Archives de Tag: lsf

L’interprète, passeur de signes

La langue des signes est soumise aux mêmes problèmes de création lexicale que toute autre langue, et ces problèmes se résolvent d’une manière identique : soit par emprunt à des langues des signes étrangères ou bien à la langue dominante, en l’occurrence le français par l’intermédiaire de la dactylologie, soit par création intrinsèque d’un néologisme ou néosimisme (comme nous l’avons déjà vu avec l’exemple du signe pour [schizophrénie] ).
Comme nous le soulignions, c’est seulement quand les sourds ont acquis un nouveau concept qu’alors ils créent le signe permettant de l’exprimer. En revanche si on crée artificiellement le signifiant (le signe gestuel) en premier, en "forçant la main" des sourds, ce signe ne survit pas à la naissance d’un doublon créé par les sourds eux-mêmes qui, lui, respectera le génie de la LSF.

Ce préambule pour rappeler que les interprètes en langue des signes ne sont pas (ou très rarement) des linguistes malgré leur excellente connaissance de la LSF ni, a fortiori, des membres de la communauté sourde même s’ils y ont des attaches plus ou moins fortes. Il n’est donc pas dans notre rôle d’imaginer, d’inventer des signes. Au contraire, nous devons faire attention à ne pas malmener cette langue, à la respecter et simplement à patienter. Car l’interdiction de la LSF en 1880 suite au Congrès de Milan pour une centaine d’années a eu comme conséquence (entre autres) une carence lexicale dans certains domaines où la LSF commence seulement à avoir accès.
Ainsi, je participais récemment à la Mairie de Paris à une commission sur l’accessibilité de la culture et nous avons dû rappeler qu’hélas la LSF aujourd’hui était encore très pauvre en vocabulaire sur les techniques picturales, les noms des périodes ou des mouvements artistiques…

C’est surtout un problème pour les interprètes qui, en attendant que les sourds créent de nouveaux signes, doivent faire des prouesses de paraphrases et de périphrases.
Par exemple il n’existe pas (à ma connaissance) un signe unique signifiant [euthanasie]. Nous devons donc passer par un "périsigne" comme "interrompre le traitement médical jusqu’à ce que mort s’en suive".
Interpréter correctement demande alors comme compétence supplémentaire de savoir jongler dans sa tête avec les définitions des termes pour qu’à tout moment si le signe relié à un concept n’existe pas on puisse le remplacer par la définition du terme en lien avec le contexte. C’est aussi pour cette raison qu’il faut faire confiance aux véritables professionnels (les interprètes/traducteurs diplômés) habitués à cette gymnastique plutôt qu’à des amateurs qui chercheront systématiquement à plaquer un signe (voire un code comme la première lettre du mot en français) sur un mot ; car la tentation est grande pour les pédagogues entendants qui enseignent directement en LSF, les interfaces ou les médiateurs (ou pire, toutes les personnes qui s’improvisent interprètes) d’inventer des signes. C’est tellement rassurant d’avoir toujours un signe en correspondance avec un mot !

Il faut ici préciser que cette carence lexicale est plus un problème pour l’interprète que pour les sourds eux-mêmes. En effet, les sourds ne sont pas avares de périphrases. De plus les langues des signes possèdent un caractère particulier que n’ont pas les langues vocales : la grande iconicité. Ce phénomène décrit par Christian Cuxac permet de faire passer de très nombreux concepts sans avoir recours au lexique standard (ou normé).

Pour revenir sur le processus de création, je vous propose de prendre l’exemple du signe [psychiatre] dont la genèse nous est racontée par Francis Jeggli dans un article qu’il a rédigé pour la revue Persée : "L’interprétation Français/LSF à l’Université (2003)" :

"Ce processus s’est répété pour d’autres concepts des centaines de fois depuis ces vingt dernières années. Voici un autre exemple de l’évolution d’un signe : il y a près de vingt ans il existait un signe qui pouvait se traduire littéralement par "celui qui voit à travers" pour signifier "psychiatre".

Ce signifiant désignait autant un psychiatre qu’un psychologue ou un psychanalyste. Plus les sourds ont eu accès aux études supérieures (éducateurs spécialisés, aides médicaux psychologique…), plus la stratification conceptuelle s’est affinée. Ainsi est d’abord apparu le signe [psychologue], fait avec les deux mains qui se superposent pour former grosso modo la lettre grecque : "psi".

Puis est apparu le signe [psychiatre] (correspondant cette fois exactement au français "psychiatre") : la main dominante rappelant le "P" de la dactylologie, se posait sur la tempe. Le choix de ce signe peut s’expliquer ainsi : l’emplacement de la tempe réfère à la zone de la psyché (par exemple, les signes [fou], [délirant], [rêve], [illusion], [hallucination], etc., se réalisent tous au niveau de la tempe) ; quant au "P", il provient de l’influence du français. C’est ce que l’on nomme l’initialisation d’un signe : la forme de la main correspond en dactylologie à la première lettre du mot en français.
Enfin, ce signe évolua encore pour se libérer de son influence française et devenir ce qu’il est aujourd’hui [psychiatre], avec la main en forme de "bec de canard", qui dérive de la configuration manuelle du verbe [soigner]. C’est donc là aussi un synthème dont la traduction littérale pourrait être : "… qui soigne la psyché".

Par ces créations linguistiques, on comprend qu’il existe  un danger d’émiettement dialectal du jargon universitaire. En effet certains néologismes ont bien suivi toutes les étapes décrites plus haut mais ne valent que dans une région, alors que d’autres signifiants nouveaux correspondant à une même référence voient aussi le jour à quelques centaines de kilomètres de distance, chaque communauté sourde locale créant ses propres signes."

C’est là que les interprètes vers la langue des signes française endossent (malgré eux pour certains) un rôle linguistique : en travaillant sur des zones géographiques étendues, en traduisant les journaux télévisés ou sur internet les dépêches de l’AFP comme le fait Websourd, en intervenant via la visio-interprétation, ils participent pleinement à la diffusion des nouveaux signes  les faisant parcourir des centaines de kilomètres en quelques secondes ou quelques minutes grâce aux nouvelles technologies.
Cette fonction (cachée) de passeur de signes est donc fondamentale : en recensant les signes existants pour exprimer telle ou telle idée ou concept pour ne conserver que le ou les plus courants ou à leur yeux les plus signifiants, ils préservent l’unité nationale de la LSF et permettent au communautés sourdes isolées de s’approprier les nouveaux signes créés par d’autres sourds.

Des films X bientôt traduits en LSF ?

Les problématiques liées à l’accessibilité se nichent parfois dans des endroits inattendus.

C’est ainsi qu’un réalisateur de films pornos, Ben Leton, auparavant acteur pour les Studios Dorcel a décidé de rendre accessible aux sourds et malentendants les DVD qu’il produit avec sa nouvelle société, FishTime Production.

films X

Il explique son projet dans une interview publiée par le magazine Porn’Hot Movies :

"Dès mon plus jeune âge j’ai été confronté à la surdité, mon frère cadet étant sourd. On parle toujours d’accessibilité pour les grands événements, les interviews présidentielles, les journaux télévisés mais jamais pour les plaisirs privés. D’ailleurs le débat actuel sur les assistantes sexuelles montre bien la gêne qu’on éprouve avec ces sujets. Mais pourquoi le plaisir des autres, la jouissance ne devrait pas être accessible ? Il y aurait donc des films dit "intellos" accessibles et des films pornos dont on devrait avoir honte et surtout ne pas les montrer aux sourds ?
Je ne suis pas d’accord et c’est pourquoi, étant aujourd’hui producteur de films X j’ai voulu que mon frère et avec lui tous les sourds puissent voir et comprendre ces films.

Au départ on avait simplement imaginé les sous-titrer mais cela ne convenait pas. En effet souvent l’action se passe en bas de l’écran et les phrases qui s’affichaient gênaient la vision. De plus, écrire de longs "haaaaa hoooooo huuuu ouiiiiiiiii" est redondant avec l’image et les visages des acteurs. Inutile d’écrire leurs cris quand ils jouissent, cela se voit à l’écran !

Avec mon frère, qui me conseille sur cette opération, on a donc pensé faire comme dans les films en noir et blanc du début du XXème et les fameux panneaux qui expliquaient l’action.
Mais en utilisant les technologies d’aujourd’hui.

Par exemple une personne sourde regarde "Amour quéquettes et fantaisies". Si elle est perdue dans l’histoire, qu’elle ne comprend pas pourquoi Gary trompe Emily avec Pétula elle peut alors mettre en pause et sélectionner dans le menu "interprète LSF" qui aussitôt apparait et traduit la scène à venir ou passée. De plus des sous-titres "allégés" c’est à dire débarrassés des onomatopée seront également disponibles dans le menu du DVD."

Intéressant projet dont j’attends avec impatience de voir le résultat final (n’ayant malheureusement pas été contacté pour assurer l’interprétation des différentes scènes d’action).

D’après cet article, les premiers DVD seront disponibles fin juin et téléchargeables directement sur le site de FishTime Production.

5 formations pour devenir interprète en langue des signes

Régulièrement, dans les commentaires postés par les lectrices ou lecteurs de ce blog, on me reproche de dénigrer les interfaces, voire d’être insultant à leur égard.

Il est vrai que je suis mal à l’aise avec cette activité qui n’est encadrée par aucun diplôme, ni aucune formation. On y voit donc tout et souvent n’importe quoi.
Néanmoins, si des personnes veulent apprendre la langue des signes pour ensuite aider accompagner des personnes sourdes dans leurs démarches administratives, les guider dans les méandres des procédures judiciaires, leur expliquer le fonctionnement de Pôle Emploi, pourquoi pas ?
En revanche, il est malhonnête de s’auto-proclamer interprète en langue des signes uniquement parce qu’on pratique cette langue et d’endosser ce rôle d’interprète comme le font parfois des interfaces.

C’est pourquoi si vous souhaitez exercer la profession d’interprète Français/Langue des Signes Française, vous devez posséder l’un des diplômes requis.
En effet, avoir un bon niveau en langue des signes est une condition nécessaire mais pas suffisante pour devenir interprète. Pour exercer ce métier il faut suivre une formation de cinq années après le bac où en plus de parfaire votre expression en LSF et en français (qui sont les deux langues de travail), vous apprendrez à connaitre, comprendre et appliquer le code éthique (secret professionnel, fidélité, neutralité), vous étudierez  différentes stratégies d’interprétation (par exemple à vous décaler du discours original) , vous découvrirez ce que signifie déverbaliser, vous vous familiariserez avec la théorie des efforts…
De plus, de longues périodes de stage pratique auprès d’interprètes diplômés vous permettront d’acquérir les bases de ce métier.

Aujourd’hui en France 5 universités délivrent un diplôme d’interprète F/LSF reconnu pas l’AFILS (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes).

Dans un mois débuteront les inscriptions alors si vous êtes tentés par ce métier, consultez les sites internet de ces universités et n’hésitez pas à les contacter pour d’autres informations.
Généralement pour postuler à l’examen d’entrée, on vous demande en plus de solides compétences en français et LSF, de posséder une licence, quelque soit sa spécialité.

carte formations

Université Paris 3 (ESIT) :
Centre Universitaire Dauphine (2ème étage)
Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75016 PARIS
Tel : 01 44 05 42 14
Lien vers le site Internet

Université Vincennes Saint-Denis (Paris 8) : 
2 rue de la Liberté 93526 SAINT-DENIS
Bât A, salle 144
Tel : 01 49 40 64 18
Lien vers le site Internet

Université de Toulouse Le Mirail (CETIM) :
Bâtiment 31- bureau LA 16
5 allées Antonio Machado 31058 TOULOUSE Cedex 9
Tel : 05 61 50 37 63
Lien vers le site Internet

Université Charles de Gaulle (Lille 3) :
UMR STL–bâtiment B
B.P. 60149 59653 VILLENEUVE D’ASCQ CEDEX
Tel : 03 20 41 68 87 ou 03 20 41 69 36
Lien vers le site Internet

Université de Rouen : 
rue Lavoisier
76821 Mont-Saint-Aignan Cedex
Tel : 0235146000
Lien vers le site Internet

Merci à Antony pour la carte

À chacun son signe

Récemment, alors que je devais interpréter en langue des signes française le journal de 20h sur LCI, je demandais via Twitter si quelqu’un connaissait le signe pour David Beckham.
En effet, pour l’interprète, l’irruption de noms de famille dans les discours qu’il traduit vers la LSF est souvent synonyme de décrochage, de perte de temps, de dépense inutile d’énergie.

Aussi, pour affronter cet obstacle nous utilisons différentes stratégies.

La première, la plus évidente et la plus fatigante, qui s’apparente à du transcodage, est simplement de dactylologier (ou épeler) le nom. Mais c’est long, fastidieux et la réception (compréhension) est souvent difficile surtout quand l’interprète est en tout petit au bas de l’écran de télévision ou bien si durant une conférence, la personne sourde est assise en haut de l’amphithéâtre.
Par exemple si pendant un journal télévisé je dois épeler Manuel Valls tout va bien (5 lettres) en revanche s’il s’agit de Pierre Moscovici ou pire de Najat Vallaud-Belkacem l’exercice se corse et mes doigts risquent rapidement de s’emmêler. Sans parler des célébrités étrangères qui ont toutes les chances de voir l’orthographe de leur nom écorché.

Seconde possibilité, remplacer le nom par le titre ou la fonction de la personne. On peut alors aisément mettre [Ministre des finances] à la place de Pierre Moscovici ou [Ministre des droits de la femme] pour Najat Vallaud-Belkacem.
L’interprète traduisant du sens, ce dernier est respecté puisque ces personnes sont mentionnées pour leur action (ou inaction) en tant que ministre, président de la République, maire…

Malheureusement si je choisis l’option 2 pour traduire David Beckham cela donne "joueur de football britannique" et c’est un peu vague. Mais si j’ajoute "récemment embauché au PSG pour une durée de 5 mois avec le maillot numéro 32"  je "sur-traduis" et c’est beaucoup trop long.

Heureusement il existe une troisième possibilité ce qu’ Yves Delaporte dans son ouvrage "Les Sourds c’est comme ça", appelle les "noms-signés".
Ainsi, il suffit qu’une personne (entendante) fréquente régulièrement la communauté sourde ou bien que la communauté sourde parle fréquemment d’une personnalité (homme/femme politique, artiste, sportif, intellectuel, personnage historique…), pour qu’elle se voit attribuer par cette communauté un "nom-signé".
Bien sur, chaque sourd a, en plus de son nom/prénom d’état-civil, son propre "nom-signé".

Ces "noms-signés" se construisent de bien des manières.

Le premier ensemble de "noms-signés" est à la fois le plus vaste et le plus hétéroclite : ils font référence à une caractéristique de l’individu nommé.
C’est d’abord l’aspect physique (incluant la coiffure, le vêtement et ses accessoires)  : [yeux en amande], [coupe de cheveux en brosse], [cicatrice sur le front], [pendentif dans le cou], [avant-bras poilu], [longues boucles d'oreille], [grosse joue], [baraqué] …
Exemple : pour désigner Nicolas Sarkozy on signera [sourcil en pointe].

On rencontre aussi quelques métaphores comme [girafe] pour une femme de haute taille, [nounours] pour un garçon rondouillard.

Viennent ensuite les "noms-signés" ayant un rapport avec une habitude, avec le caractère  : [sans cesse remue ses pieds], [timide], [roule en moto], [rêveur], [caresse ses cheveux], [rigole tout le temps]…
Logiquement pour Napoléon, on glissera sa main sur le ventre.
Ce peut être aussi une qualité comme le "nom-signe" de Zidane illustrant sa capacité à être partout sur le terrain de football.

On peut aussi trouver des "noms-signés" se référant à un événement, une anecdote, le meilleur exemple étant Jésus-Christ qu’on désigne par les trous dans ses paumes de main suite à sa crucifixion.

Jésus-ChristCliquez sur l’image pour voir la vidéo du signe Jésus-Christ en LSF

.
Enfin certains "noms-signés" rappellent l’origine géographique de la personne [asiatique] ou sa profession [artiste peintre].

De part leur acuité visuelle les sourds repèrent immédiatement le trait saillant d’un visage, le détail qui introduit une disharmonie, l’originalité d’un comportement. Ainsi on peut remarquer que les noms attribués aux personnages publics mettent souvent l’accent sur un trait que l’on retrouve dans les dessins satiriques de nos quotidiens comme ceux de Plantu dans le journal Le Monde. Par exemple [nez pointu] pour Jacques Chirac, [poches sous les yeux] pour Michel Rocard et [goitre proéminent] pour Edouard Balladur.

plantu

Cependant, ces noms, s’ils fonctionnent objectivement sur le mode de la caricature, ne traduisent en général aucune intention satirique et n’ont pas de connotation péjorative. Il ne sont pas là pour se moquer, rabaisser critiquer ou blesser.

C’est en particulier le cas de ceux qui peuvent surprendre par leur extrême franchise, voire leur crudité comme [gros nez], [yeux de travers] [dent du bonheur]…  Ils constatent simplement ce qui est, et permettent un repérage commode. Alors cessez de croire que Gérard Depardieu s’est enfui en Belgique vexé d’apprendre qu’en LSF il était désigné par [nez long et bosselé] !

Néanmoins reconnaissons que parfois l’attribution d’un «  nom-signé  » peut être malicieuse. Deux exemples : François Mitterrand est désigné par le signe vampire en référence à ses incisives qu’il a fait limer à la fin des années 80 et idem pour Ségolène Royal dont le premier "nom-signé" [royal] a été remplacé par [dents de devant rabotées] suite à ses opérations de chirurgie esthétique avant l’élection présidentielle de 2007.

Capture d’écran 2013-02-17 à 19.09.33cliquez sur l’image pour voir la vidéo du signe en LSF de Ségolène Royal

.

La seconde catégorie de "noms-signés" regroupe ceux qui ne sont rien d’autre que la traduction en LSF d’un patronyme ou d’un prénom français, lorsqu’ils se trouvent avoir une signification. Mme Leblanc pourra être désignée par le signe [blanc], Claire par le signe [claire]

C’est ainsi qu’en jouant sur l’homophonie que le signe pour Jack Lang est [langue], pour Bernard Tapie [tapis] et pour Alain Juppé [jupe].

Je vous laisse imaginer quel pourrait être le «  nom-signé  » de Néron  !

Enfin il arrive que pour une même personne plusieurs signes entrent en concurrence. C’est le cas par exemple pour François Hollande désigné soit par le signe du pays [Hollande] soit par les grains de beauté sur sa joue :

Il suffit de le savoir pour ne pas être surpris et commettre un contre-sens en traduisant par erreur que Valérie Trierweiler est amoureuse de la Hollande et non du président de la République !

Pour le jeune sourd le premier lieu où il peut recevoir un "nom-signé" est sa famille ou s’il nait dans une famille d’entendants l’école (ou l’internat).

Pour les entendants c’est beaucoup plus aléatoire. Le professeur de cours de LSF, le collègue sourd avec qui on travaille, son voisin de palier, le copain de son fils…
Le processus d’attribution n’est pas formalisé. A un moment, un ou plusieurs sourds vont remarquer que tel signe correspond bien à la personne et si ce choix est pertinent il se diffusera rapidement sur l’ensemble du territoire notamment grâce aux interprètes ou au site internet Websourd et les traductions en LSF des dépêches de l’AFP qu’il propose chaque jour.

Ainsi ce peut être dans les banales interactions de la vie quotidienne qu’un «  nom-signé  » trouve son origine. Lorsque dans une conversation on évoque une personne qui ne possède pas encore de «  nom-signé  » on décrit en LSF les différents éléments de son aspect physique, à quoi peuvent éventuellement venir s’ajouter d’autres éléments d’information : maigre + petit + raie des cheveux sur le coté droit + mal rasé + toujours avec une écharpe rouge + comédien. Cette succession de signes constitue une source potentielle de «  noms-signés  ».  Par la suite, la série se réduira à un ou deux éléments, variant selon les interlocuteurs, jusqu’à ce qu’un consensus finisse par s’établir sur un élément unique, qui sera désormais la manière normale, stéréotypée, de désigner cette personne. Evidemment de nombreuses personnes ont le même signe tout comme il existe de nombreux Stéphane, Béatrice, Françoise, Alexandre, Frédéric ou Martine.

Pour les personnages historiques c’est avant tout un aspect physique provenant d’un tableau, d’une sculpture d’une photo qui sera la source d’inspiration  : Molière et sa longue perruque, César et sa couronne de lauriers, Léonard de Vinci et sa barbe fournie…

Leonard-de-Vinci-AutoportraitMoliere2

___________

Evidemment, jamais on ne s’attribut à soi-même un «  nom-signé  ». Seuls les autres (sourds) sont habilités à cela.

Souvent au cours de la vie le nom perdra toute signification apparente, le petit garçon chétif étant devenu un joueur de rugby imposant, le chignon de la jeune fille blonde s’étant transformé en nattes…
Néanmoins il reste généralement immuable et on garde ce "nom-signé" pour la vie. Le mien par exemple est l’index et le majeur glissant sur mon sourcil signifiant par là que j’ai des sourcils épais.
Et si d’aventure il me prenait l’envie de les épiler cela ne modifierait en rien mon "nom-signé" !!!

Bien sûr personne ne connait tout les «  noms-signés  » mais le processus d’apprentissage est le même que pour les langues vocales. Si on vous parle une première fois de la comtesse Noémie du Fermoir de Monsac vous allez froncer les sourcils et vous enquérir pour savoir qui est cette personne. Alors après une courte description vous pourrez lier le nom au visage de la personne. Il en va de même pour les langues des signes. Si un sourd vous signe en parlant d’une personne [chapeau pointu] vous l’interromprez une première fois en lui demandant de qui il s’agit et ainsi les fois suivantes vous saurez placer le signe sur le bon visage.

Néanmoins, on attend des interprètes F/LSF qu’ils connaissent les signes des personnes célèbres (notamment celles issues de la communauté sourde) et surtout, si je dois traduire un meeting politique je me renseigne avant sur les noms que l’orateur risque de citer (idem pour un cours à Science Po sur l’histoire de la 5ème République).

Une dernière chose :  je ne sais toujours pas quel est le "nom-signé" de David Beckham alors si l’un ou l’une d’entre vous le connait, merci de me le décrire dans les commentaires.

david beckham.

Mise à jour du 18/02/2013

D’après Didier Gillon le signe en LSF de David Beckham est le suivant : "pour beckham, les 2 mains proformes des jambes, retourné accrobatique, la jambe qui frappe devient un "B".
Si cela reste flou, voici son schéma :

Beckham en lsf

 

 

Une vidéo du "nom-signé" de David Beckham proposé par sourds.net :

 

Les sourds dans la société française du XIXè siècle

Elle est interprète F/LSF en région parisienne et elle fut mon professeur de "techniques d’interprétation" durant mon M1 à l’université de Paris VIII.
Deux bonnes raisons pour évoquer l’ouvrage de Florence Encrevé, "Les sourds dans la société du XIXè siècle" issu de la thèse qu’elle a soutenu il y a quelques années.

Voici comment la quatrième de couverture présente le contenu du livre :

"En 1880, à la suite du Congrès de Milan – réuni officiellement "pour l’amélioration du sort des sourds-muets" – le gouvernement français décide de proscrire la langue des signes des écoles pour sourds et d’y imposer l’usage du français oral tant pour la transmission des connaissances que pour les échanges quotidiens des professeurs et des élèves, y compris des élèves entre eux. Aujourd’hui encore, aux yeux des sourds, ce Congrès symbolise une véritable "révolution négative", incompréhensible et aux conséquences lourdes puisqu’elles sont encore perceptibles en ce début de XXIe siècle.

Comment expliquer une telle décision ? Alors qu’entre 1830 et 1860, Ferdinand Berthier et ses "frères" sourds parviennent à faire entendre à la société qu’ils sont en mesure d’accéder à l’égalité civile grâce à l’utilisation de la langue des signes, la langue des signes va rapidement être victime de l’idée de progrès.

En cette période des débuts de la révolution industrielle, tout est encore possible et les sourds peuvent revendiquer l’utilisation de la langue des signes dans tous les domaines. Mais entre 1860 et 1880, l’idée de progrès conquiert peu à peu presque tous les domaines de la société et au lendemain du Congrès de Milan en 1880, les sourds ne peuvent plus revendiquer l’utilisation de la langue des signes comme c’était le cas après la Révolution de 1830.
Paradoxe surprenant au premier abord : alors que la société progresse vers davantage d’égalité civile, comment expliquer que les sourds se sentent en situation d’inégalité et demandent à être à nouveau considérés comme ils l’étaient auparavant ? Telle est l’interrogation centrale de ce livre.

L’étude commence en 1830 lorque la Monarchie de Juillet montre la volonté d’appliquer les principes de 1789 et s’arrête en 1905 date du vote de la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat, traditionnellement considérée comme celle de l’achèvement effectif de la Révolution française.
L’ouvrage renouvelle la perception de la communauté sourde, non seulement au plan de l’histoire et de l’historiographie mais aussi de l’actualité et de l’évolution des rapports entre les sourds et la société d’aujourd’hui."

Sourds au XIXè

Un dernier détail qui me ravit : une traduction en langue des signes française de l’ouvrage est en cours (l’introduction est déjà visible). Un flash code imprimé dans le livre y donne accès.

Présentation du métier d’interprète en langue des signes

Il me semble intéressant en ce début d’année (et aussi pour répondre collectivement aux nombreux mails que je reçois qui me questionnent sur mon métier) de rédiger une présentation synthétique du métier d’interprète en langue des signes française.

Métier ILS

1/ Son rôle
L’interprète est un professionnel formé aux techniques d’interprétations et diplômé. Il intervient aussi bien pour les personnes sourdes que pour les personnes entendantes en interprétant tous les échanges. C’est un pont linguistique et culturel entre deux communautés, celle des sourds et celle des entendants.
Il est bien sûr bilingue et biculturel (il est indispensable d’avoir une excellente connaissance de la culture sourde).
Il favorise aussi l’accessibilité à la vie quotidienne, professionnelle, sociale, culturelle et citoyenne des personnes sourdes qui s’expriment en langue des signes (française en l’occurrence).

Contrairement aux interprètes de langue vocale qui ne travaillent généralement que vers une langue, l’interprète en langue des signes travaille "dans les deux sens" :
il interprète les discours émis en français (oral) vers la langue des signes ou les discours émis en langue des signes vers le français (oral).
Il traduit les textes écrits en français vers la LSF et les discours signés en LSF vers le français écrit.

L’interprète respecte le code éthique de sa profession tel qu’il a été défini par l’Association Française des Interprètes/Traducteurs en Langue des Signes (AFILS). Les 3 règles principales sont :

  • le secret professionnel : l’interprète est tenu au secret professionnel, il s’interdit toute exploitation personnelle d’une information confidentielle ;
  • la fidélité : l’interprète se doit de restituer le plus fidèlement le message en présence des parties concernées ;
  • la neutralité : l’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut participer à une conversation qu’il traduit. Il est particulièrement vigilant à rester neutre, aussi bien durant toutes les situations d’interprétation que durant les moments plus informels (pause-café par exemple).

2/ Ses différents types d’interventions
Nous interprétons des situations :

  • de liaison (rendez-vous professionnel, social, médical, juridique) ;
  • de réunion (entreprise, administration, réunion d’équipe) ;
  • de formation (milieu scolaire, universitaire, professionnel) ;
  • de conférence (Assemblée générale, séminaire, colloque, débat public, meeting) ;

L’interprète peut aussi intervenir en milieu artistique (visite de musées) , religieux (mariage, enterrement) ou à la télévision (traduction des journaux télévisés).
Il peut également interpréter à distance, via la visio-interprétation, afin de relayer un appel téléphonique entre un sourd et un entendant.

L’interprète peut refuser une intervention si, pour une raison éthique ou personnelle, il sent que sa prestation ne sera pas conforme à son code déontologique.

A noter : afin de fournir une interprétation optimale, un temps de préparation est indispensable. L’interprète (qui se doit bien sûr de déjà posséder une excellente culture générale) sollicite les intervenants en amont de ses interventions afin de recueillir des informations relatives au contenu des échanges et tout document susceptible de l’aider à améliorer et/ou faciliter sa prestation.

3/ L’organisation de son travail
Un interprète peut travailler :

  • en indépendant : auto-entrepreneur ou profession libérale ;
  • au sein d’un service d’interprètes en langue des signes comme salarié ou vacataire ;
  • au sein de diverses structures nécessitant les services d’un ou plusieurs interprètes comme les Instituts de Jeunes sourds, des établissements spécialisés, des structures hospitalières…

Une journée de travail correspond à 2 vacations (matin, après-midi ou soir) soit 4 heures d’interprétation effective.
En effet, afin de garantir une interprétation de qualité, le nombre d’heures maximum d’interprétation consécutive est de 2h par demi-journée (une pause de 10mn étant à prévoir à l’issue de la 1ère heure d’intervention).
Dans les situations nécessitant plus de 2 heures d’interprétation consécutive ou si l’aménagement d’une pause entre les 2 heures n’est pas possible, lors d’une conférence par exemple) un 2ème interprète est nécessaire selon deux modalités possibles :
- les 2 interprètes sont présents durant la période d’intervention avec un relais toutes les 15 à 20mn
- un interprète intervient seul pendant la première heure puis un 2ème interprète lui succède pour l’heure suivante (avec une présence conjointe en amont d’au moins 15mn, permettant d’assurer un passage de relais satisfaisant).

Bien que neutre et n’intervenant pas durant les échanges, l’interprète peut être amené à conseiller sur la situation d’interprétation pour garantir les bonnes conditions à son intervention telles que : configuration du lieu, organisation de la situation de communication, placement des différents intervenants, recadrage lorsque son rôle n’est pas bien compris avec si besoin explication des règles déontologiques, etc.

Il peut également endosser le rôle de tuteur pour des "élèves-interprètes" en formation.

4/ Sa rémunération
En début de carrière, la rémunération d’un interprète en langue des signes est modeste au regard des 5 années d’études supérieures nécessaires pour être diplômé : 1200 à 1500 € net par mois.
Ensuite, après quelques années d’expériences professionnelles elle devient très variable, en fonction des vacations effectuées, du statut…

5/ Une synthèse des compétences
Dans son mémoire de fin d’études mon collègue Christophe Ricono (qui travaille à Ex-aequo, Lyon) a proposé une synthèse des compétences requises par ce métier. Comme je ne ferais pas mieux qui lui, je reproduis son tableau :

compétences ILS

6/ Les contraintes du métier

  • disponibilité et souplesse (horaires non réguliers, décalés, nécessité de devoir répondre dans l’urgence à une demande, nombreux déplacements) ;
  • isolement professionnel ;
  • risques sur la santé dus à une usure physique et intellectuelle : TMS, stress, déplacements (douleurs dorsales…) ;
  • fatigue visuelle en visio-interprétation.

7/ Les diplômes d’interprètes F/LSF reconnus par l’Afils
Vous trouverez des infos plus détaillées sur les cursus proposés (Master 2, Bac +5) dans cet article : "devenir un interprète F/LSF diplômé".

________________
Sources :
En plus des nombreux articles déjà publiés sur ce blog, pour des informations plus approfondies sur ce sujet, je vous conseille :
- le site de l’Afils ;
- le mémoire de Christophe Ricono intitulé : "Regard sur les compétences des interprètes en langue des signes" (PDF).

Et d’aller rencontrer des interprètes en langue des signes pour discuter avec eux. Vous verrez, nous sommes très gentils !

PS : bien sur, cette description n’étant en rien exhaustive, n’hésitez pas à m’interroger si vous avez besoin de précisions ou d’éclaircissements.

L’atelier de traduction : "Bonne Année" en lsf

Ce soir, tandis que sonneront les douze coups de minuit, pourquoi ne pas innover et souhaiter une "bonne année, bonne santé" en langue des signes française ? C’est original et dans le brouhaha infernal  du réveillon cela vous évitera d’avoir à hurler pour vous faire entendre.

Hélas vous ne savez pas signer…
Heureusement "l’atelier de traduction" est là et vous propose un tutoriel réalisé par Christophe Molinéris pour le site internet Yagg.com :

Un dernier conseil : pour ne pas tacher, vous Madame votre robe à paillettes et vous Monsieur votre smoking so chic, éviter de signer avec une coupe de champagne à la main.

Sourds et entendants : un handicap partagé

bpiJeudi 27 Novembre, la BPI (Centre Pompidou) organisait une journée d’études sur le thème : "accueillir les publics sourds en bibliothèque".
J’ai été invité à intervenir en fin de matinée sur le thème "sourds et entendants : un handicap partagé" (d’où l’existence d’interprètes en langue des signes aurais-je pu ajouter à ce titre).
Je vous en propose un résumé ci-après :

Il y a quelques semaines tandis que je m’interrogeais sur le contenu de mon intervention, j’ai été amené à traduire le jugement écrit d’un tribunal pour enfants pour un couple de personnes sourdes. Le verdict leur était favorable pourtant ces derniers le rejetaient car la juge avait mentionné qu’ils étaient handicapés (sourds) donc qu’ils pouvaient avoir des problèmes de communication avec leurs enfants, tous entendants. Pour eux, il n’y avait pas de handicap, ils ne comprenaient pas l’utilisation de ce terme car leur seule différence était de communiquer en langue des signes. Cette anecdote m’a rappelé qu’effectivement les regards que nous portons sur la surdité sont multiples et qu’ils influent la conception, le rapport que nous entretenons avec ce handicap.
C’est pourquoi, si nous voulons affirmer que la surdité est un handicap partagé, nous devons d’abord nous interroger sur le regard que nous portons sur elle.

1/ La surdité est une déficience auditive :

La surdité uniquement envisagée comme une déficience auditive va se focaliser sur "l’oreille à réparer". Voici comment se déroule la vie d’un sourd sous ce regard.
Pour les parents entendants cette naissance d’un enfant sourd est un terrible malheur, dont la personne sourde gardera toujours la marque.
Pour les médecins qui l’ont examiné, l’enfant sourd est un malade dont la déficience peut être mesurée et étiquetée voire réparée via un appareillage sophistiqué.
Pour les orthophonistes, il est une parole à rééduquer.
Pour les enseignants, il est un enfant en échec.
Plus tard pour différentes commissions administratives, ce sera un handicapé auquel on attribuera un barème et des allocations compensatrices.

Ces propos se retrouvent dans le discours médical. Ainsi le professeur Chouard, médecin ORL pratiquant l’implantation cochléaire, est un des représentants de cette idéologie. Nous pouvons lire sur son site internet : « La surdité ne doit plus exister […]. On a tout aujourd’hui, pour la prévenir, la pallier, la traiter et souvent la guérir ».
Il fut aussi un défenseur du dépistage précoce de la surdité (au coté de la députée Edwige Antier) tant décrié par la Fédération des Sourds de France.

Avec cette idéologie, on se focalise sur ce qui ne fonctionne pas, c’est-à-dire l’oreille et l’implant sera la solution proposée.
Les tenants de la perspective médicale soutiennent que pour avoir une vie «normale», une personne doit entendre et être en mesure de communiquer par écrit et verbalement afin de pouvoir s’insérer dans le collectif social.
Dans cette optique, le sens de l’ouïe, la parole et l’écrit sont des éléments fondamentaux de toute interaction sociale. Il faut donc réparer l’oreille et amener la personne sourde à oraliser, condition sine qua non de sa bonne intégration au sein de notre société.

On ne peut alors évoquer un handicap partagé. En effet, la personne sourde est niée, seule "l’Oreille" est prise en compte. Il n’y a aucune interaction entre sourd et entendant puisque pour exister le sourd doit d’abord être réparé donc ne plus être sourd.

Yves Delaporte ethnologue et auteur de l’ouvrage "Les Sourds c’est comme ça" remarque : « depuis que l’occident s’est ouvert à l’altérité culturelle, il n’y a pas d’exemple d’une telle incompréhension. Il n’y en a pas non plus où l’on ait cherché avec autant de persévérance, d’argent, d’institutions, de textes administratifs, d’injonctions ministérielles à transformer un groupe humain de ce qu’il pense être ».

2/ La surdité est une différence :

Avec cette deuxième perspective, la surdité est perçue comme une caractéristique d’un membre appartenant à une minorité culturelle et linguistique.
Selon cette ligne de pensée, mise en avant par la communauté sourde, la surdité n’est plus un handicap, mais une différence qui peut amener l’individu à faire partie d’une culture ou communauté distincte, bien que minoritaire.

Pour les entendants, la norme s’est d’entendre. Les sourds sont donc définis par un écart à cette norme, plus précisément par un degré d’écart à cette norme. A l’inverse pour les sourds il n’y a pas une norme mais deux.

Cette différence donne naissance à une langue : la langue des signes mais également à une communauté sourde, une culture sourde distincte, ayant en commun leur propre langue, leurs propres valeurs, règles de comportement, traditions, leur propre identité et leur propre humour.
La langue des signes est l’élément fondamental de cette culture sourde. Elle en est un élément constitutif irréductible car elle matérialise dès sa naissance la relation, le moyen de communication d’une personne sourde avec l’autre, avec le monde.

Si nous prenons l’exemple de tracts distribués par l’association « Les Sourds en Colère » (1993), réagissant à la pratique de l’implant cochléaire, nous pouvons lire des propos tels que : « Contre la purification ethnique, stop à la vivisection humaine. Soyons d’une autre race de la population humaine, d’un autre peuple avec notre histoire, notre culture et notre langage ».
On voit, ici, que tout un lexique autour de la notion de communauté, voir même de peuple sourd, se développe.

Yves Delaporte partisant de cette idéologie considère que les sourds forment une ethnie à part dans la mesure où, pour lui, être sourd n’est pas subir un handicap, mais c’est tout simplement appartenir à une autre culture, dans laquelle les signes se substituent à la parole vocale.

Alors que la surdimutité est communément regardée comme la plus terrible des infirmités, les sourds se considèrent comme normaux. C’est que sourds et entendants n’ont pas les mêmes critères pour juger de la normalité. Les entendants définissent les sourds par rapport à un manque d’audition. C’est une définition physiologique.
Les sourds se placent d’un tout autre point de vue : ils partagent le monde en deux catégories en fonction du mode de communication. C’est une définition culturelle. Il y a les gens qui communiquent avec leurs lèvres, et il y a les gens qui communiquent avec leurs mains : autrement dit, les entendants et les sourds.
Deux manières d’être et de faire qui ont la même dignité et les mêmes potentialités.

Ce refus de se considérer comme handicapé se retrouve dans d’autres communautés sourdes comme aux Etats-Unis. Ainsi, au gouvernement fédéral qui lui proposait une exonération fiscale identique à celle offerte aux aveugles la NAD (National Association of the Deaf) a répondu : « Nous ne sommes pas des handicapés nous sommes une minorité linguistique. Ce n’est pas de notre surdité dont nous souffrons mais de la façon dont vous nous traitez en raison de notre surdité. Nous ne sommes pas des malades, cessez de vouloir nous guérir, cessez de vouloir nous changer, acceptez-nous tels que nous sommes ».

Avec ses deux regards opposés sur la surdité la relation entre les sourds et les entendants ne peut pas se placer sous le signe de la sérénité. D’un coté la surdité est uniquement envisagée sur un plan mécanique (en faisant abstraction de la personne, de sa culture) de l’autre elle est niée, rejetée créant ainsi ainsi un groupe peu désireux de se mêler "aux entendants dominants la société". A travers ces deux idéologies, le terme de confrontation serait sans doute plus approprié pour décrire la tension, qui préside aux rapports entre sourds et entendants.

Reste une troisième vision, moins normative, qui promeut le respect et l’égalité entre ces deux communautés.

3/ La surdité, un handicap de communication :

La surdité prive les sourds d’un sens, ce qui nous fait dire que la surdité est un handicap sensoriel.
Cependant, on peut se demander si le plus handicapant est la perte auditive en soi ou les difficultés de communication qu’elle entraîne. Si on considère la deuxième hypothèse, on peut alors parler d’handicap de communication. La communication étant un échange on peut alors penser qu’il s’agit d’un handicap partagé.

Le premier à avoir introduit cette notion est Bernard Mottez en parlant d’expérience partagée (2005). Il souligne que le handicap de la surdité s’organise en fait selon un rapport : « il faut être au moins deux pour qu’on puisse commencer à parler de surdité. La surdité est un rapport, c’est une expérience nécessairement partagée ».

Un entendant s’adressant à un sourd (signeur) va se retrouver en situation de handicap car ce dernier ne le comprend pas.
À l’inverse le sourd qui s’exprime avec aisance dans une langue gestuelle se trouve dans une position de retourner à l’envoyeur le handicap de la surdimutité puisqu’il met l’autre, l’entendant, en position de sourd-muet incapable de se faire comprendre que ce soit par une expression vocale que le sourd ne peut entendre ou par une expression gestuelle qu’il ne connaît pas.

Guy Bouchauveau, ancien médiateur sourd à la Cité de Sciences et de l’Industrie exprime ainsi ce glissement du handicap du sourd vers l’entendant : « maintenant quand je m’adresse à des entendants je préfère les gestes. Parler est inutile. Quand j’étais jeune, j’étais gêné d’avoir à parler. Puis j’ai compris qu’il fallait faire l’inverse et maintenant ce sont les entendants qui sont gênés ».

Si on adhère à cette vision sur la surdité alors on comprend que la symétrie du handicap partagé peut être levée, une communication peut s’établir entre les deux communautés sans que l’une domine l’autre grâce à la présence d’interprètes en langue des signes.

4/ L’interprète en langue des signes

Ce groupe de professionnels constitue un pont entre deux communautés. L’une qui souvent ne se considère pas comme handicapée ou dont le handicap est jugé invisible. Et qui se revendique alors plus comme une communauté linguistique qui, à ce titre, a besoin d’outils techniques pour se faire comprendre. Et l’autre qui manque de la maîtrise de ces outils.

L’interprète est un professionnel des langues. Il permet à deux communautés linguistiques de pouvoir communiquer chacune dans sa propre langue tout en respectant les codes de sa propre culture. Il est biculturel car en plus d’une culture générale développée, il connaît les spécificités culturelles en lien avec ses langues de travail afin d’assurer une prestation de qualité.

Il faut ici souligner le caractère très problématique du cumul des tâches endossés par les interfaces de communication. Il n’est en effet pas possible d’interpréter de manière neutre et fidèle (ainsi que l’exige le code déontologique des interprètes en langue des signes) et d’apporter en même temps une aide qui consiste à sélectionner les informations les plus importantes, à reformuler ou expliquer ce qui est dit par les uns et les autres et à donner des conseils. Ce sont deux approches non compatibles en simultanée.
De même il est difficile de respecter la prise de parole des usagers sourds si un intervenant est successivement celui qui traduit tant bien que mal, qui apporte des informations contextuelles ou culturelles et qui analyse les besoins en accompagnement.
Le cumul de ces fonctions dans le temps place l’interface de communication comme étant l’interlocuteur principal, avant la personne sourde elle-même. Bref l’interface ne considère pas qu’il y a "égalité" entre les deux communautés. Il est toujours dans l’optique qu’il faut aider le sourd, que le sourd ne peut pas s’en sortir seul, que son problème n’est pas seulement son mode de communication mais qu’il n’a pas les compétences suffisantes pour comprendre seul.

A l’inverse, l’interprète en langue des signes traduit les échanges des interlocuteurs entre la langue française et la langue des signes. Mais en aucun cas il ne remplace la personne sourde ou la personne entendante, le messager ne devant jamais éclipser le message. Il met les deux communautés sur un même pied d’égalité car il a compris que ce handicap de communication était également partagé.
De plus il respecte un code éthique, cadre indispensable permettant de distinguer l’interprète des autres professionnels comme l’interface de communication, le preneur de notes, le répétiteur ou le médiateur social.

De fait, ce code est une réponse à Arlette Morel et à son discours prononcé à Albi en 1987 qui reprochait aux interprètes, leur manque de déontologie dans l’exercice de leur métier : elle évoquait la nécessité de mettre en place une formation et une déontologie adéquate.
Selon elle, « ces interprètes estimant avoir une solide expérience de l’interprétation sur le plan pratique… n’éprouvent pas le besoin d’aborder l’interprétation comme un vrai métier c’est-à-dire avec une vraie formation….une formation théorique avec une approche déontologique de la fonction, aussi nécessaire que la maîtrise de la LSF. Dommage car ils auraient ainsi appris à être neutres, à ne pas penser à la place du sourd, en résumé à ne pas être plus sourd que sourd ».

Les sourds, parce ils n’entendant pas et n’ont, de ce fait, pas de retour auditif, ni du message original de leur interlocuteur entendant, ni du message interprété, constituent la seule communauté linguistique au monde à ne pouvoir juger de la qualité effective d’une interprétation simultanée.
On comprend alors que les questions d’éthiques professionnelles des interprètes en langue des signes sont au moins aussi importantes lors de la formation, que dans la mise en oeuvre de techniques d’interprétation. Et qu’elles sont indispensables pour garantir à chacune des communautés un traitement équitable face à ce handicap partagé qu’est la surdité.

Interprète en langue des signes : la voix des mains

C’est sous ce joli titre que Laurence Merland, journaliste au magazine L’École des Parents a rédigé un bel article présentant notre métier "méconnu du grand public, qui exige à la fois une stricte neutralité et un fort engagement". Pour cela elle a interviewé cinq interprètes F/LSF (dont moi-même) qui éclairent certains aspects de cette profession.

Je vous en propose une copie et vous encourage à acheter la revue qui propose également un dossier passionnant intitulé "Des Rituels à Réinventer".

© L’Ecole des Parent – N°597 – Juillet/Septembre 2012

 

Langue des signes française versus français signé

Il y a dix mois, j’écrivais un article intitulé "interprète versus interface" où je disais tout le mal que je pensais de ces derniers notamment en raison du flou entourant leurs activités ainsi que sur leur absence de cadre déontologique. On va retrouver cette même opposition dans ce billet mais via la linguistique.

Interpréter un discours oral vers une langue des signes (française, espagnole, japonaise…) ne signifie surtout pas remplacer un mot par un signe à toute vitesse. Ce serait un travail fastidieux voire impossible et la langue des signes perdrait son statut de langue pour devenir un simple langage (comme le morse ou le sémaphore) puisqu’il ne s’agirait alors que d’effectuer du transcodage (1 mot = 1 signe). Bien sûr le discours ainsi traduit en signes (mais non en LSF) serait incompréhensible.
Cela signifierait aussi qu’il y a toujours un signe équivalent à un mot. Or ce n’est pas le cas comme nous l’avons vu précédemment avec les néosimismes.
En outre les langues des signes possèdent leur propre syntaxe qu’il convient de respecter lors du travail de traduction comme pour tout autre langue orale, par exemple l’ordre des signes a une importance particulière.

Certaines combinaisons linguistiques sont plus difficiles à traduire que d’autres du fait de leurs différences structurelles. C’est le cas par exemple du couple allemand-français : l’allemand aime bien placer son verbe d’action à la fin de sa proposition. L’interprète qui veut traduire vers le français doit donc attendre la fin de la phrase pour commencer à la traduire d’où un décalage entre le discours et sa traduction.

C’est aussi le cas pour l’interprétation du français vers la LSF (et inversement). On considère que la langue française a pour ordre canonique le système SVO, c’est-à-dire sujet-verbe-objet.
La langue des signes suit généralement l’ordre OSV (objet-sujet-verbe). En langue des signes, l’action se met en fin de proposition et les données temporelles et spatiales plutôt au début de celle-ci. C’est d’ailleurs logique car nous sommes en présence d’une langue visuelle qui doit d’abord préciser quand (ou sur quelle durée) se déroule l’action, où elle a lieu, quels en sont les protagonistes et enfin que font-ils ?
Par exemple la phrase en français : "Pierre et Paul se sont rencontrés hier dans la cour de l’école" deviendrait en langue des signes française : "hier dans la cour de l’école Pierre et Paul se sont rencontrés".
La différence syntaxique est donc évidente. C’est pourquoi si en français, l’objet vient à la fin d’une phrase alors que l’interprète doit le placer en début d’énoncé en LSF, il devra nécessairement apprendre à décaler pour respecter la grammaire de la langue cible. Un minimum de temps (en moyenne une ou deux secondes) est nécessaire pour que l’interprète ne se fasse pas piéger par une interférence linguistique.

Une personne qui n’a pas appris à respecter ce décalage ne peut produire une langue des signes respectueuse de sa grammaire. Elle commet alors ce qu’on appelle du "français signé" l’utilisation de signes de la LSF ordonnés selon la syntaxe linéaire de la langue française.
Le "français signé" est né de la rencontre entre des sourds signeurs et des entendants ou des devenus sourds utilisant la parole et en difficulté pour épouser la pensée syntaxique de la LSF. C’est une sorte de "bricolage" de communication qui permet de se faire comprendre de personnes sourdes peu à l’aise avec la langue parlée.
Avec cette forme de pidgin, il n’y a plus de nuances, d’utilisation de l’espace de signation ou d’expressions du visage comme en LSF. Pour compenser ces manques, on sera amené à épeler beaucoup de mots en dactylologie, à créer des mots artificiels ainsi qu’à "sur-labialiser". La phrase est souvent très longue, visuellement surchargée et fatigante.
Malheureusement mon expérience personnelle me permet d’affirmer que 90% des interfaces et autres médiateurs entendants auprès de la communauté sourde sont persuadés de s’exprimer en LSF alors qu’ils ne produisent qu’un pauvre français signé peu compréhensible pour les sourds.

Afin d’illustrer mes propos voici un exemple visuel que j’ai trouvé dans le mémoire de recherche (format PDF) de Claire Luce (2005) qu’elle a rédigé pour l’obtention de son DFFFSU Interprète LSF/Français.

Elle nous propose la phrase en français :
" j’aimerais aller me promener, pourrais-tu me prêter ton vélo ? "

La traduction en français signé serait la suivante :
/JE/ /AIMER/ /ALLER/ /MOI/ /PROMENER/, /PEUX/ /TOI/ /PRÊTER/ /TON/ /VÉLO/ ?

En langue des signes française la traduction donnerait :
(/JE/) /ENVIE/ /PROMENER/, /VÉLO/ /TON/ /PRÊTE/ /PEUT/ (/TOI/)?

(les signes entre parenthèses ne sont pas systématiquement ajoutés, le locuteur peut en faire l’économie).

Pour plus de clarté, je reproduis ci-après les 2 dessins de Claire Luce.

En français signé :

En langue des signes française :

C’est évidemment plus clair, plus joli, plus concis.

On comprend aussi que l’interprète doit attendre la fin de la phrase pour savoir que l’objet convoité est un vélo qu’il va placer au milieu de sa traduction vers la LSF.

Cet exemple simple, qui mériterait sans doute d’autres commentaires, fait logiquement apparaître pourquoi la connaissance de quelques signes de LSF ne suffit pas pour être un interprète efficace contrairement à ce que pensent certains ou certaines.