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Sens et contresens

Les interprètes en langue des signes (comme dans les autres langues d’ailleurs) traduisent du sens et non du mot à mot ou, dans mon cas, du mot à signe (et inversement).
Ainsi, pour espérer produire une traduction de qualité nous devons respecter les différentes étapes du processus d’interprétation qu’on peut résumer ainsi :

1 – Comprendre le message (en extirper le sens) dans la langue source ;
2 – Le mémoriser puis l’organiser pour le traduire dans la langue cible ;
3 – Le reformuler en langue cible.

Cette nécessaire gymnastique de l’esprit entraîne parfois des malentendus, des quiproquos, l’interprète n’ayant pas compris correctement le sens du discours, les causes en étant multiples (ambiance bruyante, locuteur qui marmonne, absence de contexte, homonymes…) .

Pour illustrer ces propos, voici deux anecdotes survenues à des collègues interprètes F/LSF  telles qu’elles nous sont racontées dans le dernier numéro du Journal de l’Afils (N°84 – mars 2013).

1er exemple :
La scène se déroule dans un Institut pour jeunes enfants handicapés. Depuis quelques minutes mon collègue traduit vers la langue des signes française une réunion de synthèse. Il interprète notamment le référent d’Arthur qui explique : "Arthur adore la balle Néo, ça l’amuse beaucoup. Dès qu’on lui propose la balle Néo, il est fou de joie…".
Bien sur l’interprète, dans sa traduction, signe un enfant  jouant à la balle quand soudain une phrase mentionnant la température de l’eau sème le doute dans son esprit. Il doit alors interrompre l’animateur en lui expliquant qu’il avait confondu la "balnéo…thérapie" avec une balle qui se serait appelée Néo !!!

2ème exemple :
Il s’agit d’une formation professionnelle dans le domaine de l’énergie. C’est la fin de l’après-midi et les interprètes qui se sont relayés toute la journée commencent à fatiguer. L’un des participants témoigne sur son travail et explique que dans son cas, "les concurrents sont kamikazes".
Double difficulté pour l’interprète qui doit non seulement faire passer le sens  de "concurrents acharnés qui n’ont peur de rien", tout en utilisant l’image de terroristes prêts à faire exploser leur avion sur les tours jumelles de New-York. Quand soudain elle réalise, en voyant le regard surpris de son collègue, que les-dits concurrents ne sont pas des fanatiques religieux prêts à tout mais Qualigaz, une simple norme de certification de conformité !

5 formations pour devenir interprète en langue des signes

Régulièrement, dans les commentaires postés par les lectrices ou lecteurs de ce blog, on me reproche de dénigrer les interfaces, voire d’être insultant à leur égard.

Il est vrai que je suis mal à l’aise avec cette activité qui n’est encadrée par aucun diplôme, ni aucune formation. On y voit donc tout et souvent n’importe quoi.
Néanmoins, si des personnes veulent apprendre la langue des signes pour ensuite aider accompagner des personnes sourdes dans leurs démarches administratives, les guider dans les méandres des procédures judiciaires, leur expliquer le fonctionnement de Pôle Emploi, pourquoi pas ?
En revanche, il est malhonnête de s’auto-proclamer interprète en langue des signes uniquement parce qu’on pratique cette langue et d’endosser ce rôle d’interprète comme le font parfois des interfaces.

C’est pourquoi si vous souhaitez exercer la profession d’interprète Français/Langue des Signes Française, vous devez posséder l’un des diplômes requis.
En effet, avoir un bon niveau en langue des signes est une condition nécessaire mais pas suffisante pour devenir interprète. Pour exercer ce métier il faut suivre une formation de cinq années après le bac où en plus de parfaire votre expression en LSF et en français (qui sont les deux langues de travail), vous apprendrez à connaitre, comprendre et appliquer le code éthique (secret professionnel, fidélité, neutralité), vous étudierez  différentes stratégies d’interprétation (par exemple à vous décaler du discours original) , vous découvrirez ce que signifie déverbaliser, vous vous familiariserez avec la théorie des efforts…
De plus, de longues périodes de stage pratique auprès d’interprètes diplômés vous permettront d’acquérir les bases de ce métier.

Aujourd’hui en France 5 universités délivrent un diplôme d’interprète F/LSF reconnu pas l’AFILS (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes).

Dans un mois débuteront les inscriptions alors si vous êtes tentés par ce métier, consultez les sites internet de ces universités et n’hésitez pas à les contacter pour d’autres informations.
Généralement pour postuler à l’examen d’entrée, on vous demande en plus de solides compétences en français et LSF, de posséder une licence, quelque soit sa spécialité.

carte formations

Université Paris 3 (ESIT) :
Centre Universitaire Dauphine (2ème étage)
Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75016 PARIS
Tel : 01 44 05 42 14
Lien vers le site Internet

Université Vincennes Saint-Denis (Paris 8) : 
2 rue de la Liberté 93526 SAINT-DENIS
Bât A, salle 144
Tel : 01 49 40 64 18
Lien vers le site Internet

Université de Toulouse Le Mirail (CETIM) :
Bâtiment 31- bureau LA 16
5 allées Antonio Machado 31058 TOULOUSE Cedex 9
Tel : 05 61 50 37 63
Lien vers le site Internet

Université Charles de Gaulle (Lille 3) :
UMR STL–bâtiment B
B.P. 60149 59653 VILLENEUVE D’ASCQ CEDEX
Tel : 03 20 41 68 87 ou 03 20 41 69 36
Lien vers le site Internet

Université de Rouen : 
rue Lavoisier
76821 Mont-Saint-Aignan Cedex
Tel : 0235146000
Lien vers le site Internet

Merci à Antony pour la carte

Journal de l’AFILS n°83

Après quelques vicissitudes, le numéro 83 du Journal de l’AFILS (Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes) est enfin disponible.

À noter, dans ce numéro, la présence d’un dossier très complet sur les SCOP, structure juridique fréquemment choisie par les services d’interprètes F/LSF et un article passionnant sur "le décalage en interprétation vers la langue des signes".

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .

Ce numéro est aussi le dernier qui est publié sous la houlette de l’actuel comité de rédaction composé de Thibaut Dalle, Estelle Eckert-Poutot, Isabelle Guicherd, Fabienne Jacquy et Sabine Montier.
Après plusieurs années d’investissement personnel pour garantir une diffusion régulière de cette publication, certains de ses membres veulent prendre le large et voguer vers de nouveaux horizons.
Alors bon vent à eux, et bienvenus à ceux qui reprennent la barre !

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Présentation du métier d’interprète en langue des signes

Il me semble intéressant en ce début d’année (et aussi pour répondre collectivement aux nombreux mails que je reçois qui me questionnent sur mon métier) de rédiger une présentation synthétique du métier d’interprète en langue des signes française.

Métier ILS

1/ Son rôle
L’interprète est un professionnel formé aux techniques d’interprétations et diplômé. Il intervient aussi bien pour les personnes sourdes que pour les personnes entendantes en interprétant tous les échanges. C’est un pont linguistique et culturel entre deux communautés, celle des sourds et celle des entendants.
Il est bien sûr bilingue et biculturel (il est indispensable d’avoir une excellente connaissance de la culture sourde).
Il favorise aussi l’accessibilité à la vie quotidienne, professionnelle, sociale, culturelle et citoyenne des personnes sourdes qui s’expriment en langue des signes (française en l’occurrence).

Contrairement aux interprètes de langue vocale qui ne travaillent généralement que vers une langue, l’interprète en langue des signes travaille "dans les deux sens" :
il interprète les discours émis en français (oral) vers la langue des signes ou les discours émis en langue des signes vers le français (oral).
Il traduit les textes écrits en français vers la LSF et les discours signés en LSF vers le français écrit.

L’interprète respecte le code éthique de sa profession tel qu’il a été défini par l’Association Française des Interprètes/Traducteurs en Langue des Signes (AFILS). Les 3 règles principales sont :

  • le secret professionnel : l’interprète est tenu au secret professionnel, il s’interdit toute exploitation personnelle d’une information confidentielle ;
  • la fidélité : l’interprète se doit de restituer le plus fidèlement le message en présence des parties concernées ;
  • la neutralité : l’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut participer à une conversation qu’il traduit. Il est particulièrement vigilant à rester neutre, aussi bien durant toutes les situations d’interprétation que durant les moments plus informels (pause-café par exemple).

2/ Ses différents types d’interventions
Nous interprétons des situations :

  • de liaison (rendez-vous professionnel, social, médical, juridique) ;
  • de réunion (entreprise, administration, réunion d’équipe) ;
  • de formation (milieu scolaire, universitaire, professionnel) ;
  • de conférence (Assemblée générale, séminaire, colloque, débat public, meeting) ;

L’interprète peut aussi intervenir en milieu artistique (visite de musées) , religieux (mariage, enterrement) ou à la télévision (traduction des journaux télévisés).
Il peut également interpréter à distance, via la visio-interprétation, afin de relayer un appel téléphonique entre un sourd et un entendant.

L’interprète peut refuser une intervention si, pour une raison éthique ou personnelle, il sent que sa prestation ne sera pas conforme à son code déontologique.

A noter : afin de fournir une interprétation optimale, un temps de préparation est indispensable. L’interprète (qui se doit bien sûr de déjà posséder une excellente culture générale) sollicite les intervenants en amont de ses interventions afin de recueillir des informations relatives au contenu des échanges et tout document susceptible de l’aider à améliorer et/ou faciliter sa prestation.

3/ L’organisation de son travail
Un interprète peut travailler :

  • en indépendant : auto-entrepreneur ou profession libérale ;
  • au sein d’un service d’interprètes en langue des signes comme salarié ou vacataire ;
  • au sein de diverses structures nécessitant les services d’un ou plusieurs interprètes comme les Instituts de Jeunes sourds, des établissements spécialisés, des structures hospitalières…

Une journée de travail correspond à 2 vacations (matin, après-midi ou soir) soit 4 heures d’interprétation effective.
En effet, afin de garantir une interprétation de qualité, le nombre d’heures maximum d’interprétation consécutive est de 2h par demi-journée (une pause de 10mn étant à prévoir à l’issue de la 1ère heure d’intervention).
Dans les situations nécessitant plus de 2 heures d’interprétation consécutive ou si l’aménagement d’une pause entre les 2 heures n’est pas possible, lors d’une conférence par exemple) un 2ème interprète est nécessaire selon deux modalités possibles :
- les 2 interprètes sont présents durant la période d’intervention avec un relais toutes les 15 à 20mn
- un interprète intervient seul pendant la première heure puis un 2ème interprète lui succède pour l’heure suivante (avec une présence conjointe en amont d’au moins 15mn, permettant d’assurer un passage de relais satisfaisant).

Bien que neutre et n’intervenant pas durant les échanges, l’interprète peut être amené à conseiller sur la situation d’interprétation pour garantir les bonnes conditions à son intervention telles que : configuration du lieu, organisation de la situation de communication, placement des différents intervenants, recadrage lorsque son rôle n’est pas bien compris avec si besoin explication des règles déontologiques, etc.

Il peut également endosser le rôle de tuteur pour des "élèves-interprètes" en formation.

4/ Sa rémunération
En début de carrière, la rémunération d’un interprète en langue des signes est modeste au regard des 5 années d’études supérieures nécessaires pour être diplômé : 1200 à 1500 € net par mois.
Ensuite, après quelques années d’expériences professionnelles elle devient très variable, en fonction des vacations effectuées, du statut…

5/ Une synthèse des compétences
Dans son mémoire de fin d’études mon collègue Christophe Ricono (qui travaille à Ex-aequo, Lyon) a proposé une synthèse des compétences requises par ce métier. Comme je ne ferais pas mieux qui lui, je reproduis son tableau :

compétences ILS

6/ Les contraintes du métier

  • disponibilité et souplesse (horaires non réguliers, décalés, nécessité de devoir répondre dans l’urgence à une demande, nombreux déplacements) ;
  • isolement professionnel ;
  • risques sur la santé dus à une usure physique et intellectuelle : TMS, stress, déplacements (douleurs dorsales…) ;
  • fatigue visuelle en visio-interprétation.

7/ Les diplômes d’interprètes F/LSF reconnus par l’Afils
Vous trouverez des infos plus détaillées sur les cursus proposés (Master 2, Bac +5) dans cet article : "devenir un interprète F/LSF diplômé".

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Sources :
En plus des nombreux articles déjà publiés sur ce blog, pour des informations plus approfondies sur ce sujet, je vous conseille :
- le site de l’Afils ;
- le mémoire de Christophe Ricono intitulé : "Regard sur les compétences des interprètes en langue des signes" (PDF).

Et d’aller rencontrer des interprètes en langue des signes pour discuter avec eux. Vous verrez, nous sommes très gentils !

PS : bien sur, cette description n’étant en rien exhaustive, n’hésitez pas à m’interroger si vous avez besoin de précisions ou d’éclaircissements.

7 conseils pour martyriser un interprète en langue des signes

On trouve facilement des livres, guides, articles nous expliquant comment travailler en harmonie et efficacement avec des interprètes en langue des signes. Je vous avais notamment présenté celui-ci ou celui-là.
Soucieux d’innover en cette fin d’année,  je vous propose (et j’espère que mes collègues ne m’en voudront pas) 7 conseils pour exaspérer l’interprète qui durant une conférence de haut niveau doit vous traduire du français vers la LSF ou inversement.

stress

.
7. Communiquez-lui le moins d’informations possible :

Traduire une conférence n’est pas toujours aisé. On ne peut pas interrompre l’interlocuteur, il utilise parfois une terminologie complexe, son raisonnement n’est pas forcément évident…
Aussi, quand l’interprète, quelques jours avant la date fatidique, vous demandera "un peu prépa" pour assurer la meilleure traduction possible de votre intervention – car ce dernier (quel idiot!) n’est pas familier avec la physique quantique – répondez-lui avec un air légèrement méprisant : "pour quoi faire ! C’est simple je vais juste parler de la théorie des cordes, tout le monde connaît ça. De toute façon je ne rentrerais pas dans les détails !"
Après tout si ce sont de vrais interprètes professionnels, ils sont sensés pouvoir tout traduire.

6. Lisez vos documents :

L’interprète dans son travail utilise la prosodie de l’intervenant (que ce soit en français ou en langue des signes) pour s’aider à comprendre le sens, à rythmer sa traduction. Surtout, elle séquence le discours, le rend vivant et évite ainsi que la personne s’exprime à la vitesse d’un tgv.
Aussi, pour déstabiliser un interprète, lisez votre texte d’une voix monocorde en ne marquant aucune ponctuation. Bien vite il devrait décrocher ne sachant plus de quoi vous parlez. Et si vous trouvez qu’il (ou elle) est décidément trop bon, marmonnez !

5. Soyez peu visible :

Si vous vous exprimez en langue des signes, la première condition pour être compris et donc traduit est d’être bien visible, bien éclairé par un projecteur.
Vous, au contraire, placez-vous à contre jour ou dans un coin sombre. Pire, empilez devant vous des livres ou des dossiers qui l’empêcheront de voir tous vos signes.
Et surtout, le matin, quand vous vous habillez, pensez à mettre un pull avec des rayures et des couleurs flashies pour que ça brouille son regard et qu’il attrape une migraine ophtalmique.

4. Digressez :

Ah les anecdotes qui n’ont rien à voir avec le thème de votre conférence ! N’y a-t-il rien de plus amusant que de parsemer la présentation austère d’un rapport annuel d’activités avec des petites histoires personnelles (par exemple la recette de la blanquette de veau à la Catalane que vous avez préparez hier soir pour votre fiancé) ou mieux, des histoires drôles semées de calembours et de jeux de mots intraduisibles, comme :
"Comment appelle-t-on un chat tombé dans un pot de peinture le jour de Noël ?
Un chat-peint de Noël !"
La salle est pliée de rire et l’interprète incapable de faire passer l’humour fait la grimace. Et s’il cherche désespérément à trouver du sens derrière vos idées farfelues ou décousues il se noiera dans le ridicule.

3. Semez des embûches techniques :

Lors de grandes conférences, vous bénéficiez d’une aide technique (micro, ampli, enceintes…) pour vous faire entendre et comprendre.
Arrangez-vous pour que le matériel soit de piètre qualité : le micro qui chuinte, les enceintes tournées vers le public pour que l’interprète sur scène n’ait pas de retour son. D’ailleurs pourquoi ne pas le placer près de la climatisation afin que le bruit de la ventilation l’indispose…
Selon Daniel Gille et sa théorie des efforts l’acte d’interprétation se réalise dans la recherche d’un état d’équilibre entre trois efforts nécessaires au processus d’interprétation. Il s’agit de l’effort d’écoute et d’analyse ; l’effort de mémoire et l’effort de production. Si l’équilibre est rompu (par exemple si vous devez faire un effort supplémentaire pour entendre ou comprendre le locuteur) alors la qualité de l’interprétation s’effondre.

2. Utilisez une présentation sous Power Point :

La « PowerPointite » ou syndrome PowerPoint est un virus qui contamine tous les discoureurs et autres animateurs. Il provoque chez leurs auditeurs bâillements, soupirs et autres symptômes caractéristiques d’une forte crise d’ennui.
Pour un interprète en langue des signes l’utilisation par le conférencier de ce mode de présentation peut vite tourner au cauchemar. En effet l’interprète doit toujours être face au public quand il signe.
Alors, arrangez vous pour l’éloigner de l’écran afin qu’il ne puisse pas voir les diapos que vous projetez.
Puis utilisez les expressions telles que "comme vous le voyez ici" ou bien "remarquez ces chiffres là", ou encore "retenez cette définition" en simplement pointant du doigt ce dont vous parlez.
Pour vous suivre le malheureux devra continuellement tourner la tête et sera vite déboussolé. En plus, dans l’incapacité de voir les images sur l’écran, il ne pourra pas soulager dans son travail en pointant une citation, une succession de chiffres ou une liste de noms propres. Bref, il devra tout traduire !!!

1. Le coup de grâce :

A présent vous avez combiné ces astucieux stratagèmes et vous remarquez que des rougeurs apparaissent sur le front et les joues de votre interprète. C’est presque gagné, il va bientôt craquer. Son regard s’agite, des gouttes de sueur perlent sur son visage. Il est à point.
Tournez-vous vers lui et déclarez : "je suis surpris car vous ne semblez pas suivre. C’est embêtant : je tenais vraiment à ce que ces personnes sourdes (ou entendantes) comprennent mon exposé. Pourtant j’avais demandé à votre service un interprète diplômé et compétent ! Je vais devoir en référer à l’Afils !"
Comptez jusqu’à 3 et il devrait vous hurlez dessus.
Cependant j’en connais certains qui parviennent encore à faire bonne figure. aussi je vous propose :  le coup de grâce.

Attention, cette réplique ne doit être utilisée qu’en dernier ressort et c’est à vos risques et périls car l’interprète en langue des signes peut avoir une réaction très violente en l’entendant.
Traitez le d’ "interface-traducteur en langage des signes pour sourds-muets". Il ne s’en remettra pas.

Et vous, vous connaissez d’autres astuces pour les faire craquer ?

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PS : merci à lifeinlincs pour l’idée.

Interprète en langue des signes : la voix des mains

C’est sous ce joli titre que Laurence Merland, journaliste au magazine L’École des Parents a rédigé un bel article présentant notre métier "méconnu du grand public, qui exige à la fois une stricte neutralité et un fort engagement". Pour cela elle a interviewé cinq interprètes F/LSF (dont moi-même) qui éclairent certains aspects de cette profession.

Je vous en propose une copie et vous encourage à acheter la revue qui propose également un dossier passionnant intitulé "Des Rituels à Réinventer".

© L’Ecole des Parent – N°597 – Juillet/Septembre 2012

 

Malaise au sein de la profession

C’est l’automne, la nature se pare de ses couleurs ocre, marrons, orange, les étudiants retournent à l’université. Parmi eux, on compte un nombre croissant de futurs interprètes français/langue des signes française. En effet, il existe à présent, en France, cinq formations universitaires (à Paris, Lille, Toulouse et récemment Rouen) qui délivrent le précieux diplôme Master 2 "Interprète F/LSF" reconnu par l’AFILS.
Spontanément on devrait se réjouir devant cette évolution positive. On se dit que l’offre va enfin combler la demande. On entend assez ici ou là que le nombre d’interprètes est insuffisant, qu’il faudrait plus de "vrais professionnels diplômés", donc d’étudiants…
On imagine facilement que l’avenir de ces derniers ou d’autres en reconversion professionnelle est assuré : depuis le vote de la loi du 11 Février 2005 pour l’égalité des droits et des chances la participation et la citoyenneté des personnes handicapées chaque administration, chaque entreprise bref, la société française dans son ensemble se doit d’être accessible à tous, quelque soit son handicap d’où la nécessité de former de plus en plus de personne vers ce métier.

Voici pour la théorie.

Malheureusement, depuis un an, la réalité sur le terrain est bien différente et en septembre 2011, la promotion arrivant sur le marché du travail (notamment en région parisienne) a dû déchanter : les services n’embauchent pas ou peu, seuls des postes de vacataires (c’est-à-dire pour une mission qui dure au plus un ou deux jours) sont proposés.

Comme l’écrit Laurent sur le blog de A.sourd, un service parisien d’interprètes en langue des signes française : "sans que personne ne voit rien venir, la profession a vu ses assurances ébranlées lorsque, à la rentrée 2011, les promesses d’embauche se sont transformées en des propositions bien moins alléchantes quand elles ne se sont pas simplement évanouies.

Un an après, tandis qu’une vingtaine d’interprètes arrivent en septembre sur le marché, la situation n’est pas réjouissante. Une rapide estimation donne une dizaine de postes équivalents temps plein disponibles à travers le pays alors même qu’une partie de la promotion précédente est toujours en recherche d’une certaine stabilité après avoir écumé deux, trois, voire quatre services tout au long de l’année écoulée.

Dans ce contexte, la réouverture d’une formation (laquelle a cependant été orchestrée avant ce malheureux virage) et l’apparition de formations préparatoires interrogent. Tout comme l’opacité qui règne au sein des formations d’interprètes qui s’apprêtent à accueillir des étudiants dont les chances de trouver du travail apparaissent aujourd’hui incertaines sans que l’information tende à être partagée."

Cette inquiétude sur l’inadéquation entre l’absence de promesses d’embauches, la précarisation de cette profession et l’arrivée de promotions de jeunes interprètes toujours plus importante a d’ailleurs été dénoncée par Lætitia Benasouli, responsable régionale de l’antenne Afils-Ile de France, dans un long courrier (rédigé par ses soins et approuvé par nombre de ses collègues dont moi) publié dans le Journal de l’AFILS début 2012 et dont je vous livre un extrait (avec son accord) :

"Alors que les centres de formation d’interprètes français-LSF mettent chaque année davantage de professionnels sur le marché de l’interprétation, à la grande satisfaction des demandeurs de nos services d’interprétation, ces mêmes professionnels fraîchement diplômés ne se voient pourtant confier que peu de missions et leurs salaires sont dérisoires. Les nouveaux collègues exerçant en région parisienne nous confient aujourd’hui gagner en moyenne 1100€/mois, après un cursus universitaire en science du langage, sanctionné par un Master 2 (Bac+5).

Ces nouveaux professionnels doivent partager leur temps entre plusieurs services en espérant  compléter leur emploi du temps au coup par coup, sans aucune sécurité de l’emploi, ni même « sécurité de la mission » pourrait-on dire (rejetés sans préavis en cas d’annulation de mission, sans contrats ni garanties spécifiques). Ils se voient jouer des coudes, parmi une liste effrayante de vacataires, pour obtenir une mission payée au lance-pierre, à l’autre bout de la région.

Ces nouveaux professionnels sont parfois contraints d’accepter 3 vacations assez lourdes dans la journée, ce qui ne peut conduire qu’à une médiocre qualité de la prestation et à une usure accélérée de l’ILS (d’autant plus qu’il est encore peu expérimenté, a moins de recul sur les situations et se prend tous les dysfonctionnements de plein fouet sans savoir toujours bien réagir). Ce n’est pas pour rien que l’AFILS a émis des préconisations limitant de préférence le nombre de vacations à 2 dans la journée. Mais après 10 jours sans travail, le choix ne se pose plus et l’injonction du loyer et autres charges à payer prime sur le reste.

Ces nouveaux professionnels ne prennent même plus en compte dans leur évaluation de la mission la notion de distance, et n’hésitent plus à parcourir des kms en RER-bus-pied, monopolisant pour une seule vacation la journée entière, sans bénéficier pour autant de la rétribution correspondant à leur mobilisation.

Le secteur de l’interprétation en région parisienne commence à être sclérosé… et paradoxalement, toutes les demandes des usagers franciliens ne sont pour autant pas encore comblées. La faille n’est pas difficile à déceler, mais probablement complexe à expliquer".

La situation est donc paradoxale !

D’un coté le nombre d’interprètes professionnels est insuffisant : dans tous les tribunaux les greffiers s’arrachent les cheveux pour trouver un professionnel diplômé disponible (idem dans les commissariats), les personnes sourdes doivent prévoir leurs rendez-vous personnels trois semaines à un mois à l’avance pour espérer pouvoir réserver un interprète, durant des formations il n’y a des interprètes que sur des demi-journées…
Régulièrement je reçois des appels me demandant si je suis disponible pour telle ou telle date alors que mon emploi du temps est déjà finalisé depuis deux semaines.

D’un autre coté, des interprètes arrivant sur le marché du travail avec un bac +5 galèrent pour trouver assez de vacations par mois afin de s’assurer un SMIC car les services n’osent pas embaucher en CDI (ou même en CDD) alors qu’il y a des demandes qu’ils ne peuvent satisfaire.
Pourquoi ?
Généralement ces services sont petits (moins de vingt salariés), ils n’ont pas toujours de visibilité sur leur avenir, rencontrent parfois des difficultés de trésorerie, leur activité est fluctuante, nulle durant les vacances, intenses certaines semaines, embaucher signifie multiplier les démarches administratives et ils n’ont pas le personnel pour cela… D’où leurs réticences a créer de nouveaux postes, ils préfèrent recruter des vacataires chaque semaine, quitte parfois à ne pas pouvoir assurer une prestation s’ils n’en trouvent pas de disponibles.

De plus la crise actuelle touche tous les secteurs économiques et le notre n’y échappe pas. Mais là n’est peut-être pas l’explication principale.

Comme le soulignait cet été Laure Boussard, interprète F/LSF professionnelle, dans une interview au Télégramme : "il n’y a pas assez d’interprètes en France. Ou, plus exactement, pas assez de postes de travail financés. On commence à avoir des interprètes formés, avec un master 2, mais paradoxalement, ils ne trouvent pas de travail. Alors qu’il y a des sourds et des entendants qui ont besoin d’interprètes. La vie a besoin d’interprètes !"

Ce qui manque en France ce sont donc des postes de travail d’interprètes en lsf financés. Pour garantir une accessibilité pleine et entière aux personnes sourdes de la maternité au cimetière il faudrait créer (parallèlement aux services existants) des postes d’interprètes en langue des signes dans des administrations, services publics, écoles… On pourrait imaginer des équipes d’interprètes travaillant au sein de différents ministères (Justice, Santé, Affaires Sociales, Éducation Nationale…) et mis à disposition sur tout le territoire français. Elles existent déjà sur quelques sites comme dans des écoles autour de Toulouse, dans des hôpitaux accueillant des "Pôles Santé Surdité"etc.

Aujourd’hui c’est l’inverse : l’État donne de l’argent aux personnes sourdes pour qu’elles payent elles-mêmes les interprètes dont elles ont besoin. C’est pourquoi la création de ces postes financés signifierait, logiquement, de revoir tout le circuit de financement notamment en réformant (supprimant ?) la PCH (Prestation de Compensation du Handicap) dont l’utilisation n’est soumise à aucun contrôle d’où les nombreuses dérives.
Évidemment, à l’heure où l’État français se lance dans un vaste programme d’économies avec restrictions budgétaires, non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux… la proposition risque de surprendre (et elle n’est pas prêt de se réaliser).
Mais sans cette solution, on continuera de faire traduire des procès (quand ils sont traduits) par des interfaces incompétents, les élèves n’auront droit qu’à 200 heures maximum par an de cours interprétés en lsf (pour le reste de l’année ce sera un ou une charmant(e) AVS qui ne sait pas signer) et à l’hôpital le fils ou la fille entendante continuera d’accompagner sa maman en consultation de gynécologie pour lui traduire les propos du médecin.
Tandis qu’un nombre croissant d’interprètes, sous-employés, iront pointer à Pôle Emploi.

Pour mieux comprendre cette proposition (créer des postes financés d’interprètes en lsf) il suffit de se rendre au Danemark où la langue des signes est officiellement reconnue dans l’éducation des enfants sourds depuis 1991.
Durant leurs études supérieures, les étudiants sourds peuvent bénéficier d’interprètes mis à leur disposition par les universités. La présence d’interprètes est obligatoire lors d’enquêtes policières ou d’audiences devant les tribunaux. Ils sont également présents dans les municipalités, les hôpitaux, les centres de formations… dans tous les moments importants de la vie. Surtout ils sont "gratuits" pour toutes les activités liées à la santé, la formation professionnelle, la culture… Ils sont pris en charge par la communauté ou l’organisme délivrant la prestation.
Et logiquement le Danemark arrive en tête des pays européens pour le nombre d’interprètes par habitants : 500 interprètes pour 6 millions de Danois (dont 5000 sourds signeurs).

Je vous rappelle les chiffres pour la France : 300 interprètes diplômés pour 60 millions d’habitants dont 120 000 à 200 000 s’exprimant en langue des signes.

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Dans le dernier numéro du Journal de l’AFILS, je vous conseille l’article d’Émilie Coignon : "Le marché du travail des interprètes en Ile-de-France : quelle place pour les jeunes diplômés ?"

L’annuaire des interprètes en LSF

Après de nombreuses péripéties, plusieurs mois d’attente et quelques désillusions, un nouvel et efficace annuaire des interprètes en langue des signes française est enfin disponible sur internet.

Cet annuaire ne se contente pas de lister le nom des interprètes détenteurs d’un diplôme reconnu par l’AFILS.
On y trouve aussi des informations sur les régions et les lieux de travail des interprètes, s’ils sont ou pas affiliés à l’AFILS, de quelle université ils sont diplômés, à quelle date ils ont débuté leur activité, le nom des structures dans lesquelles ils évoluent, leurs statuts…
En bonus vous pourrez également consulter une sélection de mémoires de recherche ayant trait à l’interprétation/traduction en langue des signes.

A ce jour, 268 interprètes sont recensés mais ce chiffre devrait rapidement grossir avec les récemment diplômés de septembre.

http://www.annuaire-interpretes-lsf.com

Portes ouvertes de l’AFILS à Nantes le 21 Janvier

Comme chaque année, l’AFILS (Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes) , vous accueille pour une journée "portes ouvertes" samedi 21 janvier. Cette année la ville hôte est Nantes et il faut saluer le remarquable travail de mes collègues de l’antenne Pays de la Loire-Bretagne qui ont organisé les festivités.
Toute la journée, des interprètes français/langue des signes seront à votre disposition pour vous faire découvrir leur métier.

Dès 8h30 (et oui les interprètes en LSF sont des lève-tôt ! ) rendez-vous au Centre socioculturel, 25 rue du Jamet -  Nantes.
Cette journée est gratuite et ouverte à tous, petits et grands.

Voici le programme du 21 janvier 2012 (sous réserve de modifications de dernière minute) :

8h30 – 9h00 : accueil
9h00 – 9h25 : présentation de la matinée, présentation de l’AFILS et du métier d’interprète
9h25 – 10h20 : Interprète Français/LSF, un métier à découvrir
10h20 – 10h45 : débat et échanges avec le public

10h45 — 11h00 : Pause

11h00 – 11h30 : atelier "shadowing", pour comprendre l’acte d’interprétation
11h30 – 12h00 : retours et échanges sur les ateliers avec les participants

12h00 : repas typiquement breton!

14h00 – 14h25 : présentation de l’après-midi, présentation de l’AFILS et du métier d’interprète
14h25 – 16h15 : Ateliers déontologie et "shadowing", pour comprendre ce qui se passe au moment où l’on traduit, à quoi sert un interprète, que garantie un interprète professionnel

16h15 — 16h30 : pause

16h30 – 17h30 : retours sur les ateliers avec les participants et formation au métier
18h00 – 18h30 : Mot de Guylaine Paris, présidente de l’AFILS, et remerciements

18h30-20h rencontre festive et conviviale autour du verre de l’amitié.  Et pour clore cette journée, nous vous proposons un repas au bar-restaurant Le Lieu Unique à Nantes, 2 rue de la biscuiterie.

Journal de l’AFILS n°80

Aussi ponctuel qu’un Père Noël au mois de décembre, le journal (trimestriel) de l’Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes (Afils) n°80 vient de paraître avec en couverture Olivier Calcada, traducteur expérimenté chez Websourd.
Et c’est logique car ce numéro s’intéresse justement aux traducteurs sourds (comment ils appréhendent leur métier, quelles formations ils ont suivies…).

Également dans ce numéro un voyage chez nos collègues interprètes canadiens et une étude sur l’enregistrement vidéo ou comment les interprètes en langue des signes se confrontent à leur image filmée.

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande : http://bit.ly/journalafils .