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Quand interprétation rime avec conviction

Tandis que le nord-est des Etats-Unis se préparait à l’arrivée de la tempête hivernale "Nemo", les responsables gouvernementaux ont tenu de nombreuses conférences de presse pour annoncer les mesures à prendre et notamment conseiller au gens de rester chez eux.

Et comme nous sommes aux Etats-Unis, l’intégralité des messages étaient traduits en ASL (American Sign Language).
D’ailleurs lors de la tempête Sandy nous avions déjà fait connaissance avec Lydia Callis, la très expressive interprète du maire de New-York.

Voici à présent celle du gouverneur du Massachussetts Patrick Deval, dont l’énergie dégagée par son interprétation a retenu l’attention des américains.

À tel point qu’ils en ont fait un GIF :

tumblr_mhxzrusD4y1qdlh1io1_500Vous pouvez continuer à admirer sa performance
en cliquant sur ce lien : The Blaze

Merci à Brain Magazine qui m’a signalé cette étonnante image.

Les interprètes en LSF bientôt inutiles ?

Faisons un rêve : dans quelques années, nos hommes politiques ayant parfaitement intégré les besoins de la population sourde en matière d’accessibilité auront acquis un excellent niveau en langue des signes française. Ainsi, ils pourront s’exprimer et signer en même temps, exercice extrêmement périlleux, j’en suis personnellement incapable.
Alors, il ne restera plus aux interprètes en lsf qu’à s’effacer…

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Bravo à Timothée Goguely qui a réalisé ce montage quand il était étudiant en 2ème année à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg.

Est-ce qu’on entend la mer à Paris ?

Le 27 juin 2007 était officiellement inauguré la permanence juridique pour les sourds à la mairie du 9ème arrondissement de Paris.

C’est l’aventure de cette permanence que nous raconte Anne-Sarah Kertudo, conseillère juridique, dans sa biographie intitulée "Est-ce qu’on entend la mer à Paris" sous-titrée "Histoire de la permanence juridique pour les sourds" (2010).

Au fil des pages elle se souvient de la genèse du projet, comment elle a dû se battre afin de vaincre les réticences et le scepticisme des institutionnels mais aussi de la nécessité d’inventer un savoir-faire car il ne suffit pas de parler la langue des signes pour accompagner les sourds dans la connaissance et l’exercice de leurs droits. Puis, à travers les portraits qu’elle nous brosse, les anecdotes amusantes ou les drames de la vie qu’elle nous raconte, nous découvrons cette communauté qui ne communique que par la langue des signes, nombre d’entre eux ne sachant ni lire ni écrire et donc noyés dans les procédures judiciaires. Souvent invisibles dans notre société ils sont pourtant là : ils se marient, divorcent, héritent, achètent des bien immobiliers, sont placés en garde à vue, traversent l’Europe pour venir travailler en France, créent des entreprises, se font licencier…

Comme le souligne Jean-Pierre Rosenczveig dans sa préface, "pour le commun des mortels, il n’est pas aisé d’accéder à la reconnaissance de ses droits. On comprendra que les plus faibles ou les plus fragiles de cette société s’y présentent d’entrée de jeu avec un handicap sérieux. Les personnes sourdes ou malentendantes sont dans ce lot. En difficulté pour échanger, elles n’accèdent pas aisément aux informations et à la mobilisation d’un conseil juridique ou judiciaire."

Dans son ouvrage, Anne-Sarah Kertudo aborde bien sur la nécessaire présence des interprètes en langue des signes en justice, son "principal combat" comme elle le rappelle. Je vous en propose quelques passages issu du chapitre 7 (avec une conclusion peut-être inattendue) en espérant que cela vous donnera envie d’acheter ce livre afin de le lire de la 1ère à la dernière page.

"Au début (…), il n’existait pas de texte exigeant la présence d’un interprète en langue des signes dans les tribunaux. Pas de texte, pas d’interprète. On voyait donc régulièrement des enfants entendants traduire pour leurs parents sourds une audience de divorce sans les magistrats s’en offusquent (…).

On voyait des bénévoles d’associations, ne maîtrisant que quelques signes, baragouiner un langage incompréhensible, traduction très déformée de propos qu’ils ne comprenaient pas toujours. On appelle ces intermédiaires de communication, non formés, des "interfaces", par opposition aux "interprètes", qui sont eux, diplômés maitrisant parfaitement la langue des signes et la pratique de la traduction simultanée (…). Sans diplôme, les interfaces croyant "aider les sourds" ne leur rendent pas toujours service.

Exemple : "Le juge propose un d’accord : tu annulé papier jugement argent on reprend. Tu es d’accord ? "
La créance est-elle annulée ? Le sourd doit-il payer quelque chose ? Est-il condamné ? Va-t-il toucher quelque chose ?
- Alors, le juge demande si tu es d’accord ? s’impatiente l’interface.
- Je ne comprends pas très bien.
- Pffff, ce n’est pas compliqué : l’argent aussi là le jugement annulé et l’argent ok, c’est possible . Alors il faut répondre au juge vite.
- Euh… D’accord."

On voyait les mamans assister leurs enfants, adultes depuis longtemps dans des procédures qui ne les concernaient en rien. Quid de l’autonomie ? du respect de l’intimité ? du respect des droits les plus fondamentaux en justice qui exigent que l’on comprenne son procès et qu’on dispose des moyens pour se défendre ? Quelle égalité dans une audience qui oppose un entendant qui se fait comprendre sans difficulté, à un sourd qui vient avec un tiers qui va souvent s’exprimer à sa place, pas seulement traduire, le mettant en situation d’impuissance et d’incapacité ? (…)

C’est impressionnant de découvrir à quel point le système judiciaire peut s’accommoder de l’injustice qu’il produit lui-même. Combien sont-ils ces sourds jugés, condamnés sans n’avoir rien compris à la procédure ? (…)
Allons plus loin : ne peut-on pas considérer que le handicap n’est pas inhérent à la personne mais plutôt à une situation ? Finalement, le sourd ne peut être entendu en justice mais le magistrat ne peut pas non plus l’entendre. Ils sont tous les deux identiquement bloqués dans l’incommunicabilité. Le juge qui veut exercer son métier correctement doit pouvoir communiquer avec la partie en face de lui. Auriez-vous confiance en un juge dont vous savez qu’il vient de juger sans avoir écouté la défense de l’une des parties ? Dira-t-on qu’il est bon juge ? L’interprète est autant au service de la personne sourde que de son interlocuteur.

[ Le texte imposant aux tribunaux civils de faire appel à un interprète en langue des signes fut institué par un décret du 20 Août 2004, sa présence  concernant le pénal ayant déjà été imposé par la loi de 2000 sur la présomption d'innocence (article 408). Ces dispositions sont reprises tout au long de la procédure pénale : depuis la garde à vue (article 63-1) jusqu'à l'exécution des peines (D116-9) ]

La législation de 2000, tout comme l’article 23-1 au civil que nous avons si difficilement arraché en 2004, seront sans doute considérés comme une avancée du droit : les sourds sont pris en compte ; leurs différents modes de communication sont prévus pour garantir leur accès au droit.
Je me suis battue pour l’accès au droit des sourds (…). En revanche je ne voulais pas de ce texte comme réponse à nos revendications. Il aurait fallu, simplement, que la chancellerie rectifie le tir par un rappel à l’ordre, une circulaire mais pas une loi. Je ne chipote pas, ce ne sont pas des querelles de juristes ou des caprices de minorité. En promulguant une loi spécifique à l’accès au droit d’une population, on délivre un message fort, un choix de société. D’emblée on affirme que le peuple n’est pas "un" à accéder au droit mais qu’il est constitué de groupes dont l’accès à la justice n’est pas égal ni identique. Terminé le "nous sommes tous libres et égaux en droit et en dignité". Un texte spécifique fait sortir les sourds du droit commun et créé une "exception sourde" qui n’est pas nécessaire.

En attendant mieux, depuis ces nouvelles lois, je n’ai plus de problèmes pour convaincre les greffes de faire appel à un interprète lors des audiences. Une victoire au quotidien sans doute, mais un échec du droit."


Jeu des 7 erreurs

Pour ces élections législatives, de nombreux candidats ont décidé de réaliser de courtes vidéos afin de se présenter, d’expliquer en détail leur programme…
Et certains d’entre eux, "pour que nos amis sourds et malentendants en situation de handicap" (selon la terminologie habituelle) puissent accéder au contenu, ont eu l’idée de les faire traduire en langue des signes française, espérant ainsi recueillir des voix supplémentaires.

C’est le cas de Christiane Brunet, candidate divers droite pour la 4ème circonscription de Savoie qui nous a offert un clip étonnant où l’on voit un jeune homme essayant maladroitement d’endosser le rôle d’interprète en langue des signes et massacrant allègrement le discours de la candidate.
Aussi, je vous propose non pas de se moquer de sa prestation (quoique je dois admettre avoir beaucoup ri en la voyant la première fois) mais de jouer au jeu des 7 erreurs.

* Dans cette vidéo, sauras-tu trouver les 7 erreurs qui te permettront d’affirmer que cette personne n’est pas un interprète en langue des signes ?
Si tu es entendant et que tu éprouves quelques difficultés à toutes les repérer, voici mon conseil : coupe le son.


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Erreur 1 : Charabia


Même en faisant des pauses, des retours en arrière, des gros plans… le constat est sans appel : ce garçon est incompréhensible. Il connaît 3 signes (montrer, je, idée) un peu de dactylologie et il tente péniblement (surtout pour nous) de traduire en lsf le discours de la candidate.
S’il le faisait avec des moufles et une cagoule, le résultat serait identique : on ne comprend rien.
Je vous traduis les signes que j’ai aperçus (devinés) durant la première séquence : "maintenant je suis conseiller rare pas possible papier d’Albigny (avec le Y qu’il signe à la limite du cadre) je montre 4ème pourtour Savoie".
Bien sur il n’a ni le temps, ni les moyens de tout traduire donc il sélectionne et on dit adieu à la fidélité.
Bonus "éclat de rire" : à 1:30 il traduit "dynamique" en faisant le gorille.

Erreur 2 : Le pull marin

On peut comprendre que ce jeune homme voue une passion à Jean-Paul Gautier ou qu’il adore son nouveau pull acheté chez Saint-James et qu’il a souhaité nous le montrer mais il faut le prévenir qu’hélas par respect pour les sourds, les interprètes en langue des signes évitent de porter des vêtements colorés avec des motifs criards ou des rayures. En effet les couleurs contrastées, les rayures fatiguent les yeux des spectateurs et peuvent gêner à la bonne compréhension du discours.
C’est pourquoi nous sommes habituellement vêtus de couleurs sombres et unies (j’ai dans mon placard une dizaine de chemises ou tee-shirts à manches longues noirs, bleu marine, gris foncés, bordeaux, vert bouteille…) et on garde ses chemises hawaïennes, ses tuniques aux imprimés flashy et ses pulls marins moulants pour les virées nocturnes.

Erreur 3 : Où est-il passé ?

Et tandis que Madame Brunet énumère patiemment les noms des cantons et autres charmants villages savoyards de sa circonscription, hop ! il disparait de l’écran ! J’ai beau le chercher dans ce paysage bucolique, soulever chaque motte de terre, impossible de le trouver. Peut-être est-ce un jeune homme taquin qui veut simplement jouer à cache-cache avec nous ? Ou bien a-t-il eu peur de devoir dactylologier la longue liste de noms propres ?
Quoi qu’il en soit, pour la personne sourde, il ne se passe plus rien elle doit se contenter d’admirer les pâturages alpestres sans savoir qu’en réalité le discours continue.

Erreur 4 : Qui parle ?

Il avait disparu (on s’inquiétait) et le voilà qui revient faisant des signes en plein écran.
Mais comme on ne voit pas Christiane Brunet on ne sait pas si c’est elle qui parle (pour les lecteurs distraits, je rappelle que les sourds n’entendent pas les voix) ou un autre intervenant, son mari, un voisin, un futur électeur. A moins que le jeune homme ait décidé de déclarer sa flamme à la candidate et il nous propose donc un petit commentaire personnel.

Erreur 5 : L’interprète furet

En visionnant cette vidéo je pensais à la chanson du furet "il est passé par ici, il repassera par là".
Il est là, il n’est plus là, il est en haut à droite puis en bas à gauche puis à droite, il remonte à gauche, bref on ne sait jamais où il va surgir, il est épuisant à suivre.
Alors qu’il est si simple pour le réalisateur de nous laisser dans notre petit et confortable coin en bas à droite et de ne plus s’occuper de nous !

Erreur 6 :  Après l’effort, le réconfort

"Ouf ! C’est difficile de traduire !" semble-t-il nous dire.
Sans doute ravi par sa prestation, mais un peu fatigué il s’accorde une pause. C’est l’instant "repos du guerrier" et relax, il met la main sur sa hanche et sourit fièrement (c’est ici que je devrais sortir mon laïus sur la nécessaire neutralité de l’interprète mais à quoi bon… ).
La prochaine fois il faudra lui prévoir une assistante qui viendra le féliciter et lui éponger le front.

Erreur 7 : Vivement les vacances

Cela fait déjà 2mn30 qu’il agite ses mains vainement. Mais jouer à faire l’interprète en langue des signes c’est exténuant il faut sans cesse remuer des bras, écouter et essayer de comprendre ce que raconte la candidate…
Heureusement c’est un garçon courageux et tenace alors, il remonte ses manches (ça lui donne un air cool en plus) et il se motive pour continuer !
Dommage que la vidéo ne dure pas 5mn il aurait fini en tee-shirt voire torse nu.

Peut-être à cet instant a-t-il enfin compris qu’être interprète français/LSF n’est pas un loisir, un passe-temps qu’on peut faire sans aucune compétence ou connaissance approfondie de la langue des signes mais un vrai métier qui demande de longues années d’études, d’apprentissages et que, promis-juré, on ne l’y reprendrait plus !!!

Trouverez-vous une 8ème erreur ?

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PS : alertée par l’une de mes collègues, Christiane Brunet a retiré la vidéo incriminée de son site mais pas de sa page Dailymotion.

Voici un extrait de son courrier d’excuses : "ce clip avait seulement pour but d’aller dans le sens d’une meilleure communication auprès des personnes malentendantes et n’avait aucune vocation à offenser qui que ce soit. Je vous prie donc de m’excuser pour le non professionnalisme de la traduction. Il se trouve que dans ma famille j’ai un beau frère et une belle soeur qui sont sourds, résidant à Poitiers. Leur fils  a bien voulu participer à mes côtés à l’élaboration de ce clip et a mis beaucoup de bonne volonté pour réaliser cette traduction, vous me voyez désolée du résultat."

On peut saluer ses excuses rapides et regretter d’entendre les arguments habituels (qui avaient déjà été utilisés par Marianne Dubois massacrant le discours de Roselyne Bachelot et par tant d’autres) : pas rendu compte, bonne volonté, mieux que rien…

Les élections pour tous

Une fois n’est pas coutume, je souhaite faire de la publicité pour un nouveau et éphémère site internet que je trouve formidable : "Les élections pour tous".

Depuis début avril, date d’ouverture de la campagne officielle pour l’élection présidentielle, jusqu’au 19 juin, après le second tour des élections législatives, ce site propose de réunir une sélection d’informations diffusées par les médias avec pour objectif de rendre ces informations accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes.
Pour cela, toutes les vidéos présentées sont, soient sous-titrées, soient traduites en langue des signes, soient directement produites en lsf. Soit tout à la fois !!!

Initié par l’association Aditus, ce site est le résultat d’une collaboration avec de nombreux partenaires : Websourd, Cinésourd, Point du Jour, LCI, AFP, MFP, Canal +, Echo Live sans oublier bien sur les nombreux bénévoles, comédiens, cadreurs, interprètes qui s’investissent ensemble dans ce projet enthousiasmant pour rendre l’information accessible.

C’est ainsi que vous pourrez voir les Guignols de l’Info sous titrés, les dépêches de l’AFP et des interviews des candidats traduites par l’équipe de Websourd, le journal de 20h de LCI interprété en lsf tout comme les clips de la campagne officielle, ou encore des "Mix Infos" qui vous proposent en langue des signes des informations quotidiennes sur la campagne électoral. Et tant d’autres vidéos…

C’est un superbe projet qui souligne combien rendre l’information accessible aux sourds et aux malentendants peut être facile, beau et joyeux !

Ci dessous la vidéo (en lsf avec sous-titres et voix off) présentant le site :

Le site : Les élections pour tous

La campagne officielle télévisée : traduire pour interpréter

Lundi 9 avril, s’ouvre la campagne officielle en vue de l’élection présidentielle.
Les différents candidats reçoivent les mêmes conditions de traitement de la part des pouvoirs publics et notamment chacun dispose d’une durée égale d’émission télévisée sur les chaînes nationales.
Les émissions de la campagne électorale sont de deux types :
- des émissions de petit format, d’une durée de 1 minute 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 2 minutes pour le second tour du scrutin ;
- des émissions de grand format, d’une durée de 3 minutes 30 secondes pour le premier tour du scrutin et de 5 minutes pour le second tour du scrutin.
Ces clips de campagne sont intégralement sous-titrées à l’intention des personnes sourdes ou malentendantes.

En outre, comme le stipule le texte organisant cette campagne officielle :
Article 31 : "il peut être procédé à l’incrustation de la traduction en langue des signes pour tout ou partie des émissions. Le coordonnateur est informé, au plus tard au moment du tirage au sort prévu à l’article 3, de la proportion d’émission qui donnera lieu à une traduction en langue des signes."

C’est à ce moment que nous intervenons.
En effet, depuis une semaine une équipe de cinq interprètes français/langue des signes française se relaye dans les studios de France Télévisions pour interpréter en lsf les propos des candidats.

Chaque matin, après un rapide passage par le "Bar de la Plage" pour engloutir quelques viennoiseries et avaler deux ou trois cafés, on se rend dans notre studio salle d’enregistrement où … nous patientons. En effet, nous sommes au bout de la chaîne de production et nous ne pouvons travailler que sur des vidéos validées.

Bref certains jours on reçoit une vidéo le matin et aucune l’après-midi, d’autres jours il faut en traduire 15 et on travaille alors très tard dans la nuit.

Si j’ai choisi d’intituler ce billet "traduire pour interpréter" c’est qu’aux vues des contraintes auxquelles nous sommes soumis, face à la densité des discours, à leur construction parfois alambiquée et peu adaptée à la langue des signes, nous devons passer par une démarche de traduction pour espérer délivrer une interprétation finale, claire, compréhensible et fidèle.
Si je parle de traduction c’est que nous partons d’un corpus (vidéo) mais cela aurait pu être un texte sur lequel nous allons travailler pour ensuite l’interpréter. Notre travail n’est donc pas spontané comme lors d’une conférence publique sur les maladies tropicales ou durant un cours d’histoire de l’art.

Réfléchir en amont à notre interprétation est indispensable car les contraintes sont multiples :
Le discours est dense, écrit et fréquemment lu via un prompteur.
Si vous regardez ces vidéos, vous remarquerez par exemple qu’un candidat plutôt à gauche de l’échiquier politique, manifestement peu à l’aise avec l’oral, s’accroche à son prompteur tel le naufragé du Titanic à une bouée. On peut même suivre le déplacement de ses pupilles d’une ligne à l’autre.
Le rythme d’élocution est rapide, sans temps mort comme cette candidate une candidate qui doit allègrement débiter 250 mots/mn. Pour une autre (au débit plus mesuré) c’est sa prononciation qui peut perturber une bonne compréhension.
Enfin les thèmes développés sont variés avec parfois l’utilisation d’un vocabulaire spécifique. En une journée, on parle de politique (bien sûr), mais aussi d’économie, de technique, de société, d’internationale, d’environnement, de loisirs, de culture… avec des focus sur la crise, le pouvoir d’achat, les problèmes de l’agriculture et des marins-pêcheurs, les licenciements, les salaires, les centrales nucléaires, le chômage des jeunes, l’éducation des enfants, le CAC 40, la place de la France dans le monde etc.

D’où la nécessité de préparer notre interprétation donc de faire un véritable travail de traduction.

Pour cela on commence par écouter/regarder la vidéo une ou deux fois pour découvrir les thèmes abordés, sentir les difficultés à venir, commencer à s’en imprégner.
En plus d’être denses et précis les discours de certains candidats peuvent être abscons pour le néophyte qu’est l’interprète en certains domaines. Il faut alors chercher quelques informations complémentaires pour s’assurer de ne pas commettre de contre-sens.
C’est par exemple se familiariser avec la fission thermonucléaire contrôlée et les réacteurs de 4ème génération ou s’informer sur les lois régulant la plantation des pieds de vigne.
Le tout étant souvent recouvert d’une belle langue de bois qui nous dissimule le sens caché du discours.

Par exemple deux expressions nous ont posé problème. Comment traduire "corps intermédiaires" et "classe moyenne" ?
Pour le premier on a opté pour [SYNDICAT] sachant que c’est un peu restrictif, certes, mais le candidat qui les dénonce les aimant tellement peu, je pense que nous étions proche de sa pensée.
Pour le second si on voulait être juste il aurait fallu traduire "salariés, chômeurs, retraités… situés à un niveau moyen dans les strates sociales". Bref c’est beaucoup trop long, avec ce choix on en serait à l’introduction tandis que le candidat prononcerait le rituel "Vive la République, vive le France". Donc on a opté pour un rapide et efficace [POPULATION] [MOYENNE].

Une fois que le sens du discours nous apparaît limpide, que la langue de bois a été rabotée au maximum, il faut faire face à une deuxième difficulté : le texte écrit qu’il faut casser. Ce dernier respecte des normes précises dans sa construction et elles sont souvent très éloignées de la lsf. Par exemple l’information placée à la fin de la phrase comme le lieu ou une date est justement celle qu’on utilise pour démarrer la traduction.
On doit donc reconstruire le discours pour le rendre compréhensible pour les téléspectateurs.

Le choix des mots peut aussi générer des pièges.
Nombreux sont les candidats qui critiquent parlent de Bruxelles qu’il faudra alors traduire non par le nom de la ville (sauf s’ils nous racontent leur dernier week-end touristique) mais par Europe avec pour certains, derrière, les vilains technocrates qui manipulent la France.
En interprétation simultanée cette gymnastique s’effectue continuellement mais ici c’est plus compliqué car on ne peut pas décaler, on ne peut pas laisser quelques secondes entre les propos du locuteur et notre interprétation laps de temps qui permet normalement d’effectuer un travail impeccable. Quand le candidat finit de parler, il faut que l’interprète repose ses mains au même instant.
C’est justement ce travail de préparation, de traduction qui va nous permettre de compenser cette absence de décalage, de structurer notre production en "véritable" langue des signes, d’avoir une expression beaucoup plus claire. Sans elle, nous devrions interpréter les phrases au fur et à mesure avec le risque, compte tenu du rythme et de l’impossibilité de décaler, de trop coller au français.
Ce ne serait pas forcément du français signé (un mot–>un signe, la hantise de tout interprète) mais une structure un peu bancale et peu satisfaisante.

Réfléchir en amont à notre interprétation permet de pré-positionner ses emplacements.
En effet, pour espérer rendre une interprétation compréhensible à la télévision, il est indispensable d’avoir des emplacements pertinents.
La langue des signes étant une langue visuelle, qui donne à voir, il faut placer les lieux, les personnages, les actions précisément dans son espace de signation. Par exemple, si je traduis un candidat de gauche, je mettrais les travailleurs exploités à gauche (justement) et les riches et désœuvrés capitalistes à droite, les bas salaires plutôt en bas, les hauts salaires plutôt en haut…
Pour un candidat qui n’aime pas l’Europe je placerais l’entité en hauteur pour souligner qu’elle écrase notre beau pays à l’indépendance menacée.
Quant aux enfants que tous chérissent et veulent éduquer pour un avenir meilleur je les mettrais au centre (de toutes les attentions) etc.
Surtout, quand une personne est assignée à une place elle ne doit plus en bouger jusqu’à la fin de la vidéo sinon votre interprétation devient vite incompréhensible.

Traduire devant une caméra nécessite également d’être le plus clair possible par le biais d’expression plus iconiques, qui donnent à voir et à comprendre. Pour cela on a souvent recours à des périphrases qui doivent être exécutées en peu de signes afin de suivre le rythme du locuteur.
Par exemple de nombreux candidats de gauche voudraient tout nationaliser, les banques, les compagnies pétrolières…
Pour faire court en lsf on a décidé, avec mes collègues de signer : [ENTREPRISE] [L'ETAT] [PREND] en un geste vigoureux et volontaire qui certainement ravira ces mêmes candidats.
Se préparer c’est aussi l’occasion d’épurer sa langue des signes, de supprimer tous les signes parasites (avec, pour, chez, dans…) ou les tics de langage, (et oui il y en a aussi en lsf!). Moi, par exemple je mets [SAUF] à toutes les sauces !

Enfin, traduire pour interpréter ces émissions permet de ne pas être surpris notamment par le surgissement de noms propres qu’il faut épeler laborieusement lettre par lettre (la pénible dactylologie).
Donc on s’entraîne à correctement dactylologier, Jaurès, les prénoms de la femme et des enfants de l’un des dix qui nous présente toute sa famille, Florange, Arcelor-Mittal… ou à envisager une stratégie pour éviter ce fatiguant exercice en signant "centrale nucléaire en Alsace" plutôt que d’épeler consciencieusement Fessenheim.

Cette préparation revêt également un caractère plus traditionnel comme trouver les numéros ou les signes des départements cités, repérer les chiffres, les noms propres, vérifier le positionnement géographique de certains lieux, trouver des définitions.
Personnellement j’ai beaucoup de mal à signer les chiffres, j’ai tendance à rapidement m’emmêler les doigts. Et bien sur j’ai eu le candidat qui en 1’30 parcours les grandes étapes de l’Histoire de France. J’ai donc dû m’entraîner de longues minutes pour ne plus dater la Révolution Française en 1798 ou l’élection de François Mitterrand en 1881.

A présent, théoriquement nous sommes prêts à traduire l’émission de la campagne officielle. Il est temps de se diriger vers la caméra pour valider nos hypothèses de travail…

Pour voir le résultat, c’est par ici :
La campagne officielle traduite : deux exemples.

Le CSA a réalisé un reportage montrant comment sont réalisés ces clips de la campagne électorale : http://bit.ly/coulissespresidentielles

De la difficulté d’interpréter en milieu judiciaire

Dans un joli portrait brossé par Libération, Anne-Sarah Kerduto, auteure du beau livre "Est-ce qu’on entend la mer à Paris" et responsable de la permanence juridique pour les sourds à la Mairie du IXème arrondissement de Paris, rappelle que pour les sourds l’accès à la justice reste difficile, faute notamment d’une utilisation appropriée des interprètes en langue des signes française.

Pourtant, depuis janvier 2005, grâce à un lobbying auquel elle a largement participé, un texte de loi impose au civil ce que la loi de 2000 sur la présomption d’innocence exigeait déjà au pénal : la présence d’un interprète en langue des signes au tribunal. "Il faut arriver à faire appliquer la loi. Et mettre fin au marché noir de l’interprétariat. Il y a des gens qui jouent les interfaces sans vraie qualification en langue des signes" déclare-t-elle.

En effet, la situation de l’interprétation (que ce soit en langue des signes ou en langue orale) en milieu judiciaire demeure très problématique.
Ainsi, la Cour procède quelquefois aux nominations pour suppléer à un besoin urgent, sans contrôler réellement les compétences des personnes désignées. C’est particulièrement vrai dans le domaine de l’interprétation en langue des signes où n’importe qui peut s’auto-proclamer interprète. On l’a récemment vu avec la députée Marianne Dubois. Quand il s’agit de traduire un discours de Roselyne Bachelot, on peut s’en amuser et le critiquer, en revanche pour un procès ou la liberté et la culpabilité d’un individu est en jeu, une interprétation fidèle et de qualité est une exigence.

Il est par exemple dommage qu’on ne vérifie pas la qualité des diplômes ou que les expériences professionnelles ne soient pas validées avant la nomination de telle ou telle personne. Les interprètes en langue des signes étant peu nombreux, souvent le juge soulagé d’avoir "sous la main" un individu qui croit savoir signer le désignera illico pour traduire l’audience.
C’est ainsi qu’on voit de soi-disant interprètes parvenant difficilement à aligner trois signes, d’autres pour moins se fatiguer attendant la fin des plaidoiries pour en faire un résumé en langue des signes, d’autres encore épuisés après une matinée à traduire s’octroyant des pauses tandis que les débats continuent et donc laissant la personne sourde seule, sans parler de ceux qui interviennent durant les interrogatoires pour "aider" la personne sourde à répondre…
Bref des intervenants qui n’ont ni le niveau technique ni la connaissance du Code déontologique des interprètes en langue des signes qui leur assureraient une bonne pratique de ce métier.

L’établissement d’une liste d’experts est certes un atout pour la justice en France, mais il faudrait que cette liste soit composée de véritables experts sans quoi elle n’a pas de sens. Un effort a été fait par le Ministère de la justice avec la Loi n°2004-130 du 11 février 2004, titre VII réformant statut des experts judiciaires. Il doit être poursuivi.

Autre difficulté pour les interprètes, qui sont nommés "experts près les cours d’appel", ils sont désignés sans la moindre directive concernant leur fonction, l’organisation et l’aménagement de leur travail. Ils doivent même batailler sans fin pour parvenir à se faire payer une fois la prestation effectuée.
Chacun doit se débrouiller et il faut bien souvent improviser, les différents intervenants (avocats, magistrats…) n’ayant, bien sur, qu’une faible voire inexistante connaissance des contraintes liées à notre profession.
Par ailleurs, suivant la configuration des salles d’audience, on se trouve souvent dans une ambiance chaotique avec des mouvements perpétuels d’avocats, d’huissiers, de policiers… Parfois nous sommes placés loin du prévenu ou à l’inverse à distance du magistrat  du siège ou du ministère public, rendant la compréhension des propos difficile voire impossible.

Un exemple : les magistrats n’ayant pas l’habitude de travailler avec un interprète n’appréhendent pas la difficulté de son intervention. Ils donnent ainsi lecture de longs passages saturés d’articles du code sans laisser nous laisser le temps matériel de saisir les informations et de les transmettre à la personne interrogées. Les articles de loi sont souvent rédigés de façon alambiquée mais quand en plus ils sont lus à la vitesse de 250 mots à la minute les traduire intégralement et fidèlement devient mission impossible.

Du coté des experts interprètes/traducteurs il y a aussi des manques. Si certains ont pu suivre des formations ou acquérir sur le tas des connaissances sur les procédures juridiques bien peu ont l’expérience du terrain et une connaissance suffisante des mécanismes judiciaires qui leur permettraient de mieux appréhender et donc traduire le déroulement des audiences.
Il faut néanmoins noter l’effort louable de la faculté de Lille 3 qui propose tous les deux ans une formation d’une semaine intitulée : Traduire et Interpréter en Justice.
Ces formations sont des solutions intéressantes car, comme le souligne Rodger Giannico, Président de la Compagnie des experts traducteurs-interprètes judiciaires (CETIJ), "la Cour est dans l’impossibilité d’assurer la formation des interprètes dans un contexte réel ou simulé . Je crois que c’est le rôle des Associations, telles que l’Afils, d’intervenir auprès des acteurs pour donner des consignes qui s’imposent".

Cela signifie également d’essayer de travailler en partenariat avec l’École Nationale de la Magistrature qui devrait inclure dans le cursus des futurs magistrats, un module "travailler avec les interprètes".

Néanmoins, cet article dans le quotidien Libération doit nous rendre optimiste. C’est la preuve qu’une prise de conscience émerge et que des dispositifs pour rendre une justice accessible à tous les citoyens se mettent en place.

cliquez sur l’image pour voir signer "justice"

Honteux !

Précisions : depuis la rédaction de cet article, Rue89.com puis Nouvelobs.com sont revenus sur cet événement pour s’en moquer d’abord, s’en offusquer ensuite.
Cela n’a manifestement pas plu à l’UMP qui a décidé de retirer la vidéo du discours de Roselyne Bachelot du site Youtube.

Confortablement installé dans mon fauteuil club, je m’apprêtais à passer une soirée tranquille quand soudain via le site sourds.net, je suis tombé (la tête la première) sur cette vidéo :

Au départ, il s’agit de Roselyne Bachelot, Ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale prononçant un discours dans le cadre d’un atelier sur le handicap organisé par l’UMP.
On aperçoit à ses cotés, d’abord avec un cadrage approximatif, puis (hélas) plus nettement (après 1’30 de défilement), une députée (UMP) Marianne Dubois faisant office d’interprète en langue des signes française.

Et là les bras m’en tombent (ce qui est embêtant pour un vrai interprète français/LSF), car le spectacle donné est affligeant.

Cette personne ayant un fils sourd imagine qu’elle possède une quelconque compétence ou légitimité à parler de la surdité et de la langue des signes notamment lors de débats à l’Assemblée Nationale où on a le sentiment qu’elle s’est auto-proclamée porte-parole de cette communauté.
Peut-être, ce n’est pas à moi de juger…
C’est pourquoi elle a aussi créé un groupe d’études à l’Assemblée sur la langue des signes après les débats houleux qui ont suivi le vote sur le dépistage précoce de la surdité en juin 2011.
Elle est en outre régulièrement interviewée ce qui lui permet de dire des contre-vérités comme dans cette vidéo où elle déclare (2’30) :
"la langue des signes n’est pas une langue de traduction" (sic), ce qui personnellement m’inquiète sur la pérennité de mon emploi.

Après une telle déclaration on peut en tout cas affirmer que cette dame ne connaît ni l’histoire, ni la culture sourde ni les bases des recherches linguistiques autour de cette langue.

Pour revenir à la vidéo précédente, il suffit de la visionner un court instant (qui est déjà trop long et pénible) pour constater qu’elle n’a évidemment aucune compétence ni qualité pour effectuer le travail sérieux d’un interprète diplômé. On pourrait alors s’apitoyer sur sa prestation ridicule, mais non car c’est son choix de se mettre ainsi en scène et depuis longtemps le ridicule ne tue plus.

Cette vidéo, soyons clair, est l’exemple même de ce que n’est pas un interprète en LSF, même si à 7’30 Mme Bachelot l’interpelle en disant : "mais je ne veux pas perturber notre interprète" (c’est surtout nous que "l’interprète" perturbe).
N’allez pas penser "c’est mieux que rien" car c’est tout simplement "pire que tout".
D’abord,  elle ne produit pas, elle ne s’exprime pas en LSF. Tout au plus lance-t-elle, par-ci, par-là, quelques signes mal configurés qui n’ont aucun sens. Ainsi quand elle tente maladroitement de traduire [handicapé] on pourrait croire qu’elle signe [singe] (peut-être un lapsus-signe révélateur?).

Bien sur la fidélité au discours est inexistante. Notez les pauses qu’elle s’accorde. Sans doute juge-t-elle que certains passages du discours n’ont aucun intérêt (ce qui n’est pas sympa pour sa copine) et que ce n’est pas la peine de se fatiguer à les traduire pour des sourds qui ne comprendraient rien de toute façon.

Quant à la neutralité… On a l’impression qu’elle approuve les commentaires de gens dans la salle, elle grimace (de douleur j’imagine), elle sourit, elle fait des clins d’œil, elle essaye de comprendre quelques signes qu’une personne bien intentionnée tente de lui souffler… Bref Mme Dubois est sur scène (son égo est satisfait) et elle s’amuse à (mal) jouer à l’interprète. D’ailleurs, très fière, elle n’hésite pas à poster cette vidéo sur son mur Facebook [mise à jour : sans doute prise de remords, elle a retiré cette vidéo]. Cerise sur le gateau (déjà bien indisgeste), à la fin du discours elle applaudit avec la salle la Ministre qui salue son auditoire.

C’est une honte et cela est d’autant plus choquant que cette mascarade nous est offerte par une élue de la République se prétendant défenseur des handicapés en général et des sourds et malentendants en particuliers, militant pour une pleine et entière accessibilité de la société française et qui se complaît dans ce spectacle dégradant du métier d’interprète en langue des signes française.
Et on ne peut que relever l’ironie de la situation. Alors que le discours prononcé par Roselyne Bachelot encense les mesures prises par le gouvernement actuel, se félicite du bilan des actions menées en matière d’insertion des personnes handicapées et d’accessibilité, il n’a pas été fait appel à un interprète professionnel ayant un diplôme reconnu par l’Afils.
Il ne s’agit pas d’en rire ou d’en pleurer mais simplement de le dénoncer et constater, hélas, que la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées est bien loin.

Une citoyenneté accessible par Jérémie Boroy

Comme promis, le second texte après celui d’Arlette Morel.
Bien qu’écrit à 24 années de distance, son leitmotiv est le même : garantir aux personnes handicapées une autonomie de pensée et d’actions au sein de la société car elles sont d’abord des citoyens à part entière.
Il y a un quart de siècle, pour la communauté sourde cela signifiait une formation adéquate des interprètes en langue des signes française. Car Arlette Morel en avait déjà conscience, cette égalité passerait par «l’interprétation en langue des signes qui permet aux sourds d’avoir accès in vivo à l’information. Si on leur en donne les moyens, les sourds peuvent être des citoyens responsables et autonomes. Il faut que les sourds aient accès à la culture, à la formation et à l’information».

Dans la continuité de cette pensée, Jérémie Boroy, Délégué général d’Altidus a publié une tribune dans le journal Libération le 19 novembre 2011 intitulée : "Une Citoyenneté Accessible", preuve que ce combat est essentiel comme nous le rappelions dans ce billet. Le débat s’élargit et il s’agit pour les sourds de s’assurer notamment de la présence systématique des interprètes durant les campagnes électorales à venir, afin que les discours, les échanges soient compris de tous. Et au-delà de la surdité, ce texte est surtout un appel à la participation au débat politique de chacun d’entre nous handicapé ou non grâce à une parfaite accessibilité.

"Le cœur de notre vie politique bat plus fort tous les cinq ans, au moment des élections présidentielles et législatives. À la veille des échéances électorales de 2012, il est crucial de rappeler l’importance de rendre accessibles les campagnes des candidats aux électeurs en situation de handicap.

Le handicap recouvre des réalités très diverses et concerne plusieurs millions de nos concitoyens. Les handicaps sont multiples : moteurs, auditifs, visuels, mentaux ou psychiques ; ils sont momentanés ou définitifs ; ils sont parfois associés. Mais les personnes handicapées sont avant tout des citoyens à part entière. Elles aspirent à exercer pleinement leur citoyenneté, ce droit naturel qui leur est encore trop souvent refusé !

La loi du 11 février 2005 pour l’Égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté ainsi que le principe de l’accès de tous à tout s’imposent à nous tous. Les personnes handicapées n’entendent donc pas être dessaisies de leur rôle d’acteur de notre Cité et n’accepteront pas d’être davantage écartées du débat politique et citoyen qui nous attend en 2012.

Il est de la responsabilité de tous les candidats et de toutes les formations politiques de s’engager à mener campagne dans le cadre le plus accessible possible.

Les réunions publiques doivent être organisées dans des espaces répondant aux normes d’accessibilité permettant l’accueil de tous les publics, quels que soient leurs éventuels handicaps. La circulation sans contrainte doit ainsi être possible pour les personnes ayant un handicap moteur ou visuel, la compréhension des discours et des échanges doit être possible pour les personnes sourdes ou malentendantes (via une interprétation simultanée en Langue des Signes Française, une transcription écrite simultanée et une boucle magnétique).

Les sites internet des candidats et des partis politiques doivent également être accessibles. Les messages audiovisuels, qu’ils soient en ligne, diffusés dans le cadre de la campagne officielle ou projetés lors des meetings, seront sous-titrés, traduits en Langue des Signes et audio-décrits. Les professions de foi, les programmes, les tracts peuvent aussi être disponibles sur des supports accessibles à tous et adaptés à chaque type de handicap : en braille, en format numérique, traduits en Langue des Signes, en appliquant les règles européennes du « Facile à lire et à comprendre ». Les permanences des candidats devront elles-mêmes pouvoir accueillir tous les publics et le handicap des électeurs ne doit pas empêcher l’échange avec le candidat et son équipe.

Et la question du coût ? Parlons-en ! La démocratie a un coût qui ne pose pas de difficulté pour l’organisation des élections. Dès lors que ces exigences sont prises en compte en amont de l’organisation de la campagne, elles entraînent peu d’engagements par rapport au budget global d’un candidat, en particulier à l’élection présidentielle.

Cet engagement doit être partagé par l’ensemble des acteurs de la vie politique française pour que les électeurs en situation de handicap ne soient pas réduits à faire leur choix entre les seuls candidats ayant organisé une campagne accessible.

La parole politique a tendance à se complexifier, elle est parfois confuse, voire incompréhensible pour beaucoup de nos concitoyens. Notre effort d’accessibilité sera utile au plus grand nombre et apprécié par l’ensemble des électeurs.

En ce qui nous concerne, que nous soutenions ou non un candidat, nous veillerons à l’engagement des formations politiques pour que leur campagne soit la plus accessible possible car nous sommes convaincus qu’une démocratie se mesure aussi à l’aune de son accessibilité."

Une version en langue des signes française est disponible à cette adresse : http://www.aditus.fr/electoral/

Si vous le souhaitez, vous pouvez également soutenir cet appel en vous rendant sur la page Facebook : http://on.fb.me/electionsaccessibles

Des langues des signes au Parlement européen

Tandis que l’Europe et sa monnaie, l’€uro, traversent quelques turbulences, il faut saluer les efforts constants du Parlement européen pour se rendre accessible non seulement à ses visiteurs mais aussi à certains de ses parlementaires s’exprimant en langue des signes, grâce, notamment à la présence d’interprètes et traducteurs.

Deux exemples pour illustrer ces démarches.

Depuis les élections européennes de 2009 Ádám Kósa, député sourd hongrois siège au Parlement européen. Comme le soulignait alors Carlotta Besozzi, la Directrice du Forum Européen des Personnes Handicapées (FEPH), "la langue des signes sera ainsi  d’avantage visible dans les couloirs du Parlement européen  durant les cinq années à venir. Le Parlement européen devra aussi clairement rendre ses sessions de travail accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes".

C’est ainsi qu’on peut voir Ádám Kósa durant une session du Parlement européen, s’exprimant en langue des signes hongroise et traduit vers le hongrois :

Toujours avec la volonté d’élargir l’accessibilité de la société européenne aux personnes handicapées pour une meilleure intégration de chacun, la semaine dernière, ce même Parlement s’est penché sur le rapport concernant la "mobilité et l’intégration des personnes handicapées et la stratégie européenne 2010-2020 en faveur des personnes handicapées". C’est (logiquement) l’eurodéputé hongrois Ádám Kósa qui le présenta. Ainsi par une résolution adoptée à une large majorité, les eurodéputés ont voulu rappeler que les mesures d’austérité mises en place par de nombreux gouvernements ne devaient pas déboucher sur des coupes dans les budgets des services aux personnes handicapées ou dans les projets d’insertion sociale. L’accent a été mis sur la reconnaissance de la langue des signes comme langue officielle des 27 états membres de l’UE. Et les collègues de ce député ont pu constater au sein de l’Assemblée strasbourgeoise la réalité de cette langue car  le rapporteur hongrois s’exprimait, bien sûr, en langue des signes en présence de deux interprètes qui traduisaient ses propos puis les questions orales durant le débat qui a suivi.

Si vous souhaitez "assister" à la session des débats européens autour de ce rapport, en présence des deux interprètes, cliquez sur l’image ci-dessous et choisissez votre langue de réception :


Une petite précision sur le circuit de traduction (apportée par un de mes collègues) : les interprètes en langue des signes hongroise sont devant et la femme blonde à droite traduit vers le hongrois. L’interprète qu’on entend en cabine de français traduit à partir du hongrois ou plus vraisemblablement à partir de la traduction anglaise.

Second exemple :
A Bruxelles, autre siège du Parlement européen, le Centre des visiteurs permet à tous de découvrir l’Institution qui les représente au plan supra-national.
Des écrans multimédias dynamiques et interactifs guident les visiteurs à travers l’histoire de l’intégration européenne et permettent de comprendre l’influence qu’elle a sur la vie quotidienne de chacun. Le centre accueille ses visiteurs dans les vingt-trois langues officielles de l’Union européenne plus en quatre langues des signes. En effet, pour les visiteurs sourds ou malentendants, les guides multimédias comportent des vidéos en langue des signes anglaise, française, allemande et néerlandaise. Il existe également un parcours d’une heure spécialement conçu pour ces visiteurs.

Ci-dessous, la vidéo dans les quatre langues des signes (ce qui est bien la preuve que chaque pays à une langue des signes qui lui est propre) présentant cette visite :