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Pater noster – Padre nostro – notre Père

L’annonce, la semaine dernière, de l’élection du cardinal Jorge Mario Bergoglio sur le trône de Saint-Pierre a donné lieu à une jolie controverse sur la mauvaise qualité de l’interprétation de l’italien vers le français des  prières "Notre Père" et "Je vous Salue Marie" que François 1er récitait du haut de son balcon.
Sur TF1, la traduction fut hésitante, les phrases bizarrement construites si on se réfère au texte traditionnel de la première, l’interprète délivrant une traduction littérale et non la version habituelle en français de la prière comme le montre cette vidéo :

françois

C’est ainsi que sur le forum du site de TF1, on pouvait lire des messages critiques postés par les internautes déboussolés : "j’ai tenté de suivre hier sur votre chaîne les premières images et surtout les premiers mots du Pape François. Le Pape avait choisi de s’exprimer en italien et à juste titre vous disposiez d’une traductrice. Les hésitations à répétitions et les absences de traduction ont rendu incompréhensibles les propos du Pape. La tentative de traduction littérale des deux prières connues par plus d’un milliard de personnes sur Terre a été le sommet. Ce n’était pas digne de l’événement."

Plus étonnant est le débat qu’a ouvert le site internet "Arrêt sur Image" en se demandant si "la traductrice se devait de connaître le Notre Père, alors que TF1 est une chaîne généraliste et laïque ?" Et d’ajouter : "traduire le Notre père en le récitant, est-ce de la culture ou de la religion ?"

Avant d’essayer de répondre à cette question, il faut d’abord rappeler que tous les interprètes/traducteurs doivent posséder une connaissance approfondie (sociale, culturelle, politique…) des deux communautés pour lesquelles il travaille, sourds et entendants pour les interprètes en langue des signes. C’est par exemple connaître les productions artistiques des deux communautés (pièces de théâtre, poèmes…) les événements historiques,, les personnages célèbres, les discours emblématiques… pour être capable de traduire au plus juste un locuteur qui y ferait allusion.
Ainsi que le souligne Daniel Gile"certains termes et expressions, notamment les termes culturels sont indissociables d’un fait historique, d’un environnement social, d’une affectivité propre à une communauté linguistique, qui ont des incidences textuelles à travers des nuances dans des emplois et des sens." 

Or, alors que l’interprète fait d’habitude le choix de ne traduire que le sens, souvent au détriment de la forme (surtout quand il travaille dans l’urgence, en interprétation simultanée) dans ces situations ou la référence culturelle est prégnante (comme lors de cérémonies rituelles) et où la forme elle-même devient porteuse de sens il se doit de la respecter intégralement, l’objectif premier étant, bien sur, que le message soit compris. C’est seulement ainsi qu’il sera réellement fidèle au discours et à l’intention du locuteur.
En modifiant la forme de phrases que certains téléspectateurs ont apprises par coeur lors de cours de catéchisme, l’interprète a rendu ces phrases incompréhensibles non parce que le sens était faux ou peu clair mais parce qu’elles n’étaient plus reconnues.

Sans vouloir accabler ma collègue qui officiait ce soir là durant la grande messe du 20h (nous ne connaissons ni le contexte de son intervention, ni ses conditions de travail) sa mésaventure nous rappelle en outre qu’il faut posséder une culture générale de qualité quand on veut exercer le métier d’interprète quelles que soient les langues de travail.
En l’occurrence, on peut imaginer qu’un interprète intervenant lors de l’élection d’un pape va, à un moment ou un autre, se trouver à devoir traduire des textes "normés" (comme les prières). D’où la nécessité d’avoir une bonne culture religieuse dans les deux langues pour pouvoir traduire justement en respectant et le fond et la forme non seulement ces textes mais aussi le vocabulaire spécifique comme camerlingue, protodiacre…

D’ailleurs, comme le stipule l’article 2 du deuxième titre du code éthique de l’Afils (Association Française des Interprètes en Langue des Signes) : "l’interprète s’engage, dans la mesure du possible, à se former dans le but de répondre aux besoins des usagers."

Cela signifie, pour poursuivre sur le thème du religieux, que si un interprète est amené à traduire en LSF (par exemple) un mariage ou un enterrement suivant le rite catholique il fera auparavant des recherches pour savoir si des sourds ou d’autres interprètes ont déjà proposé des traductions des textes ou des prières qui seront lus ou, si ce n’est pas le cas, il réfléchira à des stratégies d’interprétation pour tel ou tel terme ou expression.
Il pourra par exemple se reporter au DVD "L’Evangile de Luc traduit en LSF" dont je vous ai déjà parlé lors d’un précédent billet.
Idem s’il traduit un événement en lien avec la religion musulmane, il pourra certainement trouver des informations précieuses en consultant le site "Donne Moi un Signe."
Mais cela nécessite donc d’avoir du temps pour la préparation afin de garantir une traduction de qualité ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

Par conséquent, se demander si, en exigeant d’un interprète traduisant une cérémonie au Vatican qu’il connaisse la version française du "Notre Père", ce serait renoncer à l’exigence de laïcité de l’espace publique (la télévision en l’occurrence) est absurde.
En tant qu’interprète, quand je traduis un événement catholique je me dois de connaître les principales prières non pour des motifs religieux (je laisse mon éventuelle foi de coté quand je travaille car je suis neutre) mais simplement car mon travail pour être compris de tous, doit respecter les références socio-culturelles de chacun.
C’est comme cela que l’interprète est le médiateur entre deux langues, mais aussi entre deux cultures, le pont entre deux communautés.

À lire également : cet intéressant point de vue sur le blog "Les Piles Intermédiaires" .

Les sourds dans la société française du XIXè siècle

Elle est interprète F/LSF en région parisienne et elle fut mon professeur de "techniques d’interprétation" durant mon M1 à l’université de Paris VIII.
Deux bonnes raisons pour évoquer l’ouvrage de Florence Encrevé, "Les sourds dans la société du XIXè siècle" issu de la thèse qu’elle a soutenu il y a quelques années.

Voici comment la quatrième de couverture présente le contenu du livre :

"En 1880, à la suite du Congrès de Milan – réuni officiellement "pour l’amélioration du sort des sourds-muets" – le gouvernement français décide de proscrire la langue des signes des écoles pour sourds et d’y imposer l’usage du français oral tant pour la transmission des connaissances que pour les échanges quotidiens des professeurs et des élèves, y compris des élèves entre eux. Aujourd’hui encore, aux yeux des sourds, ce Congrès symbolise une véritable "révolution négative", incompréhensible et aux conséquences lourdes puisqu’elles sont encore perceptibles en ce début de XXIe siècle.

Comment expliquer une telle décision ? Alors qu’entre 1830 et 1860, Ferdinand Berthier et ses "frères" sourds parviennent à faire entendre à la société qu’ils sont en mesure d’accéder à l’égalité civile grâce à l’utilisation de la langue des signes, la langue des signes va rapidement être victime de l’idée de progrès.

En cette période des débuts de la révolution industrielle, tout est encore possible et les sourds peuvent revendiquer l’utilisation de la langue des signes dans tous les domaines. Mais entre 1860 et 1880, l’idée de progrès conquiert peu à peu presque tous les domaines de la société et au lendemain du Congrès de Milan en 1880, les sourds ne peuvent plus revendiquer l’utilisation de la langue des signes comme c’était le cas après la Révolution de 1830.
Paradoxe surprenant au premier abord : alors que la société progresse vers davantage d’égalité civile, comment expliquer que les sourds se sentent en situation d’inégalité et demandent à être à nouveau considérés comme ils l’étaient auparavant ? Telle est l’interrogation centrale de ce livre.

L’étude commence en 1830 lorque la Monarchie de Juillet montre la volonté d’appliquer les principes de 1789 et s’arrête en 1905 date du vote de la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat, traditionnellement considérée comme celle de l’achèvement effectif de la Révolution française.
L’ouvrage renouvelle la perception de la communauté sourde, non seulement au plan de l’histoire et de l’historiographie mais aussi de l’actualité et de l’évolution des rapports entre les sourds et la société d’aujourd’hui."

Sourds au XIXè

Un dernier détail qui me ravit : une traduction en langue des signes française de l’ouvrage est en cours (l’introduction est déjà visible). Un flash code imprimé dans le livre y donne accès.

L’Evangile de Luc à portée de mains

Au delà de ses propres convictions ou croyances, interpréter en langue des signes des événements religieux est toujours un exercice délicat et complexe. Il faut gérer ses propres émotions (lors d’obsèques par exemple), parvenir à trouver sa place sans troubler la cérémonie (difficile de se glisser auprès du prêtre lors de la communion), s’adapter à l’inconfort sonore (souvent dans les églises le son résonne ou est peu audible) et surtout cela demande des compétences particulières en linguistique, en histoire et en théologie.

Ainsi, la Bible – le livre des 3 religions monothéistes que je connais le mieux – et son corollaire de textes religieux est tout sauf un livre simple. Les phrases sont longues, les références culturelles et historiques nous sont peu familières, les paraboles et métaphores nombreuses et beaucoup de termes utilisés dans le Nouveau Testament n’ont pas d’équivalent en langue des signes française à commencer par les noms propres (Galilée, Abraham, Saint-Jean-Baptiste, Hérode…) ou certaines expressions caractéristiques des Évangiles (Royaume de Dieu, Fils de l’Homme, Maître de la Loi…).

Or, bien que la Bible soit le livre le plus traduit au monde (des parties de celle-ci seraient disponibles en 2400 langues) il n’existait pas jusqu’à récemment de version en langue des signes française sur laquelle nous aurions pu nous appuyer pour imaginer des stratégies d’interprétation, voir des signes lexicaux nous manquant.
Cette situation était d’ailleurs paradoxale car les religieux se sont beaucoup impliqués dans l’éducation des sourds le plus célèbre étant bien sûr l’Abbé de l’Epée dont nous fêtons le tricentenaire de la naissance cette année.

Bref, les interprètes en langue des signes manquaient de matériels pour effectuer des traductions précises et les sourds signeurs ne pouvaient pas avoir accès aux textes bibliques ce qui, en raison de notre passé judéo-chrétien, signifiait, pour eux, être privé d’une part importante de la culture générale qui a participé à l’édification la nation française (et plus largement européenne).
En outre, ces derniers ne pouvaient pas non plus percevoir l’émotion qui se dégage de ces textes religieux car pour un sourd qui n’a jamais eu accès au son, les mots sont comme des coquilles vides et le fait de pouvoir les lire ou les écrire ne change rien, il manque la dimension visuelle.

Par chance pour ces deux groupes (sourds et interprètes) cette lacune est (en partie) comblée.
En effet, il y a 5 ans, plusieurs équipes francophones ont travaillé sur la traduction de l’Évangile de Luc en lsf et c’est ainsi que trois DVD ont été réalisés par l’Alliance biblique française. Le résultat de ce travail considérable est remarquable.
Pour ce seul Évangile, neuf équipes totalisant cent bénévoles (sourds et entendants, enseignants de langue des signes, religieux, théologiens, linguistes, interprètes, techniciens vidéo) en Suisse, France, Belgique et au Congo-Brazzaville ont travaillé durant trois ans.

La traduction a été réalisée à l’aide de l’original grec, comme pour toute nouvelle édition de la Bible. Comme le raconte l’un des participants : "chaque passage a d’abord donné lieu à une étude biblique avec nos interprètes. Ils tentaient ensuite de le signer. A chaque difficulté de traduction, nous creusions à nouveau le texte original en grec".
En effet il est primordial que la traduction reprenne fidèlement le sens du texte qui est souvent abstrait.
Par exemple l’épisode du lépreux (Luc 17-19). Jésus lui déclare "Lève toi, va ; ta foi t’a sauvé". Le terme "sauvé" est ambigu : il indique d’une part la notion de guérison physique et d’autre part il intègre la dimension spirituelle de la personne. Le miracle ne concerne pas uniquement le corps débarrassé de la maladie mais aussi la personne dans sa globalité (corps et âme).
Il faut alors transmettre via son interprétation cette double dimension en utilisant notamment des expressions du visage adéquates soulignant "l’illumination" de la personne.

De plus, pour combler le manque lexical, 90 nouveaux signes ont été inventés. "Il fallait se mettre d’accord sur une manière commune de traduire des termes comme «la foi» – un geste partant du front jusqu’au cœur – ou des prénoms comme Abraham – le mouvement d’un coup de couteau stoppé de l’autre main en référence au sacrifice d’Isaac".

Ce travail de traduction sur l’Évangile de Luc souligne aussi (pour ceux qui l’aurait oublié) que la langue des signes par sa richesse, sa précision, sa finesse permet de traduire n’importe quel texte ;
- du plus concret : "Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des maîtres; il les écoutait et les interrogeait". (Luc 2-46)
- au plus abstrait : "en effet toute personne qui s’élève sera abaissée, et celle qui s’abaisse sera élevée". (Luc 18-14)

la bande-annonce du projet de l’Alliance biblique française :

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Pour se procurer ce triple DVD : http://bit.ly/saintlucenlsf

Une histoire drôle

Récemment, au cours d’une vacation, une charmante collègue interprète en langue des signes française (oui, je sais, c’est un pléonasme, toutes les interprètes en LSF sont charmantes) me rappelait cette histoire drôle qui circulent dans la communauté sourde.

"Alors qu’il traverse un carrefour dont les feux tricolores sont en panne, Pierre un aveugle est renversé par un énorme camion et meurt sur le coup. Quelques jours après ont lieu ses funérailles. Se succèdent discours et hommages larmoyants soulignant son grand cœur. Puis à l’issue de la cérémonie, chacun s’approche du cercueil et jette une rose rouge ou blanche. Et on l’enterre non sans avoir au préalable déposé sa canne blanche dans la fosse.
Quelques semaines plus tard, une jeune femme paraplégique, Marie, se tue après avoir perdu le contrôle de son fauteuil roulant dans la descente de Montmartre. Ses amis et sa famille se retrouvent au cimetière du Père Lachaise pour lui rendre un dernier hommage et on l’enterre en ayant fait un trou plus large que d’habitude afin d’y placer, à ses cotés, son fauteuil roulant.
Peu après, Henri est tué par un pot de fleur qui lui est tombé sur le crâne alors qu’il se promenait dans la rue. Sourd, il n’a pas entendu les cris le mettant en garde. Il est enterré quelques jours plus tard et pour que chacun puisse comprendre les discours des uns et des autres un interprète en langue des signes traduit vers le français ou vers la LSF.

Question : une fois la cérémonie finie, avec quoi va-t-on l’ensevelir ?
Réponse (livrée avec jubilation, au moyen d’un vigoureux et double claquement de main) : "avec son interprète, bien sûr !"
Pour comprendre pourquoi les mains claquent voici le signe en LSF pour [INTERPRETE] :

Cliquez sur l’image pour voir la vidéo

 

Au delà du caractère hilarant (ou pas) de cette devinette, cette histoire est intéressante car elle est révélatrice de l’ambivalence des relations que les sourds signeurs ont parfois avec les interprètes, personnages d’une importance cruciale pour lesquels ils ont inévitablement des sentiments contradictoires.
En face d’eux à chaque événement important de leur vie (mariage, visite médicale, entretien d’embauche, discours de fin d’année, réunion scolaire, permis de conduire…) afin d’assurer une bonne communication avec la communauté des entendants, leur présence est aussi le rappel constant d’une différence sociale, des difficultés rencontrées à s’intégrer au sein de la société.
Il devient alors amusant de se moquer de l’interprète, voire de le "rabaisser" (gentiment) en l’assimilant à un objet ou à une machine. Il s’agit en quelque sorte de le "remettre à sa place" via l’humour.

De nombreuses variantes attestent de la popularité du thème.
Une première intercale, entre la paralytique et le sourd, un malentendant que l’on enterre évidemment avec ses appareils de correction auditive ce qui renforce le caractère "mécanique" de l’interprète.
Une seconde, qui situe l’action à Lourdes, ne laisse aucun doute sur le peu de cas que l’on fait de l’interprète dès que l’on n’a plus besoin de ses services : miraculés, l’invalide, l’aveugle puis le sourd se débarrassent successivement de leurs différents accessoires devenus inutiles en les jetant dans l’eau qui vient de les métamorphoser,
Une troisième variante, moins malveillante pour l’interprète, situe l’action à l’Institut Saint Jacques à Paris, au pied de la statue de l’abbé de l’Épée auquel tous les handicapés viennent rendre hommage. Les handicapés physiques apportent des monceaux des fleurs, les aveugles leurs cannes et donc les sourds… leurs interprètes.
Enfin une autre variante introduit un peu de logique dans cette histoire saugrenue : ces ensevelissements successifs sont autant de précautions pour la vie future, et c’est donc rendre un hommage implicite à l’interprète que de reconnaître que l’on ne saurait s’en passer, même au ciel (étonnamment c’est la version préférée au sein de notre profession et notre ego en frétille de joie dès qu’on l’entend).

D’autres exemples soulignent cette volonté de désacraliser cette fonction. Ainsi, fondée sur une homonymie, une blague consiste à demander pourquoi [INTERPRETE] et [BIFTECK] sont un seul et même signe (ce qui est effectivement le cas) ? C’est que "l’interprète aussi, on a souvent envie de le bouffer" (bien saignant sans doute).

Pour être honnête, il faut préciser que ces blagues pour être réellement drôles doivent être signées et non lues ou racontées en français. En effet, les langues des signes, étant visuelles, permettent l’imitation, des prises de rôles, ou de jouer avec l’iconicité, porteuse en elle-même d’une grande charge comique… Mais nous entrons dans le domaine des linguistes et je m’éloigne de mon propos (donc je m’arrête ce qui m’arrange car je n’y connais pas grand chose).

Concluons plutôt par une histoire drôle en langue des signes. C’est l’histoire d’un homme qui se promène dans la forêt et qui se retrouve dans des toilettes mais sans papier WC. Heureusement son voisin de cabine va lui proposer une solution… Même sans être un as en LSF vous devriez comprendre la chute.

Si vous êtes intéressés par le thème l’humour et le handicap et l’humour sur le handicap, je vous conseille cette émission de L’Oeil et la Main intitulée : Le Bouffon et le Boiteux : http://bit.ly/humouroeiletlemain

A noter aussi les nombreuses recherches effectuées par Yves Delaporte, ethnologue qui se consacre depuis 1994 à l’exploration du monde sourd, sur "le rire sourd".

La mort du signe (court-métrage)

Sur le même thème que mon billet précédent (l’interprète en langue des signes et le système judiciaire) mais sur un ton beaucoup plus léger voire drôle voici un court-métrage humoristique réalisé en 2005 par Karim Aradj et intitulé : "La Mort du Signe".

Procès d’un sourd manifestement accusé à tort, il en ressort (oh surprise !) que la justice n’est pas toujours bien… interprétée !
Vous y reconnaîtrez Claude Piéplu, Joël Chalude et Sandrine Schwartz dans le rôle de l’interprète français/LSF qui (est-il besoin de le préciser?) est en réalité une excellente interprète. D’ailleurs elle fut mon professeur en interprétation de conférence de la LSF vers le Français.

Pour regarder ce court-métrage, il suffit de cliquer sur l’image.

Art’Pi !

Une fois n’est pas coutume mais je voudrais vous faire part de mon coup de cœur pour ce nouveau magazine accessible uniquement en ligne (car au format PDF) : Art’PI.

Son objectif est de réunir l’Art et le "typique Sourd " (que l’on traduit en langue des signes par "Pi" – les initiés comprendront).

Vous y trouverez des informations riches et variées sur l’actualité des spectacles vivants, des manifestations, des événements circulant autour de la culture sourde et de la langue des signes.
Ainsi, vous pourrez lire des reportages sur des spectacles mêlant français et LSF, accessibles à tous, sourd ou entendant, grâce au travail spécifique effectué par des interprètes en langue des signes française (LSF).
C’est aussi un support qui permet aux associations, artistes et professionnels sourds ainsi qu’aux professionnels entendants créateur de projets accessibles ou mixtes, de déposer des annonces, de se faire connaître ou de faire connaître leurs œuvres.

Belle mise en page, photographies soignées,remarquables interviews de professionnels sourds ou entendants qui œuvrent dans le secteur culturel, surprenants reportages sur la mode, la télévision, l’art, informations pointues sur les nouvelles technologies, ce magazine est une source d’informations passionnantes sur la culture sourde et ses passerelles vers le monde des entendants.

Bref, vous l’aurez compris, allez vite sur le site de ce nouveau magazine et abonnez-vous, c’est gratuit : Art’Pi Abonnement.
Ou consultez le en ligne grâce à la version feuilletable.

Et voici le sommaire du N°2 pour vous mettre l’eau à la bouche :

Des concerts accessibles aux sourds

Les sourds et malentendants ont aussi le droit d’apprécier les concerts et surtout d’en comprendre les paroles. Or, parmi les différents types d’interprétation vers la langue des signes française ou anglaise ou américaine ou espagnole… que nous sommes amenés à effectuer, l’une des plus délicates est justement l’interprétation de chansons durant des concerts (personnellement je ne m’y suis pas encore risqué).
Récemment, on apprenait même que Lady Gaga prenait des cours de langue des signes avec un professeur particulier. Elle aurait été inspirée par des vidéos sur Youtube dans lesquelles des fans sourds de la chanteuse reprenaient ses morceaux en langue des signes.

Plus sérieusement (quoique…) il  y a un an, les Pays-Bas ont accueilli la première édition de "Deaf Metal", un concert de métal entièrement organisé à l’intention des sourds. La puissance des basses de la batterie était transmise via un plancher vibrant. Ainsi que le remarquait Marie-Florence Devalet, chargée de communication à la Fédération francophone des sourds de Belgique : "La musique est une onde sonore qui fait vibrer la matière qui l’entoure. Tout ce qui est baffle, plancher en bois, caisse de résonance, musique forte aide les sourds à percevoir la musique par les vibrations. Donc le rock passe mieux que la musique classique". Et on imagine qu’avec le hard rock ou le metal c’est encore plus efficace !
Mais les vibrations ne sont pas les seuls vecteurs de sons. En effet les langues des signes possèdent elle-même un rythme visuel ; il est ainsi tout à fait possible de signer en rythme avec la musique. Marie-Florence Devalet confirme : "le sourd verra le rythme, la mélodie de la musique à partir des signes et des expressions du corps et du visage de celui qui traduit le son".
Lors du concert organisé en Hollande, ce sont sept interprètes qui se relayaient sur scène pour cet exercice délicat.

Plus tranquille, cette année, chez nos voisins belges, quatre concerts (comme celui de Christophe Maé) ont été traduits en langue des signes durant les Francofolies de Spa. Lorsqu’on sait qu’une chanson représente à elle seule entre 5 et 7 heures de préparation, on réalise l’importance du travail effectué par mes collègues.
Une fois sur scène, après s’être réparti les chansons et les avoir longuement travaillées, parfois en collaboration avec les artistes, les interprètes se succèdent chacun leur tour. La difficulté majeur est qu’il faut commencer et terminer en même temps que le chanteur, sans aucun décalage. Pour traduire, il faut donc privilégier le sens, la beauté des signes ; ce n’est pas du tout littéral et l’expression du corps, du visage est primordial.

En France, les exemples sont également nombreux notamment lors de concerts de rap ou de slam, la rythmique des chansons, les thèmes abordés se prêtant bien à la langue des signes.
Dans la vidéo ci-dessous, Radikal MC interprète "Les Signes" en hommage à ses parents sourds lors des Francofolies à La Rochelle avec Karina Denis qui traduit les paroles en LSF.

Mardi 27 Septembre à la Flèche d’Or à Paris XXème, c’est un concert intégral qui sera destiné aussi bien aux sourds qu’aux malentendants ou aux entendants. A cette occasion, deux groupes se produiront, Furykane et Fumuj.
Ce dernier a conçu un concert electro/rock entièrement accessible : "désireux de fusionner les publics et de briser la barrière du silence, Fumuj propose sur scène une création multi-sensorielle vouée à mêler l’univers des sourds et celui des entendants" explique l’organisateur, Erwan Le Nagard.
Seront mis en place des dispositifs sensoriels tels que des récepteurs somesthésiques distribués au public pour ressentir les vibrations dans leurs mains, deux cheminées en plexiglas de 2,5 m de hauteur placées en salle dans la même optique, une vidéo interactive et une batterie lumineuse créées spécifiquement pour le spectacle ! Enfin, Laetitia Tual, qui maîtrise la langue des signes participera au spectacle en proposant une traduction des textes du groupe Fumuj, ce qui justifie amplement que nous évoquions ce spectacle à venir sur ce blog.

J’y serais, par curiosité.

Toutes les infos en suivant ce lien : http://www.erwanlenagard.com

Mise à jour (28/09/2011) – en suivant ce lien regardez le reportage que BFMTV a consacré à ce concert : http://bit.ly/qjFiLk

L’International Visual Théâtre en danger

International Visual Théâtre (IVT) est un lieu emblématique pour la communauté sourde mais également pour les interprètes en langue des signes française (LSF) qui y interviennent régulièrement, un lieu où se mêlent dans la joie et la découverte sourds et entendants.

Ainsi que l’explique Léna Martinelli sur le site internet Les Trois Coups, "l’I.V.T. est un carrefour culturel, un espace d’échanges et de découvertes où est née une nouvelle approche du spectacle vivant. Première compagnie professionnelle de comédiens sourds, pionnier de l’enseignement de la L.S.F. (langue des signes française), elle œuvre, depuis 1976, à la rencontre entre les cultures sourde et entendante. Depuis plus de trente ans, des hommes et des femmes mettent leurs talents au service d’une mission : transmettre et diffuser la culture de la L.S.F. par des spectacles (ouverts à tous), des ateliers (chaque année près de 900 personnes apprennent la langue des signes à l’I.V.T.), et une maison d’édition".

Or, aujourd’hui l’existence de ce lieu de cultures est menacée et hier, Emmanuelle Laborit a organisé une réunion d’information dans les locaux du théâtre pour  dénoncer le manque d’intérêt de l’Etat pour cette institution : dès l’inauguration, elle avait rappellé à quel point les subventions étaient modestes, insuffisantes pour assurer la survie d’IVT. Ainsi, souligne-t-elle, "le seul service de l’Etat à soutenir le fonctionnement est la DRAC Ile-de-France à hauteur de 16% du budget global qui s’élève à 1,5 million d’euros".

En appui à cette revendication, Véronique Dubarry, adjointe (EELV) au maire de Paris chargée du handicap dénonce cette situation dans un billet paru sur le site de Médiapart.

Le voici :

L’International Visual Theatre (IVT), à Paris, est unique: des comédiens sourds s’y expriment en langue des signes. Or son existence de l’IVT est fragilisée par le désengagement de l’État, prévient Véronique Dubarry, membre du conseil d’administration de l’IVT, adjointe (EELV) au maire de Paris, chargée du handicap.

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Emmanuelle Laborit, grande comédienne qui a remporté, en 1993, le Molière de la révélation théâtrale pour son interprétation dans Les Enfants du silence, auteure du Cri de la mouette, livre dans lequel elle relate son combat et sa découverte de la langue des signes, donnera lundi soir, en tant que directrice de l’International Visual Theatre (IVT), une conférence de presse pour tirer la sonnette d’alarme sur la situation de son établissement. Rien que de très banal: les établissements culturels se déclarent les uns après les autres au bord de l’agonie financière et donc tout proches de mettre la clé sous la porte.

Parce que l’IVT, unique en son genre, a un projet qui conjugue projets visuels et corporels et langue des signes française (LSF), la Ville de Paris accompagne ce théâtre depuis sa création. Il est donc possible que les collectivités, suppléant l’Etat, mettent la main à la poche pour venir en aide à ces établissements. Mais la plupart d’entre elles, elles-mêmes au bord de la faillite, ne peuvent qu’assister, désespérées, à la disparition de la culture de proximité pour tous et toutes.

La loi de 2005, jusqu’à ce qu’elle soit récemment sérieusement «rabotée» cet été, a décrété la mise en accessibilité des établissements recevant du public. Mais en ce qui concerne les lieux culturels, l’accessibilité doit aussi permettre aux personnes handicapées d’être les artistes que l’on vient voir. L’IVT fait cela et bien plus. Il permet à des actrices et à des acteurs sourds de se réaliser dans leur passion du théâtre sans pour autant s’enfermer dans une logique qui aboutirait à un théâtre pour les sourds par les sourds. Les spectacles qui y sont proposés, ouverts, mélangent allègrement les acteurs sourds et parlants, proposant des allers-retours entre les deux cultures. Parce que la LSF est une culture. L’IVT lui rend ses lettres de noblesse, langue à part entière, longtemps interdite, encore méprisée.

Des expériences de ce type, mêlant culture et handicap (même si, parfois, le terme même de «handicap» est récusé), il y en a quelques unes, rares. Pourtant, donner à voir le talent des personnes handicapées fait partie de ce que l’on appelle communément le «changement de regard». Si nous voulons que cette diversité puisse continuer à exister, à s’exprimer dans sa différence, nous avons la responsabilité de soutenir ceux qui la font vivre. Le seul effort des collectivités territoriales ne suffira pas à rendre la culture accessible à touTEs. L’engagement de l’Etat doit être une priorité.

Si demain, faute de ce soutien financier, ce type d’expérience innovante, ce genre de lieu devait au mieux survivre, au pire disparaître, c’est autant d’efforts des élus locaux mais surtout des membres d’associations, bénévoles ou salariés, qui resteront vains. Ce sera la mort de la culture pour touTEs qui permet à chacunEs d’enrichir de sa différence une société sans barrière, sans préjugé.

Véronique Dubarry
http://www.mediapart.fr/

Et pour connaître le programme de la saison 2011/2012, cliquez sur l’image ci-dessous:

Jack Jason, l’interprète de Marlee Matlin

Continuons notre tour du monde, franchissons la frontière, descendons la côte ouest et voici Hollywood. C’est là qu’on peut rencontrer Jack Jason, l’interprète en langue des signes américaine (ASL) depuis plus de 20 ans, de la célèbre actrice sourde, Matlee Martin.

Récemment, le Los Angeles Times proposait un portrait de Jack Jason. En voici la traduction (effectuée par moi-même).

Jack Jason prête sa voix mais ne vole pas la vedette à Marlee Matlin

Interprète en langue des signes travaillant depuis plus de 20 ans avec l’actrice Matlee Martin, Jack Jason a été très visible récemment lors de l’émission de télévision  "Celebrity Apprentice". Pourtant il préfère insister sur le fait que l’attention devrait plutôt être portée sur l’actrice sourde.

Son nom ne vous est pas familier. Mais si vous connaissez l’actrice Marlee Matlin qui a reçu un Oscar, qui a joué dans un épisode d’ "Ellen" et qui a participé dernièrement à l’émission télévisée "Celebrity Apprentice", vous devriez reconnaître Jack Jason : c’est le petit homme aux cheveux courts qui prête sa voix aux paroles de Marlee.

Lors des premières au cinéma, il se tient à ses côtés, comme sur les plateaux de télévision durant les talk-shows. Lorsque Marlee Matlin a remporté l’Oscar en 1987 pour son rôle dans "Les Enfants du Silence", c’était sa voix émue qui donnait du sens aux signes de la jeune actrice sourde. Et Marlee Matlin étant à présent l’une des deux derniers candidats de "Celebrity Apprentice", il a dû scrupuleusement traduire les plaisanteries sarcastiques de NeNe Leakes ou les divagations de Gary Busey (avant que ces deux là soient éliminés).

Bien qu’il soit souvent caché sur le coté de l’écran lors des apparitions de l’actrice à la télévision, Jason a joué un rôle crucial dans la carrière de Marlee. Il n’est pas qu’un simple interprète qu’on loue. Il est aussi un confident, un conseiller en affaires et il sert de  voix à la comédienne qu’il considère comme la "personne sourde la plus visible dans le monde".

Pour un artiste, il est habituel d’avoir quantité de fans ou d’intrigants continuellement à ses cotés. Mais le rôle de Jason, lui, est unique ce qui est logique car Marlee Matlin elle-même est unique. Il y a peut être d’autres acteurs sourds dans le show business, mais aucun n’a son profil ni son Oscar.

Depuis plus de 20 ans, Jason accompagne l’actrice dans ce monde culturel et vers un public  qui parfois ne comprend pas ce qu’est une actrice sourde. Ainsi, dans les coulisses, il n’hésite pas à la mettre en avant face aux directeurs de casting, à l’aider à adapter les rôles prévus au départ pour des acteurs entendants afin qu’elle puisse réellement participer à la sélection.

Jason se souvient du jour où l’équilibre entre simple interprète et conseillé a basculé. Il assistait à une réunion avec les producteurs quand il a suggéré d’adapter le film "Wait Until Dark" afin qu’il y ait un personnage sourd. A ce moment, dit Jason, "j’ai brisé la carapace, je suis sorti de mon rôle d’interprète".

Lors de l’émission de télévision "Celebrity Apprentice", "il était là non seulement comme interprète, mais aussi pour indiquer aux producteurs comment accueillir Marlee durant le spectacle, en particulier dans salle de conférence de Donald Trump", explique Page Feldman, un des producteurs exécutifs.

Comme il était constamment à ses cotés durant le show télévisé, il a parfois attiré l’attention sur lui : sur Twitter, des téléspectateurs ont posté des commentaires sur son "beau" look et ont commenté "l’étonnante" équipe qu’il formait avec l’actrice sourde.

Certains ont même été jusqu’à dire que Jack Jason à ses cotés avait été un avantage pour la comédienne. Avoir deux mains ou une paire d’yeux supplémentaire durant ce spectacle où tous les coups sont permis lui aurait permis de faire la différence avec les autres concurrents et ainsi gagner.

Mais Marlee Matlin n’est pas d’accord. "Un interprète n’est pas un avantage, un interprète me garantit simplement une bonne accessibilité. Ce n’est pas comme un matelas qui m’assurerait un bon confort. J’ai besoin de lui pour travailler".

Dès ses débuts à elle dans le monde du spectacle, il l’a rejoint comme interprète. En effet, Jack Jason a été embauché quand la comédienne a terminé le tournage du film "Les Enfants du Silence", son premier long métrage en 1986. William Hurt, son partenaire et petit ami à l’époque, répondait à de nombreuses interviews dans son appartement de New York. Il voulait Marlee sorte, s’amuse mais la jeune actrice ne connaissait pas la ville. Elle avait besoin d’un guide autant que d’un interprète.

Hurt a appelé l’Université de New York à la recherche d’un interprète ASL. Jack Jason, étudiant en cinéma qui cherchait à gagner un peu d’argent s’est proposé. Enfant de parents sourds, il considère la langue des signes comme sa langue maternelle.

Au début, il ne pensait pas qu’une si longue association puisse durer entre l’actrice débutante et l’étudiant en doctorant aspirant à devenir  maître de conférence. Mais leur même sens de l’humour a fait tilt : tous les deux ont un humour étrange, parfois méchants, parfois enfantin, parfois scatologique, qui renvoie à leurs racines juives. Jack explique qu’entre eux il y a beaucoup de Oy ! et  de longs gémissements plaintifs.

"Ils ont presque leur propre langue", dit Feldman. "Ils sont connectés de bien des façons en raison de leur long passé en commun".

Pour Jack Jason, il est clair que c’est Matlin qui est "le patron" et celle sur qui les projecteurs doivent converger. Instinctivement dès que crépitent les flashs des photographes il plonge la tête vers le bas. Plusieurs fois durant une conversation autour d’un cappuccino et d’un croissant, il répétait "il s’agit de Marlee", mais sans jamais définir ce qu’il entendait par là.

A un mois de son 55ème anniversaire, Jack Jason est toujours célibataire et sans enfant. Mais il semble ravi d’avoir sa vie toujours si étroitement liée à celle de Marlee Matlin.

"Enfant j’étais considéré comme un enfant petit, gros et juif. Je n’ai donc jamais cherché à attirer l’attention sur moi".

Il explique qu’il a appris à parler en regardant la télévision et c’est ainsi qu’il a été fasciné par le milieu du show-business. Il se souvient même qu’il avait écrit, dans son journal, qu’il espérait qu’un jour que sa voix serait entendue par des millions de personnes.

Ainsi Marlee Matlin lui a permis  de réaliser son rêve en lui offrant un accès (indirect) sous la lumière des projecteurs.

"C’est une drôle de vie", dit-il, en plaisantant. "Je ne pense pas qu’il y a d’autres personnes dans ma position, mais j’ai la chance d’y être aux cotés d’une femme exceptionnelle.

rick.rojas@latimes.com

A quand, en France, un reportage sur Corinne Gache, l’interprète LSF attitrée d’Emmanuelle Laborit qui a joué dans l’adaptation française des "Enfants du Silence" et reçue un Molière pour son rôle en 1993 ?
Ou sur Béatrice Blondeau qui fréquemment sert d’interprète à Sophie Vouzelaud, dauphine de Miss France en 2007 et qui s’engage à présent dans une carrière d’actrice.

L’interprète, lien culturel

Article paru dans La Voix du Nord (30/11/2010) :

En partenariat avec l’association Trèfles et le Centre d’éducation pour jeunes sourds, le Théâtre d’Arras propose, depuis quatre ans, des spectacles interprétés en langue des signes ou, s’ils ne sont pas traduits, accessibles à des personnes sourdes. À l’origine de cette initiative, il y a David Lobry, un des deux seuls interprètes de la langue des signes du département. Son objectif : faciliter l’accès à la culture de ce public souvent isolé.

Le Théâtre d’Arras, David Lobry le connaît comme sa poche. Il n’est pas acteur, mais c’est tout comme. Interprète de langue des signes, il traduit régulièrement des spectacles pour les sourds et les malentendants, travaille en collaboration avec les programmateurs, et évolue avec les acteurs pour trouver sa place près de la scène. « Tous les ans, je fais le point avec les responsables de la programmation du théâtre. Nous sélectionnons des pièces et des spectacles que je peux interpréter. Ensuite, je dois collaborer avec les troupes pour interpréter sans gêner le déroulement du spectacle », explique David Lobry.

Danse, théâtre, magie, chaque année, la programmation de spectacles directement accessibles aux sourds ou traduits en langue des signes est diffusée auprès du public concerné. Et certains viennent d’autres régions pour y assister. « Les sourds ne sont pas malades. En revanche, ils font beaucoup d’efforts au quotidien pour s’intégrer aux entendants et ils méritent qu’on en fasse nous aussi de temps en temps pour les sortir de leur isolement », explique David Lobry.

S’il voit dans ces sorties des occasions d’amener le public malentendant à une forme de culture dont il est encore souvent exclu, David Lobry compte aussi sur ces sorties pour permettre aux publics sourd et entendant de se rencontrer. « Les sourds se plaignent souvent d’être dans un ghetto. En se côtoyant régulièrement, je crois vraiment que ces deux communautés auront moins peur d’aller l’une vers l’autre ».

Arrageois d’origine, lui-même a découvert ce handicap au lycée Gambetta où il était scolarisé dans la même classe que trois jeunes sourds. Les adolescents se sont retrouvés ensemble en fac et le désir du jeune homme de pratiquer la langue des signes s’est développé.

Interprète à l’école des sourds d’Arras, membre de l’association Trèfles, où il dispense des cours, David Lobry a créé son propre service d’interprétariat.

Et depuis, il court. D’un bout à l’autre de la région, et largement au-delà. « Nous ne sommes que trois cents interprètes de langue des signes en France, et vu la demande, nous pourrions largement être dix fois plus nombreux. Je ne parle même pas du Pas-de-Calais où nous ne sommes que deux. J’ai été le premier à exercer dans le coin », assure David Lobry Cette traduction simultanée de spectacles vivants, mise en place en 2006 au Théâtre d’Arras, est une sorte d’opération de funambule que l’interprète a appris à maîtriser. Et avec laquelle certaines troupes se sont si bien familiarisées qu’elles font désormais appel spontanément aux services de David Lobry. Une petite victoire, mais le chemin à parcourir en matière d’accessibilité de la culture et des loisirs aux sourds et malentendants reste long.