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Sens et contresens

Les interprètes en langue des signes (comme dans les autres langues d’ailleurs) traduisent du sens et non du mot à mot ou, dans mon cas, du mot à signe (et inversement).
Ainsi, pour espérer produire une traduction de qualité nous devons respecter les différentes étapes du processus d’interprétation qu’on peut résumer ainsi :

1 – Comprendre le message (en extirper le sens) dans la langue source ;
2 – Le mémoriser puis l’organiser pour le traduire dans la langue cible ;
3 – Le reformuler en langue cible.

Cette nécessaire gymnastique de l’esprit entraîne parfois des malentendus, des quiproquos, l’interprète n’ayant pas compris correctement le sens du discours, les causes en étant multiples (ambiance bruyante, locuteur qui marmonne, absence de contexte, homonymes…) .

Pour illustrer ces propos, voici deux anecdotes survenues à des collègues interprètes F/LSF  telles qu’elles nous sont racontées dans le dernier numéro du Journal de l’Afils (N°84 – mars 2013).

1er exemple :
La scène se déroule dans un Institut pour jeunes enfants handicapés. Depuis quelques minutes mon collègue traduit vers la langue des signes française une réunion de synthèse. Il interprète notamment le référent d’Arthur qui explique : "Arthur adore la balle Néo, ça l’amuse beaucoup. Dès qu’on lui propose la balle Néo, il est fou de joie…".
Bien sur l’interprète, dans sa traduction, signe un enfant  jouant à la balle quand soudain une phrase mentionnant la température de l’eau sème le doute dans son esprit. Il doit alors interrompre l’animateur en lui expliquant qu’il avait confondu la "balnéo…thérapie" avec une balle qui se serait appelée Néo !!!

2ème exemple :
Il s’agit d’une formation professionnelle dans le domaine de l’énergie. C’est la fin de l’après-midi et les interprètes qui se sont relayés toute la journée commencent à fatiguer. L’un des participants témoigne sur son travail et explique que dans son cas, "les concurrents sont kamikazes".
Double difficulté pour l’interprète qui doit non seulement faire passer le sens  de "concurrents acharnés qui n’ont peur de rien", tout en utilisant l’image de terroristes prêts à faire exploser leur avion sur les tours jumelles de New-York. Quand soudain elle réalise, en voyant le regard surpris de son collègue, que les-dits concurrents ne sont pas des fanatiques religieux prêts à tout mais Qualigaz, une simple norme de certification de conformité !

Journal de l’AFILS n°83

Après quelques vicissitudes, le numéro 83 du Journal de l’AFILS (Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes) est enfin disponible.

À noter, dans ce numéro, la présence d’un dossier très complet sur les SCOP, structure juridique fréquemment choisie par les services d’interprètes F/LSF et un article passionnant sur "le décalage en interprétation vers la langue des signes".

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .

Ce numéro est aussi le dernier qui est publié sous la houlette de l’actuel comité de rédaction composé de Thibaut Dalle, Estelle Eckert-Poutot, Isabelle Guicherd, Fabienne Jacquy et Sabine Montier.
Après plusieurs années d’investissement personnel pour garantir une diffusion régulière de cette publication, certains de ses membres veulent prendre le large et voguer vers de nouveaux horizons.
Alors bon vent à eux, et bienvenus à ceux qui reprennent la barre !

83/1

 

83/2

7 conseils pour martyriser un interprète en langue des signes

On trouve facilement des livres, guides, articles nous expliquant comment travailler en harmonie et efficacement avec des interprètes en langue des signes. Je vous avais notamment présenté celui-ci ou celui-là.
Soucieux d’innover en cette fin d’année,  je vous propose (et j’espère que mes collègues ne m’en voudront pas) 7 conseils pour exaspérer l’interprète qui durant une conférence de haut niveau doit vous traduire du français vers la LSF ou inversement.

stress

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7. Communiquez-lui le moins d’informations possible :

Traduire une conférence n’est pas toujours aisé. On ne peut pas interrompre l’interlocuteur, il utilise parfois une terminologie complexe, son raisonnement n’est pas forcément évident…
Aussi, quand l’interprète, quelques jours avant la date fatidique, vous demandera "un peu prépa" pour assurer la meilleure traduction possible de votre intervention – car ce dernier (quel idiot!) n’est pas familier avec la physique quantique – répondez-lui avec un air légèrement méprisant : "pour quoi faire ! C’est simple je vais juste parler de la théorie des cordes, tout le monde connaît ça. De toute façon je ne rentrerais pas dans les détails !"
Après tout si ce sont de vrais interprètes professionnels, ils sont sensés pouvoir tout traduire.

6. Lisez vos documents :

L’interprète dans son travail utilise la prosodie de l’intervenant (que ce soit en français ou en langue des signes) pour s’aider à comprendre le sens, à rythmer sa traduction. Surtout, elle séquence le discours, le rend vivant et évite ainsi que la personne s’exprime à la vitesse d’un tgv.
Aussi, pour déstabiliser un interprète, lisez votre texte d’une voix monocorde en ne marquant aucune ponctuation. Bien vite il devrait décrocher ne sachant plus de quoi vous parlez. Et si vous trouvez qu’il (ou elle) est décidément trop bon, marmonnez !

5. Soyez peu visible :

Si vous vous exprimez en langue des signes, la première condition pour être compris et donc traduit est d’être bien visible, bien éclairé par un projecteur.
Vous, au contraire, placez-vous à contre jour ou dans un coin sombre. Pire, empilez devant vous des livres ou des dossiers qui l’empêcheront de voir tous vos signes.
Et surtout, le matin, quand vous vous habillez, pensez à mettre un pull avec des rayures et des couleurs flashies pour que ça brouille son regard et qu’il attrape une migraine ophtalmique.

4. Digressez :

Ah les anecdotes qui n’ont rien à voir avec le thème de votre conférence ! N’y a-t-il rien de plus amusant que de parsemer la présentation austère d’un rapport annuel d’activités avec des petites histoires personnelles (par exemple la recette de la blanquette de veau à la Catalane que vous avez préparez hier soir pour votre fiancé) ou mieux, des histoires drôles semées de calembours et de jeux de mots intraduisibles, comme :
"Comment appelle-t-on un chat tombé dans un pot de peinture le jour de Noël ?
Un chat-peint de Noël !"
La salle est pliée de rire et l’interprète incapable de faire passer l’humour fait la grimace. Et s’il cherche désespérément à trouver du sens derrière vos idées farfelues ou décousues il se noiera dans le ridicule.

3. Semez des embûches techniques :

Lors de grandes conférences, vous bénéficiez d’une aide technique (micro, ampli, enceintes…) pour vous faire entendre et comprendre.
Arrangez-vous pour que le matériel soit de piètre qualité : le micro qui chuinte, les enceintes tournées vers le public pour que l’interprète sur scène n’ait pas de retour son. D’ailleurs pourquoi ne pas le placer près de la climatisation afin que le bruit de la ventilation l’indispose…
Selon Daniel Gille et sa théorie des efforts l’acte d’interprétation se réalise dans la recherche d’un état d’équilibre entre trois efforts nécessaires au processus d’interprétation. Il s’agit de l’effort d’écoute et d’analyse ; l’effort de mémoire et l’effort de production. Si l’équilibre est rompu (par exemple si vous devez faire un effort supplémentaire pour entendre ou comprendre le locuteur) alors la qualité de l’interprétation s’effondre.

2. Utilisez une présentation sous Power Point :

La « PowerPointite » ou syndrome PowerPoint est un virus qui contamine tous les discoureurs et autres animateurs. Il provoque chez leurs auditeurs bâillements, soupirs et autres symptômes caractéristiques d’une forte crise d’ennui.
Pour un interprète en langue des signes l’utilisation par le conférencier de ce mode de présentation peut vite tourner au cauchemar. En effet l’interprète doit toujours être face au public quand il signe.
Alors, arrangez vous pour l’éloigner de l’écran afin qu’il ne puisse pas voir les diapos que vous projetez.
Puis utilisez les expressions telles que "comme vous le voyez ici" ou bien "remarquez ces chiffres là", ou encore "retenez cette définition" en simplement pointant du doigt ce dont vous parlez.
Pour vous suivre le malheureux devra continuellement tourner la tête et sera vite déboussolé. En plus, dans l’incapacité de voir les images sur l’écran, il ne pourra pas soulager dans son travail en pointant une citation, une succession de chiffres ou une liste de noms propres. Bref, il devra tout traduire !!!

1. Le coup de grâce :

A présent vous avez combiné ces astucieux stratagèmes et vous remarquez que des rougeurs apparaissent sur le front et les joues de votre interprète. C’est presque gagné, il va bientôt craquer. Son regard s’agite, des gouttes de sueur perlent sur son visage. Il est à point.
Tournez-vous vers lui et déclarez : "je suis surpris car vous ne semblez pas suivre. C’est embêtant : je tenais vraiment à ce que ces personnes sourdes (ou entendantes) comprennent mon exposé. Pourtant j’avais demandé à votre service un interprète diplômé et compétent ! Je vais devoir en référer à l’Afils !"
Comptez jusqu’à 3 et il devrait vous hurlez dessus.
Cependant j’en connais certains qui parviennent encore à faire bonne figure. aussi je vous propose :  le coup de grâce.

Attention, cette réplique ne doit être utilisée qu’en dernier ressort et c’est à vos risques et périls car l’interprète en langue des signes peut avoir une réaction très violente en l’entendant.
Traitez le d’ "interface-traducteur en langage des signes pour sourds-muets". Il ne s’en remettra pas.

Et vous, vous connaissez d’autres astuces pour les faire craquer ?

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PS : merci à lifeinlincs pour l’idée.

Il était une fois une langue des signes…

Contrairement à ce que pourrait laisser croire ce titre, ni prince ni princesse ne surgiront au détour d’un paragraphe. Il s’agit d’une histoire vraie que j’ai découverte dans l’ouvrage de Nicholas Evans "Ces Mots qui Meurent".
De plus, contrairement aux contes pour enfants, cette histoire finira mal car à la fin, cette langue des signes meurt.
Autre originalité, nous ne verrons passer que fugitivement et à la fin du texte des interprètes en langue des signes car ils sont (pour une fois!) inutiles.
Mais l’histoire est belle et il aurait été dommage qu’elle demeure oubliée. A travers elle, il s’agit de ressusciter pour quelques instants la langue des signes ottomane qui était partagée par le Sultan, le Grand Vizir, la Cour et ses serviteurs (d’où l’absence d’interprète) de façon qu’aucun secret ne fut éventé.

Istanbul, XVIe siècle : à la cour du Grand Sultan Ottoman

A cette époque, le Sultan voulait des serviteurs dans l’incapacité d’écouter ce que lui-même disait et qui seraient également incapable de révéler les propos échangés, même sous la torture.
Ainsi, en 1554, l’aristocrate flamand Ogier Ghislain de Busbecq visitant la Sublime Porte, rapporte que "les sourds-muets étaient très prisés comme serviteurs auprès des dignitaires turcs. Le vocable turc, dilsiz, "sans langue", était amplement utilisé pour désigner cette catégorie de domestiques, en faveur auprès de la cour ottomane pour de nombreuses raisons. Étant donné qu’ils étaient sourds et muets, même s’ils avaient été témoins d’échanges politiques confidentiels, il n’y avait guère de risque que des ennemis puissent les soudoyer ou les torturer pour qu’ils révèlent des secrets qu’ils n’avaient pas entendus et ne pouvaient conter."

C’est pourquoi la Cour recrutait activement ces serviteurs sourds et comme un nombre important de malentendants se trouvaient ainsi regroupés au même endroit, ils finirent par développer une langue des signes originale.

Rålamb Costume Book (1657)
"Mutus"

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Le Sultan les embauchait également pour exécuter ses basses œuvres. Dans leur Encyclopédie, Diderot et d’Alembert définissent ainsi les Dilsiz :
"Dilsiz : noms des muets mutilés qui accompagnent ordinairement le grand seigneur quand il va dans les divers appartements du vieux et du nouveau sérail. Ils sont en particuliers les gellaks, c’est-à-dire les bourreaux qu’il emploie toutes les fois qu’il veut faire périr quelqu’un en secret, comme des frères, ou d’autres parents, des sultanes, des maîtresses, des grands officiers. Alors les dilsiz ont l’honneur d’être les exécuteurs privilégiés de sa politique, de sa vengeance, de sa colère, ou de sa jalousie. Ils préludent à quelque distance leur exécution par des espèces de hurlements semblables à ceux du hibou et s’avancent tout de suite vers le malheureux ou la malheureuse condamnée, tenant leurs cordons de soie à la main, marques funestes d’une mort aussi prompte qu’infaillible."

Les Sultans se succédant ont conservé ce groupe de serviteurs sourds et dévoués en les formant générations après générations à la langue des signes qui avait été mise en place des années auparavant. Mieux, ils les considéraient comme des amis, des confidents car ils se situaient hors de la stricte hiérarchie de la Cour, hors d’un trop sévère protocole.

Les Sultans prirent un tel plaisir à pouvoir converser secrètement avec ces sourds qu’ils apprirent eux mêmes cette langue des signes ottomane. Comme le rapporte Louis Deshayes de Courmenin en 1624 : "Outre tous ceux-là qui sont destinés pour le service du Prince, il y en a plusieurs autres qui servent à luy faire passer le temps, dont les uns s’appellent Dilsiz, c’est à dire sans langues car ils sont muets. Il n’y a rien qu’ils ne fassent entendre par signes beaucoup plus facilement et plus promptement que s’ils parloient. Et ce qui est encore davantage à admirer est, que non seulement ils se font entendre de jour, mais encore de nuit par le simple attouchement des mains et des autres parties du corps. Le feu Sultan Osman prenoit si grand plaisir à ce langage muet, qu’il l’avoit appris et l’avoit fait apprendre à la pluspart de ses Ichoglans et de ses Eunuques."

Les gens de la Cour ont donc eux aussi appris cette langue soit pour pouvoir partager des moments intimes avec le Sultan soit tout simplement pour lui plaire.
Alors, événement unique dans l’Histoire de l’humanité, via le handicap (la surdité) le silence et l’expression en langue des signes ottomane devinrent la plus haute norme au sein du Sérail.

Rålamb Costume Book (1657)
"Mutus precipuus imperatoris"

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D’autres témoins attestent de la large utilisation de la langue des signes ottomane, tel le diplomate Ottaviano Bon :
"Et il est fort digne d’observation que dans le Sérail, le sultan et ses sujets peuvent raisonner et discourir de toutes choses aussi bien et aussi distinctement, par signes et hochements de tête, que par des mots ; et cela convient fort bien à la gravité de la meilleure sorte des Turcs, qui n’ont cure de babillage. Le même usage est en vigueur auprès des sultanes et autres femmes du Sultan : elles sont pareillement accompagnées de femmes muettes, jeunes et vieilles. Et cela est une antique coutume du Sérail. Ils recueillent autant de muets qu’il est possible d’en rassembler et ce principalement pour cette raison qu’ils tiennent peu convenable pour le Grand Seigneur et guère approprié à sa Grandeur de s’adresser à quelque personne présente sur un ton familier mais il peut de cette manière et de façon plus convenable et domestique badiner et se divertir avec les muets qu’avec les autres membres de son entourage."

Car il passait pour inconvenant de perturber la tranquillité du Sultan en faisant résonner le fracas de la parole, nombre de courtisans apprenaient aussi à signer. Le silence se devait de régner dans le Palais.

Alors, "la nécessité de ne s’exprimer que par signes en présence du Sultan Mourad porta la langue des muets à son plus haut point de développement : les clignements d’yeux, le mouvement des lèvres, le craquement des dents avaient remplacé la parole." Joseph Hammer, Histoire de l’empire ottoman (1837).

Autre voyageur, d’Ohsson  raconte à la fin du XVIIIe siècle :
"il y a dans chaque Oda trois ou quatre muets (dilsiz) qui ont pour chef le plus ancien d’entre eux, appartenant à la seconde chambrée. Il doit se tenir à la porte du cabinet du Sultan, lorsqu’il est en conférence secrète avec son Premier Ministre ou avec le Mouphti. Les muets portent un bonnet brodé en or, différent pour la forme de celui des autres pages. Ils s’expriment par des gestes rapides, et ce langage est connu des gens du palais, des dames du Harem, du Sultan lui-même, qui d’ailleurs ne fait souvent que des signes de la main pour donner ses ordres à ceux qui l’entourent. Au reste, le Grand-Vizir, le Kehaya-Bey et les Paschas, gouverneurs de province, sont les seuls qui puissent avoir des muets à leur service."

Mais, à partir de la moitié du XIXe siècle, "l’empereur actuel Mahmoud a détruit ces usages; il a tout changé dans l’état. La révolution ne vient point là du peuple; elle descend du trône: ainsi se fait-elle difficilement; le peuple manque de lumière pour apprécier les bienfaits de ces changements. Déjà les janissaires ont disparu, et les troupes sont armées et habillées à la française. Le sultan sort à pied, sans turban et avec un chapeau sur la tête, une badine à la main. Ses domestiques ne seront plus bientôt ni muets ni eunuques, et ses femmes non seulement ont la liberté de franchir les portes du sérail, mais encore elles sont obligées de se montrer aux promenades publiques." [Auteur Jésuite]  Note sur Constantinople. Lettres Édifiantes et Curieuses concernant l’Asie, l’Afrique et l’Amérique.

Puis survint la 1ère Guerre Mondiale, la fin de l’Empire Ottoman, l’instauration de la République turque par Mustafa Kemal Atatürk (1923) et cette langue disparut à jamais avec ses locuteurs qui moururent ou s’enfuirent pour se préserver des représailles.

Malheureusement, de cette longue et illustre histoire (500 ans), nous n’avons que des témoignages visuels rares et fragmentaires de signes individuels et aucune description verbale détaillée. Il était encore trop tôt pour que cette langue soit filmée et les quelques documents photographiques que nous possédons datent de 1917 : ils dépeignent deux serviteurs sourds de la Sublime Porte en train de communiquer par signes.

Cette perte est particulièrement frustrante pour notre compréhension des diverses langues des signes dans la mesure où il est probable que la langue des signes ottomane ait été la plus ancienne à avoir bénéficié d’une tradition linguistique continue et d’une communauté substantielle d’usagers ce qui lui a sans doute permis de développer un niveau de complexité significatif.

Reste néanmoins l’hypothèse fragile que la langue des signes turque moderne serait la descendante directe de celle qui était en usage à la Cour ottomane. Mais le système d’enseignement turc a connu suffisamment de bouleversements au cours du XXe siècle pour que nous restions très prudents à ce sujet souligne Nicholas Evans dans son ouvrage. Cela dit, la chronologie de l’émergence des écoles pour sourds de la Turquie moderne peut laisser supposer qu’une telle connexion n’est pas impossible. Il est prouvé qu’on trouvait encore des serviteurs sourds à la Cour au début du XXe siècle. A la même époque, un certain nombre d’écoles modernes pour malentendants commencent à fonctionner. Une interaction minimale entre la dernière génération de serviteurs impériaux sourds signeurs et la première génération d’écoliers malentendants aurait suffi à assurer une certaine continuité de la langue des signes.

Mais en l’absence de documents historiques détaillés sur la langue des signes ottomane ou d’enregistrement visuel des derniers serviteurs sourds de la cour impériale, cette hypothèse séduisante reste invérifiable.

Cette histoire nous rappelle que l’un des rôles des interprètes en langue des signes est d’être une passerelle entre différentes communautés. Ils permettent à ces langues de se diffuser sur les territoires, aux nouveaux signes (néosimismes) de se répandre et ainsi à ces langues de vivre au delà des communautés ou elles sont pratiquées. En l’occurrence dans l’Empire Ottoman il n’y avait pas d’interprète puisque tout le monde dans le Sérail signait et cette langue, sans relais au sein de la population turque, confinée en un Palais, disparut en même temps que lui et ses habitants.

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PS : j’ai eu connaissance de cette histoire en écoutant "Tire ta Langue" excellente émission diffusée sur France Culture.

Le traducteur cleptomane

Dimanche sous la neige.
Oublions un peu la langue des signes et écoutons l’étrange histoire d’un collègue traducteur hongrois-anglais que nous raconte Dezsö Kosztolànyi.

Son ami après avoir été condamné pour vol peinait à trouver du travail dans l’édition. Aussi il l’a recommandé à un éditeur pour qu’il effectue la traduction vers le hongrois du roman policier "Le mystérieux château du comte de Vitsislav".

Je lui cède la parole :
"J’ai été infiniment surpris quand quelques jours plus tard, l’éditeur m’a fait savoir que la traduction de mon protégé était totalement inutilisable. (…) J’ai commencé à lire le texte. Avec des cris de ravissement. Des phrases claires, des tournures ingénieuses, de spirituelles trouvailles linguistiques se succédaient, dont cette camelote n’était peut-être même pas digne. Ahuri, je demande à l’éditeur ce qu’il avait pu trouver à redire. Il me tend alors l’original anglais, toujours sans un mot, puis il m’invite à comparer les deux textes. Je me suis plongé dedans, je suis resté une demi-heure les yeux tantôt sur le livre, tantôt sur le manuscrit. A la fin, je me suis levé consterné. J’ai déclaré à l’éditeur qu’il avait parfaitement raison.

Pourquoi ? N’essayez pas de le deviner. Vous vous trompez. Ce n’était pas le texte d’un autre roman qu’il avait glissé dans son manuscrit. C’était vraiment, coulante, pleine d’art et par endroits de verve poétique, la traduction du Mystérieux château du comte Vitsislav. Vous vous trompez encore. Il n’y avait pas non plus dans son texte un seul contresens. Après tout, il savait parfaitement et l’anglais et le hongrois. Ne cherchez plus. Vous n’avez encore rien entendu de pareil. C’était tout autre chose qui clochait. Tout autre chose.

Moi-même, je ne m’en suis rendu-compte que lentement, graduellement. Suivez-moi bien. La première phrase de l’original en anglais disait ceci : L’antique château rescapé de tant d’orages resplendissait de toutes ses trente-six fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, quatre lustres de cristal prodiguaient une orgie de lumière… La traduction hongroise disait : "l’antique château rescapé de tant d’orages resplendissaient de toutes ses douze fenêtres. Là-haut, au premier étage, dans la salle de bal, deux lustres de cristal prodiguaient leur orgie de lumière…" J’ai ouvert de grands yeux et j’ai continué ma lecture. A la troisième page, le romancier anglais avait écrit : Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit d’un portefeuille bien bourré et leur jeta la somme demandée, mille cinq cents livres sterling… L’écrivain hongrois avait traduit comme suit : "Avec un sourire ironique, le comte Vitsislav sortit un portefeuille et leur jeta la somme demandée, cent cinquante livres sterling…" J’ai été pris d’un soupçon de mauvais augure, qui, hélas, dans les minutes suivantes s’est changé en triste certitude. (…)

Comprenez-vous ce qu’avait fait notre malheureux confrère, cet écrivain si digne pourtant d’un sort meilleur ? Il avait dépouillé avait une légèreté impardonnable le comte Vitsislav, pourtant si sympathique, de ses mille cinq cents livres, ne lui en laissant que cent cinquante et soustrait deux des quatre lustres de cristal de la salle de bal, et subtilisé vingt-quatre des trente-six fenêtres de l’antique château rescapé de tant d’orages. J’étais pris de vertige. Mais ma consternation a été a son comble quand j’ai constaté, tout doute exclu, que la chose, avec un fatal esprit de suite, se retrouvait du début à la fin de son travail. En quelque lieu que sa plume ait passé, le traducteur avait causé préjudice aux personnages, et à peine connaissance faite, et sans égard pour aucun bien, mobilier ou immobilier, il avait porté atteinte au caractère incontestable, quasi sacré, de la propriété privée. Il travaillait de diverses manières. Le plus souvent, les objets de valeur, ni vu ni connu, avaient disparu. De ces tapis, de ces coffres-forts, de cette argenterie, destinés à relever le niveau littéraire de l’original anglais, je ne trouvais dans le texte hongrois aucune trace. En d’autres occasions il en avait chipé une partie seulement, la moitié ou les deux tiers. Quelqu’un faisait-il porter par son domestique cinq valises dans son compartiment de train, il n’en mentionnait que deux et passait sournoisement sous silence les trois autres. Pour moi, en tout cas ce qui m’apparut le plus accablant – car c’était nettement une preuve de mauvaise foi et de veulerie -, c’est qu’il lui arrivait fréquemment d’échanger les métaux nobles et les pierres précieuses contre des matières viles et sans valeur, le platine contre du fer blanc, l’or contre du cuivre, le vrai diamant contre du faux ou contre de la verroterie. (…)

J’ai fini par établir  que dans son égarement notre confrère, au cours de sa traduction, s’était approprié au détriment de l’original anglais, illégalement et sans y être autorisé : 1 579 251 livres sterling, 177 bagues en or, 947 colliers de perles, 181 montres de gousset, 309 paires de boucles d’oreilles, 435 valises, sans parler des propriétés, forêts et pâturages, châteaux ducaux et baronniaux, et autres menues bricoles, mouchoirs, cure-dents et clochettes dont l’énumération serait longue et peut-être inutile."(…)

Inutile de préciser que je ne recommande pas à mes collègues cette méthode pour arrondir leurs fins de mois.

Le traducteur cleptomane et autres histoires de Dezsö Kosztolànyi traduit (on espère fidèlement, sans omission) du hongrois par Adàm Péter et Maurice Regnaut. Éditions Viviane Hamy.

Choses vues (5)

La scène se déroule, il y a quelques années, dans un lycée en région parisienne.
Les élèves sont en cours d’histoire. Parmi eux, il y plusieurs jeunes sourds en intégration. D’habitude ils sont accompagnés par une assistante de vie scolaire qui les aide à suivre les cours.
Ce jour là, l’AVS ayant eu un empêchement, c’est un interprète en langue des signes qui est présent et qui traduit le cours. Mais arrivé à la dernière minute il n’a pas pu expliquer son rôle au professeur, notamment ce qui le différenciait d’une AVS (neutralité, fidélité…).

Les élèves sont particulièrement énervés, dans la classe c’est le chahut, personne n’écoute. Excédé, l’enseignant tape du poing sur la table et s’exclame :
- "puisque vous avez décidé de ne pas travailler, interrogation orale pour voir si vous avez compris le cours. Puis il enchaîne. "Première question : combien de temps a duré la Seconde Guerre mondiale pour l’armée française ?"

Dans la classe c’est le silence, certains élèves font semblant de lire leur cours, d’autres baissent simplement la tête en priant pour ne pas être désignés.

- "Je répète ma question : combien de temps a duré la Seconde Guerre mondiale pour l’armée française. Je vous donne un indice : elle a débuté en 1939. Je vous préviens : vous ne sortirez pas d’ici tant que je n’aurais pas entendu une réponse correcte !"

A ses cotés, l’interprète en LSF traduit fidèlement et énergiquement ses propos pour souligner la colère du professeur.

Soudain, l’un des élèves sourd lève le doigt puis commence à signer une réponse que mon collègue traduit vers le français :
- "Pour l’armée française, la guerre a durée jusqu’en 1940. Le 17 juin 1940, Pétain a signé l’armistice et c’est cela que le lendemain le Général de Gaulle lance son appel à la résistance depuis l’Angleterre: l’appel du 18 juin."

L’enseignant furieux, se tourne alors vers l’interprète qui a fini de traduire et lui lance :
- "Mais, vous êtes devenu fou !!! De quel droit répondez-vous à la place des élèves ! Pour qui vous prenez-vous ! Sortez immédiatement de ma classe !!!"

Une interprète en langue des signes victime de zombies

Une célèbre interprète en langue des signes anglaise, Leslie Grange (32 ans) a été récemment licenciée après avoir travaillé durant sept années sur une des chaînes de télévision de la BBC rapporte le site internet anglais The Poke.
En effet, de nombreux sourds l’ont accusée de brouiller les informations, d’inventer des faits imaginaires, bref de traduire n’importe comment sans aucune fidélité au discours original.

A la suite de son renvoi, Leslie Grange a cherché à expliquer son comportement inapproprié par "des difficultés personnelles et une lassitude  professionnelle qui s’est instaurée au fil des ans".  Alors au cours des six mois, elle s’est amusée à donner aux téléspectateurs sourds une version très différente de l’originale, à déformer la réalité grâce à sa folle imagination

Un responsable de la BBC raconte : "des courriers suspicieux écrits par des spectateurs sourds déconcertés ont commencé à nous arriver peu après le tremblement de terre au Japon. Ainsi des mails nous signalaient que des journalistes de la BBC  auraient affirmé (en réalité c’était l’interprète qui traduisait n’importe quoi) que des zombies radioactifs avaient été aperçus près de la centrale nucléaire de Fukushima.
Au début, nous n’y avons pas prêté attention, nous pensions qu’il s’agissait d’un vaste canulars destiné à nous déstabiliser.
Puis nous avons reçu de nouveaux mails d’autres personnes sourdes qui  s’inquiétaient de savoir si Rebekah Brooks (une célèbre journaliste anglaise) était réellement soupçonnée d’avoir violé un singe.
Ensuite on nous demandait si la BBC avait vraiment annoncé que le Premier ministre avait promis aux adolescents que désormais ils n’auraient plus rien à payer, que pour eux tout serait gratuit.
C’est alors que nous avons compris qu’il y avait un problème avec le travail de Leslie Grange."

"Je tiens à m’excuser auprès de tous les membres de la communauté sourde" a déclaré aux journalistes l’interprète -fautive- en langue des signes. Pourtant, a-t-elle perfidement ajouté "quand j’ai traduit (pour rire) que David Cameron disait à Barack Obama votre profil d’homme d’Etat laisse mon zizi tout mou, je pense que je n’étais pas si loin de la vérité".

Cette anecdote très "british humour" (qui est, à mon avis, plus une histoire drôle qu’une histoire vraie…), tout comme l’était celle de l’interprète de la Mafia new-yorkaise est cependant un bon exemple de "la tentation pour l’interprète d’utiliser sa position toute-puissante pour manipuler une situation à sa guise" ainsi que l’écrit Céline Graciet, interprète français/anglais sur son blog, Nakedtranslations (et qui a révélé cet article via sa page Twitter).
Elle poursuit : "il peut être très difficile de rester dans son rôle de plate-forme de conversion neutre et de proscrire toute intervention personnelle.
Pendant les projets sur lesquels je travaille depuis un certain temps, et que je connais comme le fond de ma poche, je suis parfois tentée de donner les réponses aux questions posées, au lieu de relayer d’abord la question, puis la réponse, afin de gagner du temps et de travailler plus efficacement.
J’ai d’ailleurs constaté que je n’étais pas la seule à avoir du mal à maîtriser mes instincts pendant un atelier d’une journée, où j’étais chargée avec une autre interprète d’aider de petits groupes de Français et d’Anglais à planifier leur travail pour la session de l’après-midi. À un moment, j’ai été horrifiée d’entendre ma collègue participer à l’organisation du travail, donner son avis sur le partage des tâches entre les participants et sur les personnes les mieux placées pour faire telle et telle chose.
C’était bien entendu inapproprié, mais il peut être très difficile de ne pas s’immiscer dans la conversation quand les progrès sont lents et qu’on pense avoir une solution à proposer"
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Une belle illustration des deux articles du Code déontologique de l’Afils que je vous ai précédemment présentés, la fidélité et la neutralité et qui montre que quelles que soient les langues de travail, les problématiques restent les mêmes.

Le parrain new-yorkais

Méfiez-vous des interprètes en langue des signes qui travaillent pour la Mafia, ils ne sont pas toujours fidèles dans leur traduction.
En voici un exemple que m’a raconté un ami policier :

Luigi Costello, un des parrains de la Mafia new-yorkaise, s’est fait voler un million de dollars par un de ses capos, Tony dit le sourd. Il devait récupérer la mallette remplie de billets après d’une livraison de drogue mais depuis 2 jours il a disparu avec l’argent.
Fou de rage, Luigi lance tous ses hommes à sa recherche. Une semaine plus s’écoule et finalement Tony se fait coincer dans sa planque près du pont de Brooklyn. On le conduit alors sans ménagement dans le bureau du Parrain. Celui dernier hurle, s’agite, le frappe mais rien n’y fait, Tony ne comprend rien.
Alors  Costello ordonne : "Faites venir Mario l’interprète en langue des signes".

Quelques heures après, Mario arrive et Costello tout mielleux demande :
- "Tony, regarde j’ai fait venir exprès un interprète donc maintenant tu comprends tout ce que je dis, tu n’as plus d’excuses. S’il te plait dis-moi où est l’argent et je passerai l’éponge, c’est promis".
L’autre fait non de la tête.

- "Tony, ne me mets pas en colère. Dis-moi où tu as mis l’argent!"
L’autre, le visage fermé, fait de nouveau non.

- "Tony ! hurle Costello, si tu ne me dis pas tout de suite où est le fric, je te fais découper à la tronçonneuse et je coule les morceaux dans le béton ! Et, Mario tu lui traduis mot pour mot ce que je viens de dire sinon tu le rejoins dans le béton ! Capito ?"

Et Mario fidèlement interprète en langue des signes italiano-américaine chacune des paroles de son boss.

Alors Tony qui sait bien que le Parrain ne plaisante pas commence à paniquer et répond en signant à toute vitesse : "j’ai pas touché au million de dollars, il est toujours dans la mallette et je l’ai planquée à la consigne de la gare de Grand Central casier 289. La clé est dans ma chambre, sur la moulure au-dessus de la porte".

- "Mario tu traduis ! Il a dit quoi avec ses mains ? s’impatiente le parrain.
– Il dit que vous n’avez rien dans le pantalon et que vous n’oserez jamais le faire exécuter !" .

Choses vues (4)

Cette anecdote racontée par l’une de mes collègues interprète en langue des signes française m’ayant fait bien rire, je vous la livre :

"La scène se passe dans une église. On célèbre une communion et je suis présente pour traduire cet événement car il y a des personnes sourdes dans la salle.
Durant la cérémonie en plus des lectures bibliques, de la messe et de l’homélie du prêtre, il y a des chants dont bien sûr je traduis les paroles en essayant de garder le rythme, l’emphase de la chorale.

La cérémonie finie, je me glisse vers la sortie de l’église quand soudain une dame m’interpelle et me déclare : "Ah je voulais vous féliciter. Vous avez dirigé cette chorale de façon magnifique. Vous étiez particulièrement gracieuse! Bravo!" ."

Une histoire drôle

Récemment, au cours d’une vacation, une charmante collègue interprète en langue des signes française (oui, je sais, c’est un pléonasme, toutes les interprètes en LSF sont charmantes) me rappelait cette histoire drôle qui circulent dans la communauté sourde.

"Alors qu’il traverse un carrefour dont les feux tricolores sont en panne, Pierre un aveugle est renversé par un énorme camion et meurt sur le coup. Quelques jours après ont lieu ses funérailles. Se succèdent discours et hommages larmoyants soulignant son grand cœur. Puis à l’issue de la cérémonie, chacun s’approche du cercueil et jette une rose rouge ou blanche. Et on l’enterre non sans avoir au préalable déposé sa canne blanche dans la fosse.
Quelques semaines plus tard, une jeune femme paraplégique, Marie, se tue après avoir perdu le contrôle de son fauteuil roulant dans la descente de Montmartre. Ses amis et sa famille se retrouvent au cimetière du Père Lachaise pour lui rendre un dernier hommage et on l’enterre en ayant fait un trou plus large que d’habitude afin d’y placer, à ses cotés, son fauteuil roulant.
Peu après, Henri est tué par un pot de fleur qui lui est tombé sur le crâne alors qu’il se promenait dans la rue. Sourd, il n’a pas entendu les cris le mettant en garde. Il est enterré quelques jours plus tard et pour que chacun puisse comprendre les discours des uns et des autres un interprète en langue des signes traduit vers le français ou vers la LSF.

Question : une fois la cérémonie finie, avec quoi va-t-on l’ensevelir ?
Réponse (livrée avec jubilation, au moyen d’un vigoureux et double claquement de main) : "avec son interprète, bien sûr !"
Pour comprendre pourquoi les mains claquent voici le signe en LSF pour [INTERPRETE] :

Cliquez sur l’image pour voir la vidéo

 

Au delà du caractère hilarant (ou pas) de cette devinette, cette histoire est intéressante car elle est révélatrice de l’ambivalence des relations que les sourds signeurs ont parfois avec les interprètes, personnages d’une importance cruciale pour lesquels ils ont inévitablement des sentiments contradictoires.
En face d’eux à chaque événement important de leur vie (mariage, visite médicale, entretien d’embauche, discours de fin d’année, réunion scolaire, permis de conduire…) afin d’assurer une bonne communication avec la communauté des entendants, leur présence est aussi le rappel constant d’une différence sociale, des difficultés rencontrées à s’intégrer au sein de la société.
Il devient alors amusant de se moquer de l’interprète, voire de le "rabaisser" (gentiment) en l’assimilant à un objet ou à une machine. Il s’agit en quelque sorte de le "remettre à sa place" via l’humour.

De nombreuses variantes attestent de la popularité du thème.
Une première intercale, entre la paralytique et le sourd, un malentendant que l’on enterre évidemment avec ses appareils de correction auditive ce qui renforce le caractère "mécanique" de l’interprète.
Une seconde, qui situe l’action à Lourdes, ne laisse aucun doute sur le peu de cas que l’on fait de l’interprète dès que l’on n’a plus besoin de ses services : miraculés, l’invalide, l’aveugle puis le sourd se débarrassent successivement de leurs différents accessoires devenus inutiles en les jetant dans l’eau qui vient de les métamorphoser,
Une troisième variante, moins malveillante pour l’interprète, situe l’action à l’Institut Saint Jacques à Paris, au pied de la statue de l’abbé de l’Épée auquel tous les handicapés viennent rendre hommage. Les handicapés physiques apportent des monceaux des fleurs, les aveugles leurs cannes et donc les sourds… leurs interprètes.
Enfin une autre variante introduit un peu de logique dans cette histoire saugrenue : ces ensevelissements successifs sont autant de précautions pour la vie future, et c’est donc rendre un hommage implicite à l’interprète que de reconnaître que l’on ne saurait s’en passer, même au ciel (étonnamment c’est la version préférée au sein de notre profession et notre ego en frétille de joie dès qu’on l’entend).

D’autres exemples soulignent cette volonté de désacraliser cette fonction. Ainsi, fondée sur une homonymie, une blague consiste à demander pourquoi [INTERPRETE] et [BIFTECK] sont un seul et même signe (ce qui est effectivement le cas) ? C’est que "l’interprète aussi, on a souvent envie de le bouffer" (bien saignant sans doute).

Pour être honnête, il faut préciser que ces blagues pour être réellement drôles doivent être signées et non lues ou racontées en français. En effet, les langues des signes, étant visuelles, permettent l’imitation, des prises de rôles, ou de jouer avec l’iconicité, porteuse en elle-même d’une grande charge comique… Mais nous entrons dans le domaine des linguistes et je m’éloigne de mon propos (donc je m’arrête ce qui m’arrange car je n’y connais pas grand chose).

Concluons plutôt par une histoire drôle en langue des signes. C’est l’histoire d’un homme qui se promène dans la forêt et qui se retrouve dans des toilettes mais sans papier WC. Heureusement son voisin de cabine va lui proposer une solution… Même sans être un as en LSF vous devriez comprendre la chute.

Si vous êtes intéressés par le thème l’humour et le handicap et l’humour sur le handicap, je vous conseille cette émission de L’Oeil et la Main intitulée : Le Bouffon et le Boiteux : http://bit.ly/humouroeiletlemain

A noter aussi les nombreuses recherches effectuées par Yves Delaporte, ethnologue qui se consacre depuis 1994 à l’exploration du monde sourd, sur "le rire sourd".