un candidat qui n’aime pas l’Europe je placerais l’entité en hauteur pour souligner qu’elle écrase notre beau pays à l’indépendance menacée.
Quant aux enfants que tous chérissent et veulent éduquer pour un avenir meilleur je les mettrais au centre (de toutes les attentions) etc.
Surtout, quand une personne est assignée à une place elle ne doit plus en bouger jusqu’à la fin de la vidéo sinon votre interprétation devient vite incompréhensible.

Traduire devant une caméra nécessite également d’être le plus clair possible par le biais d’expression plus iconiques, qui donnent à voir et à comprendre. Pour cela on a souvent recours à des périphrases qui doivent être exécutées en peu de signes afin de suivre le rythme du locuteur.
Par exemple de nombreux candidats de gauche voudraient tout nationaliser, les banques, les compagnies pétrolières…
Pour faire court en lsf on a décidé, avec mes collègues de signer : [ENTREPRISE] [L'ETAT] [PREND] en un geste vigoureux et volontaire qui certainement ravira ces mêmes candidats.
Se préparer c’est aussi l’occasion d’épurer sa langue des signes, de supprimer tous les signes parasites (avec, pour, chez, dans…) ou les tics de langage, (et oui il y en a aussi en lsf!). Moi, par exemple je mets [SAUF] à toutes les sauces !

Enfin, traduire pour interpréter ces émissions permet de ne pas être surpris notamment par le surgissement de noms propres qu’il faut épeler laborieusement lettre par lettre (la pénible dactylologie).
Donc on s’entraîne à correctement dactylologier, Jaurès, les prénoms de la femme et des enfants de l’un des dix qui nous présente toute sa famille, Florange, Arcelor-Mittal… ou à envisager une stratégie pour éviter ce fatiguant exercice en signant "centrale nucléaire en Alsace" plutôt que d’épeler consciencieusement Fessenheim.

Cette préparation revêt également un caractère plus traditionnel comme trouver les numéros ou les signes des départements cités, repérer les chiffres, les noms propres, vérifier le positionnement géographique de certains lieux, trouver des définitions.
Personnellement j’ai beaucoup de mal à signer les chiffres, j’ai tendance à rapidement m’emmêler les doigts. Et bien sur j’ai eu le candidat qui en 1’30 parcours les grandes étapes de l’Histoire de France. J’ai donc dû m’entraîner de longues minutes pour ne plus dater la Révolution Française en 1798 ou l’élection de François Mitterrand en 1881.

A présent, théoriquement nous sommes prêts à traduire l’émission de la campagne officielle. Il est temps de se diriger vers la caméra pour valider nos hypothèses de travail…

Pour voir le résultat, c’est par ici :
La campagne officielle traduite : deux exemples.

Le CSA a réalisé un reportage montrant comment sont réalisés ces clips de la campagne électorale : http://bit.ly/coulissespresidentielles

Les interprètes en lsf et la campagne pour l’élection présidentielle

Récemment, un article du Monde et un article de Ouest-France s’inquiétaient que la campagne pour l’élection présidentielle était peu accessible aux personnes handicapées et notamment aux personnes sourdes. Comme le rappelle le journaliste Olivier Razemon, "tout le monde vote, y compris les handicapés. Mais tout le monde ne peut pas participer aux meetings. Les réunions de quartier, conférences thématiques ou séminaires qui ponctuent une campagne électorale sont rarement accessibles à tous : sourds, aveugles, personnes se déplaçant difficilement ou souffrant d’un handicap psychique (la claustrophobie, par exemple). La loi de 2005 relative au handicap fait pourtant de cette accessibilité un objectif".

En lisant ces quelques lignes, on se souvenait bien sur que le début de cette campagne avait été calamiteux, que l’accessibilité aux débats politiques pour la communauté sourde et malentendante était inexistante, hormis EELV qui avait systématiquement fait appel à des interprètes en lsf lors des meetings pour départager les candidats à la candidature présidentielle.
Lors des primaires socialistes aucun des débats télévisés (pourtant retransmis sur plusieurs chaînes) n’avait été interprété en langue des signes.
Aucune non plus de la quinzaine des déclarations de candidature à l’élection présidentielle n’a été traduite en lsf.

Pour les personnes sourdes l’accessibilité au débat s’est donc limitée à un sous-titrages (souvent de piètre qualité).
Or, il faut le rappeler, la majorité des sourds de naissance sont en situation d’illettrisme ou ont dû mal à lire les sous-titrages qui défilent trop vite. C’est pourquoi, ils ne comprennent que la langue des signes, leur langue première.
En outre, comme le constate le site Médias Sous-Titrés en s’appuyant sur la récente actualité toulousaine, le bilan du sous-titrages est catastrophique : "fautes d’orthographe, ajouts de lettres qui n’ont rien à faire là, phrases non terminées, propos non sous-titrés, plus de 10 secondes de retard, les équipes de sous-titrage sont dépassées et n’arrivent pas à suivre le direct".
Durant cette pré-campagne, seul l’Élysée proposait fin Janvier, une interprétation en lsf de l’interview du Président de la République pas encore candidat mais malheureusement le lendemain de la diffusion sur les chaînes hertziennes ou de la tnt.

Bref, "le risque de frustration est important. Les handicapés finissent par se désintéresser des enjeux politiques alors qu’ils sont concernés" avertit Jérémie Boroy, délégué général de l’Association Aditus, qui a pour objet la promotion de l’accessibilité et qui compare l’accessibilité de cette campagne électorale à un "parcours du combattant".
Il ajoute : "on pense parfois à installer des ascenseurs et des rampes pour les fauteuils roulants, mais on veille rarement à ce que chacun puisse comprendre ce qui se passe à l’intérieur de la salle".

D’où un bilan négatif pour cette pré-campagne avec un 0 pointé au PS, une note en dessous de la moyenne pour l’UMP, les autres devant encore faire leurs preuves. Seuls les Verts méritaient des encouragements.

Lundi 19 mars, le président du Conseil constitutionnel, a rendu publique la liste  des candidats autorisés à participer au premier tour de l’élection présidentielle, ouvrant ainsi la campagne officielle. Les dix candidats sont :
– Nicolas Sarkozy (UMP)
– François Hollande (PS)
– Marine Le Pen (FN)
– François Bayrou (MoDem)
– Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche)
– Eva Joly (EELV)
– Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République)
– Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière)
– Philippe Poutou (Nouveau Parti anticapitaliste)
– Jacques Cheminade se définissant comme "gaulliste de gauche".

C’est l’occasion de faire un nouveau bilan (déconnecté de toute opinion ou préférence politique bien sûr) sur l’accessibilité de cette campagne électorale en faisant particulièrement attention à la présence (ou pas) d’interprètes en langue des signes lors des meetings organisés un peu partout en France, les chaînes de télévisions étant hélas toujours hostiles à la présence d’interprètes coincés à droite en bas de l’écran (nous y reviendrons prochainement en nous intéressant au combat initié par Sophie Vouzelaud).

D’abord, il me faut hélas admettre que je n’ai aucune information concernant les quatre derniers candidats cités mais c’est sans doute mauvais signe et je ne pense pas qu’on ait récemment aperçu un interprète à leur coté (cependant si quelqu’un à des informations inédites, je suis preneur).

Marine Le Pen : pas d’interprète en langue des signes durant ses meetings comme à Palavas-les-Flots le 16 mars 2012.

Eva Joly : on se souvient que son parti EELV avait été exemplaire lors de ses primaires internes et le début de la campagne s’annonçait bien avec notamment des interprètes présents lors du discours de Roubaix le 11 février.
Hélas pour des raisons financières, ce bel élan a été stoppé et à Strasbourg, il n’y avait plus personne. Seul le dernier meeting à Paris sera traduit en langue des signes nous assure-t-on.
Autre regret, aucune vidéo sur sa page officielle Dailymotion n’est traduite en lsf.

François Bayrou : j’ai sollicité son équipe de campagne mais je n’ai pas obtenu de réponse quant à leur stratégie en matière d’accessibilité. Néanmoins je crois savoir qu’en province il n’y a pas d’interprète comme le montre cette vidéo du discours grenoblois du 19 Mars.
Néanmoins un effort a été accompli pour le grand rassemblement au Zénith de Paris du 25 Mars où toutes les interventions ont été traduites.

cliquez sur la photo pour voir la vidéo

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Jean-Luc Mélenchon : à chaque meeting des interprètes en langue des signes sont présent(e)s et les vidéos sur dailymotion sont également traduites.

cliquez sur la photo pour voir la vidéo

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François Hollande : excepté un ou deux couacs notamment à Rennes ou contrairement à ce qui était annoncé il n’y avait pas d’interprètes en langue des signes ou bien en Corse ou l’équipe imaginait peut-être qu’il existait des interprètes en lsc (langue des signes corse) et a donc "oublié" de faire venir des interprètes diplômés, ses meetings sont intégralement traduits en lsf et on peut les retrouver sur sa page Dailymotion (avec également la présence de sous-titres).
Par ailleurs si vous souhaitez savoir si les prochains discours seront (ou pas) traduits en lsf, je vous conseille de vous rendre sur le site de la Section des Sourds et Malentendants Socialistes. Ils sont généralement bien informés.

cliquez sur la photo pour voir la vidéo

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Nicolas Sarkozy : tous ses meetings sont traduits en langue des signes française même ceux ayant lieu dans des endroits improbables tels qu’à Saint-Just Saint-Rambert et bien sûr on les retrouve sur le site Dailymotion :

cliquez sur l’image pour voir la vidéo

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Notre démocratie s’anime intensément tous les cinq ans, au moment des élections présidentielles puis législatives. À la veille de ces échéances électorales, il est essentiel de rappeler l’importance de rendre pleinement accessibles les campagnes des candidats aux électeurs sourds et malentendants. Ainsi que le stipule la Loi du 11 février 2005 pour l’Égalité des Droits et des Chances, la participation et la citoyenneté ainsi que le principe de l’accès de tous à tout s’imposent à nous tous.
Il est donc de la responsabilité de chacun des candidats et mouvements politiques de s’engager à mener une campagne la plus accessible possible.
Certains rétorquent parfois que le coût de l’interprétation serait en obstacle (environ 1500€ par meeting). Certes la démocratie a un coût financier mais il faut rappeler que l’État français rembourse une partie des dépenses pour chaque candidat obtenant plus de 5% des suffrages exprimés. De plus, si ces exigences sont prises en compte en amont de l’organisation de la campagne, elles entraînent peu d’engagements par rapport au budget global d’un candidat (pour mémoire le meeting de Sarkozy à Villepinte est estimé à 3 millions d’euros, celui de Mélenchon à la Bastille à 80 000€).
Il est aussi essentiel que cet engagement sur l’accessibilité soit  partagé par l’ensemble des acteurs de la vie politique française (qu’on soit d’accord ou pas avec les opinions politiques qu’ils expriment) afin que les électeurs sourds ou malentendants ne soient pas réduits à faire leur choix entre les seuls candidats ayant organisé une campagne accessible et compréhensible pour eux.

Autrefois en matière de politique les sourds étaient influencés par leur entourage immédiat, souvent ils votaient comme leurs parents. Aujourd’hui, les meetings sont interprétés en lsf, cela représente un réel progrès.
L’interprète en langue des signes, passerelle entre deux communautés, est alors la clé pour que chaque sourd soit librement un citoyen à part entière, responsable et autonome.

* Je signale enfin que l’UNISDA a constitué un "Observatoire sur l’accessibilité électorale". Chaque semaine les sites des candidats sont observés à la loupe et jugés selon des critères pré-définis.
Voici les résultats pour la semaine du 19 au 25 mars : http://bit.ly/obsaccess