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L’interprète, passeur de signes

La langue des signes est soumise aux mêmes problèmes de création lexicale que toute autre langue, et ces problèmes se résolvent d’une manière identique : soit par emprunt à des langues des signes étrangères ou bien à la langue dominante, en l’occurrence le français par l’intermédiaire de la dactylologie, soit par création intrinsèque d’un néologisme ou néosimisme (comme nous l’avons déjà vu avec l’exemple du signe pour [schizophrénie] ).
Comme nous le soulignions, c’est seulement quand les sourds ont acquis un nouveau concept qu’alors ils créent le signe permettant de l’exprimer. En revanche si on crée artificiellement le signifiant (le signe gestuel) en premier, en "forçant la main" des sourds, ce signe ne survit pas à la naissance d’un doublon créé par les sourds eux-mêmes qui, lui, respectera le génie de la LSF.

Ce préambule pour rappeler que les interprètes en langue des signes ne sont pas (ou très rarement) des linguistes malgré leur excellente connaissance de la LSF ni, a fortiori, des membres de la communauté sourde même s’ils y ont des attaches plus ou moins fortes. Il n’est donc pas dans notre rôle d’imaginer, d’inventer des signes. Au contraire, nous devons faire attention à ne pas malmener cette langue, à la respecter et simplement à patienter. Car l’interdiction de la LSF en 1880 suite au Congrès de Milan pour une centaine d’années a eu comme conséquence (entre autres) une carence lexicale dans certains domaines où la LSF commence seulement à avoir accès.
Ainsi, je participais récemment à la Mairie de Paris à une commission sur l’accessibilité de la culture et nous avons dû rappeler qu’hélas la LSF aujourd’hui était encore très pauvre en vocabulaire sur les techniques picturales, les noms des périodes ou des mouvements artistiques…

C’est surtout un problème pour les interprètes qui, en attendant que les sourds créent de nouveaux signes, doivent faire des prouesses de paraphrases et de périphrases.
Par exemple il n’existe pas (à ma connaissance) un signe unique signifiant [euthanasie]. Nous devons donc passer par un "périsigne" comme "interrompre le traitement médical jusqu’à ce que mort s’en suive".
Interpréter correctement demande alors comme compétence supplémentaire de savoir jongler dans sa tête avec les définitions des termes pour qu’à tout moment si le signe relié à un concept n’existe pas on puisse le remplacer par la définition du terme en lien avec le contexte. C’est aussi pour cette raison qu’il faut faire confiance aux véritables professionnels (les interprètes/traducteurs diplômés) habitués à cette gymnastique plutôt qu’à des amateurs qui chercheront systématiquement à plaquer un signe (voire un code comme la première lettre du mot en français) sur un mot ; car la tentation est grande pour les pédagogues entendants qui enseignent directement en LSF, les interfaces ou les médiateurs (ou pire, toutes les personnes qui s’improvisent interprètes) d’inventer des signes. C’est tellement rassurant d’avoir toujours un signe en correspondance avec un mot !

Il faut ici préciser que cette carence lexicale est plus un problème pour l’interprète que pour les sourds eux-mêmes. En effet, les sourds ne sont pas avares de périphrases. De plus les langues des signes possèdent un caractère particulier que n’ont pas les langues vocales : la grande iconicité. Ce phénomène décrit par Christian Cuxac permet de faire passer de très nombreux concepts sans avoir recours au lexique standard (ou normé).

Pour revenir sur le processus de création, je vous propose de prendre l’exemple du signe [psychiatre] dont la genèse nous est racontée par Francis Jeggli dans un article qu’il a rédigé pour la revue Persée : "L’interprétation Français/LSF à l’Université (2003)" :

"Ce processus s’est répété pour d’autres concepts des centaines de fois depuis ces vingt dernières années. Voici un autre exemple de l’évolution d’un signe : il y a près de vingt ans il existait un signe qui pouvait se traduire littéralement par "celui qui voit à travers" pour signifier "psychiatre".

Ce signifiant désignait autant un psychiatre qu’un psychologue ou un psychanalyste. Plus les sourds ont eu accès aux études supérieures (éducateurs spécialisés, aides médicaux psychologique…), plus la stratification conceptuelle s’est affinée. Ainsi est d’abord apparu le signe [psychologue], fait avec les deux mains qui se superposent pour former grosso modo la lettre grecque : "psi".

Puis est apparu le signe [psychiatre] (correspondant cette fois exactement au français "psychiatre") : la main dominante rappelant le "P" de la dactylologie, se posait sur la tempe. Le choix de ce signe peut s’expliquer ainsi : l’emplacement de la tempe réfère à la zone de la psyché (par exemple, les signes [fou], [délirant], [rêve], [illusion], [hallucination], etc., se réalisent tous au niveau de la tempe) ; quant au "P", il provient de l’influence du français. C’est ce que l’on nomme l’initialisation d’un signe : la forme de la main correspond en dactylologie à la première lettre du mot en français.
Enfin, ce signe évolua encore pour se libérer de son influence française et devenir ce qu’il est aujourd’hui [psychiatre], avec la main en forme de "bec de canard", qui dérive de la configuration manuelle du verbe [soigner]. C’est donc là aussi un synthème dont la traduction littérale pourrait être : "… qui soigne la psyché".

Par ces créations linguistiques, on comprend qu’il existe  un danger d’émiettement dialectal du jargon universitaire. En effet certains néologismes ont bien suivi toutes les étapes décrites plus haut mais ne valent que dans une région, alors que d’autres signifiants nouveaux correspondant à une même référence voient aussi le jour à quelques centaines de kilomètres de distance, chaque communauté sourde locale créant ses propres signes."

C’est là que les interprètes vers la langue des signes française endossent (malgré eux pour certains) un rôle linguistique : en travaillant sur des zones géographiques étendues, en traduisant les journaux télévisés ou sur internet les dépêches de l’AFP comme le fait Websourd, en intervenant via la visio-interprétation, ils participent pleinement à la diffusion des nouveaux signes  les faisant parcourir des centaines de kilomètres en quelques secondes ou quelques minutes grâce aux nouvelles technologies.
Cette fonction (cachée) de passeur de signes est donc fondamentale : en recensant les signes existants pour exprimer telle ou telle idée ou concept pour ne conserver que le ou les plus courants ou à leur yeux les plus signifiants, ils préservent l’unité nationale de la LSF et permettent au communautés sourdes isolées de s’approprier les nouveaux signes créés par d’autres sourds.

Des films X bientôt traduits en LSF ?

Les problématiques liées à l’accessibilité se nichent parfois dans des endroits inattendus.

C’est ainsi qu’un réalisateur de films pornos, Ben Leton, auparavant acteur pour les Studios Dorcel a décidé de rendre accessible aux sourds et malentendants les DVD qu’il produit avec sa nouvelle société, FishTime Production.

films X

Il explique son projet dans une interview publiée par le magazine Porn’Hot Movies :

"Dès mon plus jeune âge j’ai été confronté à la surdité, mon frère cadet étant sourd. On parle toujours d’accessibilité pour les grands événements, les interviews présidentielles, les journaux télévisés mais jamais pour les plaisirs privés. D’ailleurs le débat actuel sur les assistantes sexuelles montre bien la gêne qu’on éprouve avec ces sujets. Mais pourquoi le plaisir des autres, la jouissance ne devrait pas être accessible ? Il y aurait donc des films dit "intellos" accessibles et des films pornos dont on devrait avoir honte et surtout ne pas les montrer aux sourds ?
Je ne suis pas d’accord et c’est pourquoi, étant aujourd’hui producteur de films X j’ai voulu que mon frère et avec lui tous les sourds puissent voir et comprendre ces films.

Au départ on avait simplement imaginé les sous-titrer mais cela ne convenait pas. En effet souvent l’action se passe en bas de l’écran et les phrases qui s’affichaient gênaient la vision. De plus, écrire de longs "haaaaa hoooooo huuuu ouiiiiiiiii" est redondant avec l’image et les visages des acteurs. Inutile d’écrire leurs cris quand ils jouissent, cela se voit à l’écran !

Avec mon frère, qui me conseille sur cette opération, on a donc pensé faire comme dans les films en noir et blanc du début du XXème et les fameux panneaux qui expliquaient l’action.
Mais en utilisant les technologies d’aujourd’hui.

Par exemple une personne sourde regarde "Amour quéquettes et fantaisies". Si elle est perdue dans l’histoire, qu’elle ne comprend pas pourquoi Gary trompe Emily avec Pétula elle peut alors mettre en pause et sélectionner dans le menu "interprète LSF" qui aussitôt apparait et traduit la scène à venir ou passée. De plus des sous-titres "allégés" c’est à dire débarrassés des onomatopée seront également disponibles dans le menu du DVD."

Intéressant projet dont j’attends avec impatience de voir le résultat final (n’ayant malheureusement pas été contacté pour assurer l’interprétation des différentes scènes d’action).

D’après cet article, les premiers DVD seront disponibles fin juin et téléchargeables directement sur le site de FishTime Production.

Journal de l’AFILS n°83

Après quelques vicissitudes, le numéro 83 du Journal de l’AFILS (Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes) est enfin disponible.

À noter, dans ce numéro, la présence d’un dossier très complet sur les SCOP, structure juridique fréquemment choisie par les services d’interprètes F/LSF et un article passionnant sur "le décalage en interprétation vers la langue des signes".

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .

Ce numéro est aussi le dernier qui est publié sous la houlette de l’actuel comité de rédaction composé de Thibaut Dalle, Estelle Eckert-Poutot, Isabelle Guicherd, Fabienne Jacquy et Sabine Montier.
Après plusieurs années d’investissement personnel pour garantir une diffusion régulière de cette publication, certains de ses membres veulent prendre le large et voguer vers de nouveaux horizons.
Alors bon vent à eux, et bienvenus à ceux qui reprennent la barre !

83/1

 

83/2

Lydia Callis, a star is born !

Lydia Callis, l’interprète officielle en langue des signes américaine (ASL) du maire de New-York, est devenue en quelques heures une véritable star aux États-Unis tandis que sévissait la tempête Sandy.
Lors des conférences de presse télévisée durant lesquelles Michael Bloomberg, solennellement, mettait en garde ses concitoyens sur les risques à venir et énonçait les mesures à prendre pour se protéger, Lydia Callis traduisait ses propos avec beaucoup d’enthousiasme comme vous pouvez le constater dans la vidéo.

Selon de nombreux journalistes ou internautes, le contraste saisissant entre le maire un peu guindé et l’interprète avec son style très expressif offrait aux new-yorkais une sympathique éclaircie tandis que s’abattaient des trombes d’eau sur la ville.
Ainsi que le rapporte le New-York Times, dans "ce flot d’informations décrivant les ravages causés par la tempête Sandy il y avait peu de place pour la joie sauf s’il vous arrivait d’apercevoir Lydia Callis en action à côté du maire".

Peu d’interprètes en langue des signes accèdent à la gloire (ce qui est normal, nous sommes là pour traduire des échanges, pas pour nous mettre en avant). On nous remarque en début de conférence ou de l’intervention que nous traduisons ("mais c’est qui ce type qui agite ses mains à coté de l’orateur?") puis on nous oublie.
Qu’un interprète soit connu par son nom est exceptionnel. Il y a eu bien sûr Leslie Grange, la "fausse interprète" britannique qui voyait des zombies partout et aux Etats-Unis on peut citer Jack Jason qui a atteint une certaine notoriété en tant qu’interprète de l’actrice Marlee Matlin tandis qu’elle participait aux émissions "The Celebrity Apprentice" ou "Dancing with the Stars".

Autre nouveauté, pour Lydia Callis, sa célébrité est née grâce aux réseaux sociaux. Par exemple, il a suffi d’une ou deux apparitions sur les chaines de télévision américaines pour qu’aussitôt un Tumblr, avec une sélection de photos (plus ou moins drôles) d’elle en action soit crée.

Sur Twitter (comme le montrent les captures d’image ci-dessous) on chante ses louanges, on s’étonne de ses expressions faciales, on s’amuse de ses grands gestes à côté d’un maire très sérieux. Ses fans se disent hypnotisés, d’autres lui déclarent leur amour, ils affirment qu’ils pourraient la regarder pendant des heures…

Au-delà de ces remarques amusantes et de cette gloire éphémère, il faut surtout saluer sa présence continue au coté du maire en ces moments importants. Grâce à elle, des millions d’américains sourds ou malentendants ont pu comprendre les recommandations formulées par leur maire et prendre les précautions utiles.

Les autorités françaises feraient bien de s’en inspirer comme le rappelle justement Olical22 sur Twitter.

Nous sommes tous des citoyens français, devant les catastrophes nous sommes tous égaux, il serait donc logique que nous soyons également tous égaux quant à l’accessibilité de l’information.

Or aujourd’hui, en France, cela n’est pas le cas. Une collègue parisienne me racontait ainsi qu’en 2001, après l’explosion de l’usine AZF, les sourds de Toulouse n’ont rien compris à ce qui se passait. Pourtant à la télévision il y avait des direct, des flashs infos… Mais ni sous-titrés ni traduits en LSF.
En 10 ans la situation n’a que peu évolué. Seul un journal matinal sur France 2 est traduit en LSF (plus un sur chacune des chaines d’infos en continu) et même les allocutions du Président de la République ne sont pas interprétées en direct (excepté les vœux du 31 décembre) car, nous explique-t-on, cela "ne ferait pas joli à l’écran".

Interprète en langue des signes : la voix des mains

C’est sous ce joli titre que Laurence Merland, journaliste au magazine L’École des Parents a rédigé un bel article présentant notre métier "méconnu du grand public, qui exige à la fois une stricte neutralité et un fort engagement". Pour cela elle a interviewé cinq interprètes F/LSF (dont moi-même) qui éclairent certains aspects de cette profession.

Je vous en propose une copie et vous encourage à acheter la revue qui propose également un dossier passionnant intitulé "Des Rituels à Réinventer".

© L’Ecole des Parent – N°597 – Juillet/Septembre 2012

 

"Signatures" fête ses 1 an !

Je vous en avais rapidement parlé lors de ma série de billets sur l’histoire de l’interprétation en LSF des journaux télévisés : dans l’ouest de la France deux journaux télévisés régionaux sont traduits en langue des signes française par des interprètes diplômées permettant ainsi un décryptage de l’actualité régionale (politique, sportive, culturelle) pour le public sourd.

L’article était court, l’expérience débutait.

Plus de 365 jours se sont écoulés et récemment j’ai été contacté par François Gibert, journaliste à France 3 Poitou-Charentes et pilote de cette émission hebdomadaire. Face à son enthousiasme communicatif, j’ai décidé de faire un billet plus conséquent qui aurait pu également s’intituler :

"3 questions pour une bougie"

Un/ "Signatures" est un journal hebdomadaire de cinq minutes entièrement signé en LSF (langue des signes française), sur l’antenne de France 3 Poitou-Charentes. Depuis un an, deux éditions différentes sont diffusées, l’une dans le journal du samedi à midi et l’autre dans le journal du samedi à 19h. Vous êtes le rédacteur en chef de ce projet original et à ce titre vous sélectionner les infos qui seront développées. Comment effectuez-vous ce choix, la ligne éditoriale est-elle pensée en fonction du public auquel vous vous adressez ?

François Gibert : les personnes sourdes souffrent d’un déficit d’informations évident d’où de fortes lacunes dans leurs connaissances sur le monde qui les entoure. Aussi la ligne éditoriale de "Signatures" se doit d’être claire : une information générale d’intérêt collectif associée à une dimension didactique de l’info, une mise en perspective. Il ne sert à rien de proposer une information ponctuelle sans expliquer son histoire, le pourquoi et/ou le comment. Cette émission a donc également un rôle "pédagogique" : donner un maximum de clés pour comprendre la société dans laquelle nous vivons afin de ne pas se sentir exclu. D’ailleurs au départ, le projet de l’émission s’appelait "Le monde à portée de vue".

Nous ne lançons pas des reportages spécifiques à "Signatures". Tous ceux qui sont diffusés dans les deux éditions hebdomadaires ont été réalisés pour d’autres émissions. Simplement, ils sont retravaillés afin qu’ils soient compréhensibles par tous ; non pas que les reportages diffusés sont incompréhensibles, mais il faut adapter mon langage à la traduction : débit plus lent, phrases courtes dans un français simple, sans lourdeur ni métaphore ; écrire d’une manière chronologique, sans retour en arrière ni parenthèse. J’évite aussi les noms propres et les termes trop techniques (que d’ailleurs la plupart des téléspectateurs ne comprennent pas).

Voici comment je travaille : chaque jour de la semaine, je regarde les conducteurs des journaux de F3 Poitou-Charentes et d’Atlantique (le JT local de F3 La Rochelle) et je "fais mes courses". Mon choix s’effectue en fonction de l’intérêt du moment, de l’actualité…
Je revendique ces choix, je les assume et bien sur j’ai une totale liberté pour mener cette sélection. Souvent ce qui me guide c’est de privilégier un reportage qui traite d’un problème (ou d’une solution) qui touche de près la vie quotidienne des citoyens (sourds ou pas). Par exemple l’ouverture d’une nouvelle maternité, le principe des élections primaires au PS, la journée nationale de dépistage du cancer du sein… plutôt qu’un reportage sur le braquage d’une banque ou sur un accident de la route.

J’essaye aussi de toujours glisser une info plus culturelle comme une nouvelle exposition, l’ouverture d’un musée, la création d’un spectacle de danse. Seule contrainte : éviter un spectacle qui sollicite l’ouïe.

Enfin lorsque durant la semaine un reportage aborde un problème ou une thématique directement lié à la surdité, il entre tout naturellement dans le magazine. Ce fut le cas avec la menace de fermeture d’une classe accueillant des enfants sourds ou malentendants.

Mais je refuse de m’adresser exclusivement à la population sourde. Ce serait à mon avis une grave erreur éditoriale et ne ferait que renforcer l’idée de ghetto ou d’exclusion. Preuve supplémentaire qu’il ne faut pas hésiter à ouvrir ce journal vers d’autres publics, beaucoup de personnes entendantes me disant combien l’émission est intéressante et surtout qu’ils "comprennent tout !".

Deux/ Vous avez sélectionné les sujets, à présent intéressons-nous au travail des trois interprètes Cécile Pinault-Chevallier, Mylene Calvet et Maud Thibault qui interviennent à tour de rôle. Comment s’approprient-elles ce journal, ont-elles la possibilité de s’entrainer avant l’enregistrement de l’émission, avez-vous des contacts avec elles ?

François Gibert : Une fois les textes écrits, nous effectuons le montage de la bobine, pour produire un "tout images" d’une durée de 5’ à 5’30’’ . C’est ce "tout images" que l’interprète va visionner depuis chez elle (grâce à un lien privé Youtube que je lui communique) et sur lequel elle va s’entrainer, réfléchir à des stratégies d’interprétation, rechercher des signes qu’elle pourrait ignorer…
Parallèlement à ce support visuel je lui envoie les textes par mail. Les premiers arrivent le mercredi midi, le reste jeudi midi.

L’émission s’enregistre le vendredi vers 16h dans un studio télévisé. L’interprète qui doit officier arrive à 14h ce qui lui laisse deux heures pour peaufiner son travail dans un bureau, au calme. Souvent elle et moi discutons. Elle me fait part d’une idée, me demande un éclaircissement sur un passage ambigu, m’explique une difficulté qu’elle a pu rencontrer.

L’enregistrement des deux éditions se fait l’une à la suite de l’autre. Parfois en une prise unique, parfois en plusieurs il n’y a pas de règle. Quoi qu’il arrive, l’interprète est toujours seule décisionnaire dans l’appréciation de son travail. Et nous recommençons jusqu’à ce qu’elle soit pleinement satisfaite du résultat et qu’elle le valide.
Nous préférons enregistrer l’émission la veille plutôt que la réaliser en direct le samedi : c’était trop lourd à mettre en place et nous risquions d’avoir une émission de moins bonne qualité.

Trois/ Connaissez-vous les audiences que réalisent ces émissions, considérez-vous que c’est un succès qui devrait permettre d’envisager de nouvelles étapes ?

François Gibert : Les retours sont bons (aussi bien chez les sourds que chez les entendants) et les statistiques de visionnage via internet soulignent l’intérêt porté à ces émissions. Néanmoins il ne faut pas se focaliser sur les chiffres. Nous sommes une chaîne de Service Public et cette émission remplit parfaitement son rôle à savoir "rendre service au public".

Je suis actuellement en contact avec des partenaires de France Télévision pour développer "Signatures" sous forme de blog, en plus de sa diffusion sur l’antenne de France 3. Ce blog pourrait reprendre le contenu des deux émissions diffusées sur France3 Poitou-Charentes en ajoutant des infos nationales qui ont été développées par d’autres bureaux régionaux et d’informations internationales (en partenariat avec France3 Sat, bureau lyonnais qui travaille en réseau avec les télévisions du monde entier).
Il serait aussi question aussi de signer en LSF l’émission politique du Samedi matin.

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Vous habitez Marseille, Strasbourg ou Paris et vous enragez de ne pas pouvoir regarder ces émissions traduites en langue des signes française ?
Heureusement grâce aux nouvelles technologies, il existe plusieurs solutions :

Ces éditions sont visibles sur le site "Signatures" de France 3 Poitou-Charentes.

Les vidéos sont également mises en ligne sur le site dailymotion :

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et sur le site youtube :

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Enfin "Signatures" possède sa page Facebook, évidemment !

Natalia Dmitruk, une histoire vraie

Note :
Mon billet précédent qui relatait l’histoire farfelue d’une interprète en langue des signes qui voyait des zombies radioactifs ayant été largement repris par des journalistes n’ayant pas vérifié l’information, je préfère signaler, dès le titre, que ce qui va suivre s’est réellement passé.

Sinon j’aurais pu choisir d’intituler cet article : "Déontologie versus désobéissance civique, un cas de conscience intéressant" (mais c’était un peu long comme accroche).

Si l’histoire de Leslie Grange était imaginaire, il est pourtant déjà arrivé que des interprètes en langue des signes soient licenciés pour s’être permis de glisser leur opinion personnelle durant leur travail à la télévision. Ce fut, par exemple, le cas en Ukraine en 2004 durant la "Révolution Orange".

A cette époque Natalia Dmitruk est interprète en langue des signes ukrainienne pour une chaîne de télévision d’Etat.
Fervente partisan du candidat de l’opposition, elle décida un matin de nouer un ruban orange à son poignet, signe de soutien à la révolution qui débutait.
Ce même jour, lors du journal de midi qu’elle traduisait, était annoncé la victoire du candidat officiel Victor Ianoukovitch sur celui de l’opposition Victor Iouchtchenko.
Dans sa petite lucarne en bas à droite de l’écran, Natalia Dmitruk s’éloigne alors rapidement du discours officiel de la présentatrice aux ordres du gouvernement et commence à signer : "On vous ment. Les chiffres de la commission électorale sont faux. Victor Iouchtchenko est notre président. Soutenons-le". Puis elle reprend la traduction du reportage. Avant d’ajouter en conclusion du journal : "Je n’avais plus le cœur de vous mentir. Plus jamais, je ne le ferai. Je vous dis au revoir, mes chers téléspectateurs, peut-être ne nous reverrons-nous plus".
Plus tard elle expliquera à une journaliste de Libération que "laisser mes téléspectateurs dans l’ignorance aurait été les condamner à rester dans leur ghetto".

C’est ainsi que le mercredi 24 novembre 2004, Natalia Dmitruk, est passée subitement d’obscure traductrice en langue des signes de la chaîne d’Etat ukrainienne UT-1 à héroïne de la "Révolution Orange".
Quelques minutes après sa prestation, un téléspectateur furieux appella la chaîne pour protester. La rédaction, qui ne s’était rendu compte de rien, lui demanda de raconter précisément ce qu’elle avait "traduit".
Très vite, la nouvelle se répandit jusqu’à la place de l’Indépendance, au centre de Kiev, où les manifestants affluaient depuis le second tour de la présidentielle. Dénonçant les fraudes du pouvoir, ils avaient installé des tentes orange où ils avaient décidés à camper jusqu’à la reconnaissance de la victoire de Iouchtchenko. Le soir même, la chaîne 5, la seule d’opposition retransmise sur grand écran place de l’Indépendance, diffusa les images de la "traduction" de Natalia.

Surtout, par son acte de rébellion, elle a incité les 250 journalistes de la rédaction à réclamer eux aussi le droit de dire la vérité et à exiger dans tous les médias une couverture plus équilibrée de la situation politique ce qui permit lors de l’élection présidentielle suivante à Iouchtchenko d’être déclaré vainqueur.

Pour son action courageuse, Dmytruk a reçu le prix John Aubuchon pour la liberté de la presse. Durant la cérémonie, elle expliqua : "après chaque émission où je traduisais en langue des signes je me sentais comme salie par ces informations mensongères, je voulais me laver les mains. Alors, sans le dire à personne, j’ai été chercher au fond de moi-même la force pour oser faire ce que me dictait ma conscience".

Peu après, le président de la chaîne de télévision a supprimé le service des interprètes en langue des signes forçant Natalia Dmitruk à démissionner pour rejoindre une chaîne concurrente, Canal 1+1.

Bien sûr on pourrait discuter des heures sur ce "cas d’école" qui enfreint délibérément le code déontologique auquel est soumis tout interprète en particulier le devoir de fidélité et de neutralité.
Certains diront : oui l’interprète a eu raison elle agissait "pour la bonne cause".
D’autres répondront : de quel droit un interprète décide qu’une cause est juste ou pas ?

Je dirais simplement que la situation était exceptionnelle et qu’on ne combat pas une dictature en respectant les règles.
Il faut donc, à mon avis, rendre hommage à la détermination et au courage de cette femme.

Une interprète en langue des signes victime de zombies

Une célèbre interprète en langue des signes anglaise, Leslie Grange (32 ans) a été récemment licenciée après avoir travaillé durant sept années sur une des chaînes de télévision de la BBC rapporte le site internet anglais The Poke.
En effet, de nombreux sourds l’ont accusée de brouiller les informations, d’inventer des faits imaginaires, bref de traduire n’importe comment sans aucune fidélité au discours original.

A la suite de son renvoi, Leslie Grange a cherché à expliquer son comportement inapproprié par "des difficultés personnelles et une lassitude  professionnelle qui s’est instaurée au fil des ans".  Alors au cours des six mois, elle s’est amusée à donner aux téléspectateurs sourds une version très différente de l’originale, à déformer la réalité grâce à sa folle imagination

Un responsable de la BBC raconte : "des courriers suspicieux écrits par des spectateurs sourds déconcertés ont commencé à nous arriver peu après le tremblement de terre au Japon. Ainsi des mails nous signalaient que des journalistes de la BBC  auraient affirmé (en réalité c’était l’interprète qui traduisait n’importe quoi) que des zombies radioactifs avaient été aperçus près de la centrale nucléaire de Fukushima.
Au début, nous n’y avons pas prêté attention, nous pensions qu’il s’agissait d’un vaste canulars destiné à nous déstabiliser.
Puis nous avons reçu de nouveaux mails d’autres personnes sourdes qui  s’inquiétaient de savoir si Rebekah Brooks (une célèbre journaliste anglaise) était réellement soupçonnée d’avoir violé un singe.
Ensuite on nous demandait si la BBC avait vraiment annoncé que le Premier ministre avait promis aux adolescents que désormais ils n’auraient plus rien à payer, que pour eux tout serait gratuit.
C’est alors que nous avons compris qu’il y avait un problème avec le travail de Leslie Grange."

"Je tiens à m’excuser auprès de tous les membres de la communauté sourde" a déclaré aux journalistes l’interprète -fautive- en langue des signes. Pourtant, a-t-elle perfidement ajouté "quand j’ai traduit (pour rire) que David Cameron disait à Barack Obama votre profil d’homme d’Etat laisse mon zizi tout mou, je pense que je n’étais pas si loin de la vérité".

Cette anecdote très "british humour" (qui est, à mon avis, plus une histoire drôle qu’une histoire vraie…), tout comme l’était celle de l’interprète de la Mafia new-yorkaise est cependant un bon exemple de "la tentation pour l’interprète d’utiliser sa position toute-puissante pour manipuler une situation à sa guise" ainsi que l’écrit Céline Graciet, interprète français/anglais sur son blog, Nakedtranslations (et qui a révélé cet article via sa page Twitter).
Elle poursuit : "il peut être très difficile de rester dans son rôle de plate-forme de conversion neutre et de proscrire toute intervention personnelle.
Pendant les projets sur lesquels je travaille depuis un certain temps, et que je connais comme le fond de ma poche, je suis parfois tentée de donner les réponses aux questions posées, au lieu de relayer d’abord la question, puis la réponse, afin de gagner du temps et de travailler plus efficacement.
J’ai d’ailleurs constaté que je n’étais pas la seule à avoir du mal à maîtriser mes instincts pendant un atelier d’une journée, où j’étais chargée avec une autre interprète d’aider de petits groupes de Français et d’Anglais à planifier leur travail pour la session de l’après-midi. À un moment, j’ai été horrifiée d’entendre ma collègue participer à l’organisation du travail, donner son avis sur le partage des tâches entre les participants et sur les personnes les mieux placées pour faire telle et telle chose.
C’était bien entendu inapproprié, mais il peut être très difficile de ne pas s’immiscer dans la conversation quand les progrès sont lents et qu’on pense avoir une solution à proposer"
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Une belle illustration des deux articles du Code déontologique de l’Afils que je vous ai précédemment présentés, la fidélité et la neutralité et qui montre que quelles que soient les langues de travail, les problématiques restent les mêmes.

Au commencement était le verbe…

Tout comme Jésus-Christ qui nous mettait en garde contre les charlatans et autres faux prophètes, "gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtement de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs" Matthieu 7:15, il faut se méfier des "faux interprètes" en langues des signes française.
Ce n’est pas parce qu’une personne est placée dans le coin d’un écran de télévision qu’il faut en déduire que c’est un interprète en LSF.
En ce domaine il n’y a pas de miracle, être interprète c’est un métier qui s’apprend et devoir le répéter sans cesse relève du chemin de croix pour nous autres professionnels.

La preuve ci-dessous.

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Pour cette jeune fille transfigurée en haut à gauche manifestement les voies de l’interprétation en langue des signes française sont impénétrables. D’ailleurs elle ne s’exprime pas en LSF mais dans un français signé de très mauvaise qualité.

Cela n’est guère charitable mais, si je coupe le son et que je traduis les 30 premières secondes cela donne : "Content vous voir mon rendez-vous dimanche L octobre dans l’église P O C C là ensemble toi je réponds mets en garde évolution, mets en garde évolution mot église cherche question réponse …". Bref, c’est apocalyptique.

Je m’arrête et même si on m’a appris qu’avant de voir "la paille qui est dans l’oeil de ton frère, n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton oeil ?" Matthieu 7:3  comment ne pas s’offusquer d’un tel résultat. Il aurait mieux valu relire et méditer l’épître de Paul aux Corinthiens : "s’il n’y a point d’interprète, qu’on se taise dans l’Église, et qu’on parle à soi-même et à Dieu" 1 Cor 15:28.

Surtout, et plus sérieusement, pourquoi se permet-on publiquement de malmener ainsi cette langue (des signes) ? N’est-ce pas là humilier une communauté, une culture ? Accepterions-nous que notre propre langue soit interpréter avec tant de fautes dans un jargon aussi incompréhensible ? Peux-t-on imaginer voir à la télévision une traduction d’un si piètre niveau vers l’anglais, l’espagnol ou le chinois ?
On peut en douter et, contrairement à Ponce Pilate, il ne faut pas s’en laver les mains (Matthieu 27:24), mais affirmer que ce n’est pas mieux que rien mais que c’est pire que tout.
Il faut en outre cesser de croire que l’interprète en langue des signes est une "âme charitable" qui prête son concours à une situation où les intervenants se comprennent mal. Son rôle, son métier est de permettre les échanges de pensées, en transmettant fidèlement dans une langue un message prononcé dans une autre.

Ou bien, choisissons la solution radicale mise en œuvre par le Christ : "On lui amena un sourd, qui avait de la difficulté à parler, et on le pria de lui imposer les mains. Il le prit à part loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et lui toucha la langue avec sa propre salive; puis, levant les yeux au ciel, il soupira, et dit: Ephphatha, c’est-à-dire, ouvre-toi. Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia, et il parla très bien". Marc 7:32-35.

Journal de l’AFILS n°80

Aussi ponctuel qu’un Père Noël au mois de décembre, le journal (trimestriel) de l’Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes (Afils) n°80 vient de paraître avec en couverture Olivier Calcada, traducteur expérimenté chez Websourd.
Et c’est logique car ce numéro s’intéresse justement aux traducteurs sourds (comment ils appréhendent leur métier, quelles formations ils ont suivies…).

Également dans ce numéro un voyage chez nos collègues interprètes canadiens et une étude sur l’enregistrement vidéo ou comment les interprètes en langue des signes se confrontent à leur image filmée.

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .