Journal de l’AFILS n°88

Le dernier numéro du Journal de l’AFILS est particulièrement réussi et sera d’une lecture enrichissante tandis que vous vous délasserez sur une plage ensoleillée, les pieds dans l’eau.

Ainsi le dossier intitulé "L’étrange cerveau de l’interprète" vous fera plonger, non pas dans les fonds sous-marins, mais au coeur du cerveau des interprètes.
Pour cela l’équipe du journal a interrogé de nombreux spécialistes qui décortiquent l’étonnante plasticité de notre cerveau et nous expliquent comment il s’adapte progressivement à ce nouveau métier, quelles opérations cognitives il met en oeuvre pour jongler entre les langues.

A noter aussi pour prolonger vos vacances un reportage sur la situation de l’interprétation en langue des signes au Québec.

 

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L’interprète, artiste tragi-comique

Faut-il s’étonner que le terme "interprète" désigne à la fois :
- une personne qui traduit les paroles d’un orateur, ou le dialogue de deux ou plusieurs personnes ne parlant pas la même langue et qui leur sert ainsi d’intermédiaire ;
- une personne chargée de faire connaître les intentions, les désirs d’une autre ;
- un artiste qui joue un rôle ou un morceau de musique en traduisant de manière personnelle la pensée, les intentions d’un auteur ou d’un musicien.
(source : CNRTL : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/interprète )

Sans doute pas car il suffit de regarder (ou d’écouter) un interprète travailler pour constater, dès lors qu’il traduit le discours d’une personne pour une ou plusieurs autres personnes, qu’effectivement il joue un personnage, il "endosse" un rôle où il n’est plus responsable des propos qu’il ne fait que transmettre, ainsi que le ferait un comédien sur une scène de théâtre.

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L’une de mes collègues, Anne Dubois, dans son mémoire de fin d’études définit le rôle de l’artiste interprète comme suit :
"Le comédien devra faire du langage de l’auteur le sien propre, l’assimiler et le rendre concret, lui donner chair, voix et vie. Cela implique non seulement la mémorisation du texte et sa restitution fidèle mais également tout le sous-texte, ce qui n’est pas dit, ce qui est sous-entendu, ce que le personnage pense, le lien entre sa pensée et ses paroles, entre sa pensée et ses gestes. Car l’art du comédien est de restituer également tout l’aspect non-verbal."

Puis, à propos de l’interprète en langue des signes, elle note :
"Il doit endosser les émotions du locuteur s’approprier son discours, comprendre rapidement son intention, ce qu’il dit et qu’il sous-entend et ce qu’il ne dit pas (le sous-texte du comédien). Il doit choisir le niveau de langue et le lexique qui correspondent et comme pour le comédien, idéalement, les mots et gestes devraient sembler être créés sur le moment, sortir naturellement. C’est un comédien qui alterne rapidement les prises de rôle, utilisant tantôt la voix, tantôt les gestes. (…) Il doit garder tous ses sens en alerte et les mettre au service de la prestation. Sa performance ne s’arrête pas là : il doit prêter sa voix au locuteur Sourd en utilisant les intonations, la respiration et des gestes, au locuteur entendant avec les expressions du visage que pourrait avoir l’Entendant s’il était Sourd. Chaque locuteur devant idéalement avoir l’impression de converser avec une personne parlant la même langue que lui."

Créature dont l’effacement est la condition nécessaire et tragique du succès de sa tâche, l’interprète devient l’autre, celui qui parle pour se faire oublier de tous. Situation paradoxale pour un interprète en langue des signes, nécessairement visible pour être compris mais qui se doit d’être le plus transparent possible, tandis qu’il joue les deux rôles, le locuteur entendant et le locuteur sourd, tel un comédien à qui on soufflerait le texte au fur et à mesure. Il n’existe plus en tant qu’individu, mais en tant qu’interprète.

[ Cette nécessité pour l'interprète en LSF de devenir l'autre est facilitée par l'originalité de la langue des signes car cette dernière "donne à voir" notamment via ce que les linguistes nomment "transferts" ou "prises de rôle". Par exemple, l'analyse des transferts de personne met en évidence la capacité du locuteur à entrer dans la peau des protagonistes de l’énoncé (personne, animal, objet). Le locuteur devient l’entité dont il parle. Si ce thème des transferts vous intéresse je vous conseille  la lecture de l'article de Marie-Anne Sallandre : Va et vient de l’iconicité en langue des signes française ]

Dans ce processus d’identification il n’est alors que l’interprète des mots des autres, sans opinion propre et sans avis personnel, ne participant pas, bien sur, à la discussion. En cela, il se conforme à son code déontologique qui stipule qu’il se doit d’être neutre et fidèle dans son travail.

Françis Jeggli (interprète F/LSF et formateur en master d’interprétation) s’est également intéressé à ce thème dans un article du journal de l’AFILS : "L’interprète va essayer de rendre non seulement la pensée et le vouloir dire du locuteur original mais aussi son ton, ses émotions et pour pouvoir faire les anticipations nécessaires à toute interprétation simultanée, il essaiera presque, de façon plus ou moins consciente, de penser comme lui afin de deviner au plus juste les paroles qui vont être prononcées."
Approfondissant son hypothèse, il parle même "d’incorporation" : ce n’est plus l’interprète qui entre dans la peau d’un personnage, mais le personnage qui possède l’interprète :
"Il est en nous. (…) On s’aperçoit alors que l’anticipation marche à cent pour cent. On est tellement sur la "même longueur d’ondes" que c’est presque lui, en nous, qui pense le discours avant de le dire."

Phénomène rare, durant lequel on a réellement le sentiment d’être habité par l’autre, de sentir et comprendre ses pensées avant même qu’il ne les exprime.
Dans cette situation, l’interprète n’est plus, il n’existe plus en tant que sujet pensant autonome, il s’expose à un oubli total de lui-même.
Sa mission finie, il semble alors revenir de loin, se retrouvant comme réincarnant son propre corps et ses pensées, ce mécanisme nécessitant plusieurs secondes à s’opérer.
Selon Francis Jeggli, l’interprète peut même aller jusqu’à, inconsciemment, imiter la façon de signer de la personne sourde. En se dépersonnalisant, il disparaît aux yeux des locuteurs pour mieux intégrer son rôle.

Logiquement certain(e)s de mes collègues ont cherché à fusionner les rôles de l’interprète en langue des signes et celui de comédien en montant sur scène comme artiste et interprète lors de spectacles bilingues F/LSF.
C’est le sujet de ce reportage de France 3 sur la pièce Ouasmok adaptée en LSF par Sandrine Schwartz, interprète-comédienne F/LSF.

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Sources :
- Anne Dubois : article d’après mémoire : Artiste… Interprète… –  journal de l’AFILS n°72, décembre 2009
- Francis Jeggli : Réflexion sur le métier d’interprète, le jeu du "je" – journal de l’AFILS n°32/33, février/avril 1998
- Véronique Savary : mémoire "Le trac et les interprètes en langue des signes"

L’AFILS à l’AIIC

Derrière ce titre abscons il faut simplement comprendre que l’Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes (AFILS), a participé aux 60 ans de l’Association Internationale des Interprètes de Conférence (AIIC) qui se sont déroulés à l’Unesco (oui encore un sigle) en décembre dernier.

A cette occasion, Céline Juillet, vice-présidente de notre Association a pris la parole.
Voici la vidéo de son intervention où elle présente notre métier, son histoire, ses spécificités…

L’interprète, l’humaniste du 21ème siècle ?

"Associées aux trois facultés que l’homme a en partage, pour l’une avec les animaux à savoir les sens – et pour les deux autres avec Dieu – la raison et l’intelligence – la place centrale de l’homme et donc son rôle de "passeur" qu’elle lui confère, le dispose naturellement à l’exercice de l’interprétation.
Comme l’indique le préfixe "inter", l’ "interprétation" s’accorde  au statut "inter-médiaire" de l’homme grâce auquel celui-ci invente un lien entre le connu et l’inconnu du monde, entre le compréhensible et l’incompréhensible, entre l’intelligible et l’inintelligible.
L’homme de l’humanisme pénètre et éclaire les choses : il s’en fait, littéralement, l’interprète car il procède à l’ "interpretatio", c’est à dire, étymologiquement, à la révélation des choses cachées." 

Extrait du discours Meei-huey Wang prononcé lors la célébration des 60 ans de l’AIIC, inspiré par Jean Pic de la Mirandole et son "Discours de la dignité de l’homme" (1486).

Joli texte pour souhaiter  à
tous mes collègues interprètes/traducteurs
une très belle année 2014 !!!

Ayons aussi une pensée particulière pour les interprètes afghans qui furent les intermédiaires obligés entre les forces de la "contre-insurrection" et la population locale.
En effet, la France actuellement fait preuve de bien peu d’humanité à leur égard, leur refusant des visas pour qu’ils puissent venir s’installer dans notre pays alors que leur vie est menacée.

Le Monde, 03/01/2014 : A Kaboul, le désarroi des ex-interprètes afghans des forces françaises par Frédéric Bobin

Interprète en langue des signes : un métier d’avenir ?

Oyé oyé !

Marie-Laure Saurel, interprète F/LSF proposera jeudi 12 décembre à 19h00, bibliothèque Chaptal, Paris 9ème, une conférence intitulée :

"Interprète en langue des signes française, un métier d’avenir ?"

Je serai bien sur présent et je ne peux que vous encourager à venir assister aux débats si ce thème vous intéresse.

métier d'avenir

Est-il utile de préciser que d’autres interprètes F/LSF seront là pour traduire cette conférence ?

L’interprétation de liaison

Les interventions des interprètes en langue des signes sont classées en 3 groupes ou situations : l’interprétation de conférences, l’interprétation de réunions ou de formations, l’interprétation de liaisons. Enfin une dernière a fait son apparition depuis quelques années : la visio-interprétation.

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Une interprétation est dite "de liaison" lorsque l’interprète intervient, seul, entre deux ou trois personnes dans le cadre d’une démarche individuelle. Il peut s’agir d’un entretien lié à l’emploi (embauche, licenciement, entretien individuel annuel…) ou à la vie courante (achat immobilier, médecin, avocat, banque, MDPH…).

L’interprétation de liaison suppose une grande polyvalence et une vigilance accrue sur son comportement, ses attitudes.

C’est dans les rencontres individuelles que la notion de "transparence" de l’interprète est la plus difficile à maintenir, du fait du petit nombre d’interlocuteurs. Comme le souligne l’AFILS : "La transparence est l’objectif à atteindre. Elle signifie que les locuteurs en présence ont instauré une relation telle que la présence de l’interprète est oubliée.  Savoir s’effacer requiert une grande compétence technique et une bonne stabilité émotionnelle".

Par ailleurs dans de nombreuses situations de liaison la responsabilité de l’interprète est majeure. En effet, une erreur d’interprétation en milieu médical (une mauvaise traduction des doses d’un médicament à prendre par exemple) peut avoir de lourdes conséquences sur la santé de la personne sourde.

D’autres situations telles que les oraux d’examens, les entretiens d’embauche ont une incidence sur la vie future des personnes pour qui nous traduisons. Il ne s’agit donc pas de que la personne "rate" son examen ou face une mauvaise impression au DRH par la seule faute d’un interprète maladroit. Sans parler des gardes à vue ou des entretiens judiciaires où une simple erreur dans notre traduction peut prendre une tournure dramatique.

Outre ces situations délicates, l’interprète doit faire preuve d’une grande assurance et installer une relation de confiance avec les personnes qui s’expriment, la présence d’une tierce personne extérieure à la conversation étant forcément déstabilisant. Pour cela l’interprète en langue des signes doit respecter scrupuleusement de la déontologie de son métier et avoir une attitude appropriée à la situation (vêtements, mimiques, conventions de politesse, etc.). Ce comportement contribue à la notion de transparence que nous avons vue précédemment.

Les spécificités de ce type de communication répondent aussi à des critères stricts. Par exemple l’interprète doit se placer physiquement à une place bien précise, afin d’être le moins présent possible dans les échanges. C’est pourquoi une situation triangulaire est à proscrire. La triangulation signifie que l’interprète est dans le cercle de la communication et que tous les interlocuteurs se voient. Or, il n’est pas nécessaire que la personne entendante voit l’interprète. En conséquence, on se place face à la personne sourde et à proximité de la personne entendante, en étant légèrement en retrait. Ceci afin d’éviter que l’interlocuteur entendant s’adresse directement à l’interprète.

Dans les échanges l’interprète a la possibilité, contrairement aux situations de conférences, d’intervenir lorsqu’une information n’est pas traduite, suite à un débit de paroles important ou lors d’une incompréhension. Néanmoins l’interprète doit, dans sa demande, être bref et explicite afin de ne pas perturber le déroulement de l’entretien. Ces interventions techniques de l’interprète sont particulièrement importantes en situation de liaison. Elles sont désignées sous le terme général de "pilotage" qui renvoie au que l’interprète est le seul responsable de la gestion de sa traduction.

Les spécificités de l’interprétation de liaison tiennent souvent moins aux situations qu’à leur aspect inédit pour les entendants  et elles ont probablement un caractère exceptionnel pour nos homologues en langues orales (anglais, russe, chinois, turc…). En effet nous entrons dans la vie intime des personnes, nous avons une connaissance de leur histoire, de leurs relations, de leurs bonheurs ou malheurs. Cette intimité peut même être éprouvante comme lors de consultations médicales où le médecin annonce à son patient qu’il est atteint d’un cancer où quand l’assistante sociale déroule les épreuves de la vie rencontrée par une famille sourde.

Il faut aussi être clair dans son rôle d’interprète et ne pas se laisser déstabiliser par les apartés, les questions que vous pose souvent la personne entendante mettant de coté la personne sourde avec qui il est pourtant sensé discuter : "comment faites-vous pour traduire… ou vous pourriez lui expliquer… ou encore à votre avis est-ce-qu’il va pouvoir…".

Enfin, la dernière particularité concerne l’équilibre de traduction vers les deux langues. D’une manière générale, sauf en situation de liaison, nous travaillons beaucoup du français vers la langue des signes. L’inverse (vers le français) est souvent ressenti comme une difficulté par les interprètes. En effet, une des caractéristiques de la LSF est justement la simultanéité des informations qui peuvent être contenues dans un "signe". Par exemple, Paul Jouison, dans son étude des verbes de déplacement en LSF note : "La mise en évidence de la structure simultanée entraîne une constatation : (…) nous avons rencontré au sein d’un même signe le sujet de l’action, le nombre de sujets, la durée, le lieu, etc. …" Une telle quantité d’informations est difficile à exprimer en un seul mot.

En raison des enjeux personnels, sociaux, professionnels, médicaux ou autres que comportent les situations de liaison, l’interprète entre bien souvent dans l’intimité des interlocuteurs. Le respect de la déontologie est donc capital. L’interprète doit avoir un comportement de neutralité irréprochable, une fidélité au discours sans faille et conserver strictement le secret professionnel. Bien que sur la forme elle paraisse plus accessible que l’interprétation de conférence ou de réunion, en ce qui concerne le fond de l’interprétation de liaison requiert de la part de l’interprète une grande rigueur déontologique.

On peut ne pas être convaincus par cette catégorisation (conférence, réunion, liaison) qui existe essentiellement pour établir le tarif de notre vacation (en moyenne 130€ pour une interprétation de liaison). En effet rien ne dit qu’interpréter une conférence fut-elle extrêmement pointue ou technique soit plus difficile que de traduire une réunion de travail où tout le monde parle en même temps ou encore des situations complexes où l’affectif est très présent comme des rendez-vous médicaux ou sociaux.

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Un dernier exemple d’interprétation de liaison que j’ai vécu pour vous en convaincre :

Une patiente, sourde, est reçue par un médecin du service de cancérologie. Un peu perdue, elle est ici pour qu’il lui remette les dates de sa prochaine hospitalisation en vue d’une nouvelle série de traitements et notamment des séances de chimiothérapie. À la question du médecin (que je traduis) "comment allez-vous ?", elle se lance dans un long monologue cherchant à faire comprendre que ça ne va pas bien, qu’elle n’a plus faim, qu’elle perd un peu la tête, la preuve, elle a failli oublier la date du rendez-vous, elle mélange les jours de la semaine…

Durant ce temps, le médecin, qui ne semble pas l’écouter (là c’est un jugement subjectif de ma part) remplit des fiches sur les futurs traitements. Puis il relève la tête vers elle, l’interrompt et lui demande si elle pense partir en vacances avant son admission. Elle explique que non, car elle est seule, sans enfant… Bref cette femme cherchait à communiquer ses angoisses et ses interrogations à son praticien qui manifestement s’en fichait, volontairement ou pas. À la fin il lui dit simplement : "parfait, on se revoit le 17 pour le traitement, tout ira bien". Puis il lui remet deux ordonnances presque identiques sans lui expliquer que l’une est pour l’hospitalisation et l’autre pour un traitement à prendre quelques jours avant. Et il nous salut puis nous indique la porte pour sortir.

Dans ce cas présenté, l’interprétation du rendez-vous médical n’était pas techniquement difficile à traduire. En revanche, en tant qu’interprète (et personne humaine) on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine empathie pour tel ou tel usager et sa nécessaire position de neutralité peut troubler parfois son affect en lui donnant le sentiment d’abandonner la personne à son sort (il aurait été tellement plus facile d’aller voir cette dame après la consultation et de lui dire : "attendez je vais tout vous expliquer", de prendre la posture de l’interprète-sauveur).
Le rôle de l’interprète en situation de liaison n’est pas de sonder les corps et les âmes, d’essayer de comprendre les intentions de chacun (dans ce cas il courrait à la catastrophe se trompant régulièrement dans ses analyses). Il est juste là pour traduire des propos en interférant le moins possible des les échanges.

Il faut s’y tenir car, en dehors de toutes les justifications professionnelles et déontologiques, c’est aussi pour lui un moyen de se protéger, d’éviter un trop grand sentimentalisme qui pourrait perturber sa rigueur, son professionnalisme.

7 conseils pour bien accueillir un interprète en langue des signes

Il y a quelques mois je vous proposais 7 astuces pour martyriser un interprète en langue des signes.

Aujourd’hui, plus sérieusement, voici quelques conseils sous forme de 7 questions/réponses pour vous permettre d’accueillir et de travailler en bonne harmonie avec un interprète en langue des signes.

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Pour cela, imaginons que dans quelques jours vous participez à une petite réunion ou un entretien individuel en présence d’un ami, d’un collègue, d’un usager sourd.

La présence d’un interprète F/LSF n’étant pas habituelle, vous allez immanquablement vous poser des questions comme :

1- Ai-je vraiment besoin d’un interprète en langue des signes ?

Oui si la langue première (ou maternelle) de la personne sourde est la langue des signes.
Mais être sourd ne signifie pas automatiquement être locuteur en langue des signes. En effet, au sein de la communauté sourde se trouve des profils variés, il n’y a pas un type de sourd comme il n’y a pas un type d’entendant : ça va des sourds légers aux sourds profonds, des nés sourds aux devenus sourds…
Pour certains sourds leur langue d’apprentissage et d’expression naturelle est la LSF (le français écrit n’ayant été acquis que plus tard, comme une langue étrangère), d’autres en revanche ont été éduqués dans l’oralisme et s’expriment plutôt en français en utilisant la lecture labiale.
Néanmoins il faut savoir que la lecture labiale (pour les sourds appareillés par exemple), ne fonctionne que si les deux interlocuteurs sont face à face. De plus elle exige une concentration intense, elle fatigue rapidement. D’ailleurs on ne comprend que 25 à 30% du message, le reste du discours étant reconstruit grâce au contexte, à l’ingéniosité du sourd…

D’autres encore préféreront peut-être passer par l’écrit. Mais c’est long, ça manque de réactivité c’est plus laborieux.

Il est donc important de demander à la personne sourde dans quelles conditions elle souhaite que se déroule l’entretien ou la réunion, en utilisant quel mode de communication pour éviter de faire venir un interprète en langue des signes pour rien.

Par chance, dans le cas présent, la langue maternelle de votre collaborateur sourd est la langue des signes française (que vous ne pratiquez pas). C’est pourquoi vous avez pensé à réserver un interprète F/LSF diplômé. Bravo !

2- Faut-il installer l’interprète en langue des signes dans une pièce spécialement aménagée ?

Non, et contrairement à mes collègues interprètes en langues orales nous n’avons pas besoin de cabines ou de casques audios.
Il faut juste vérifier quelques détails en se rappelant simplement que la communication entre la personne sourde et l’interprète s’établissant via le regard, c’est lui qu’il faut privilégier (ou protéger).
Ainsi on évitera de placer l’interprète devant un mur bariolé (façon arc-en-ciel) ou couvert de tableaux reproduisant des oeuvres de Picasso, Miro ou Nicolas de Stael. Le mieux est de le placer devant un fond uni pas trop clair.
Idem, on n’installera pas l’interprète dos à une fenêtre la personne sourde en le regardant risquant d’être éblouie, gênée par le contre-jour.
La pièce doit être bien éclairée (lumière naturelle ou artificielle). S’il est prévu de projeter des documents ou un film non sous-titrés (que l’interprète devra donc traduire), pensez, si vous diminuer l’éclairage, à garder un point lumineux sur l’interprète pour qu’il puisse être vu.

3- Dois-je m’asseoir en face de l’interprète ?

Non, à coté.
En effet, la personne sourde doit être assise face à l’interlocuteur principal l’interprète s’asseyant à coté de ce dernier. Il est important que la personne sourde puisse voir celui ou celle qui s’exprime tout en ayant accès à la traduction.
Dans tout discours, vous adressez deux messages bien distincts à votre auditoire. Le premier par votre voix (ou les signes via l’interprète), le second par votre apparence, vos attitudes et vos mouvements. Or, des recherches ont montré  que plus de la moitié des communications humaines se fait de façon non verbale. Lorsque vous parlez devant un groupe, vos auditeurs jugent le message et le messager. Les personnes sourdes doivent également avoir accès à ces informations en vous regardant tout en recevant la traduction du discours.

4- L’interprète peut-il m’aider durant l’entretien ?

Non, car il est uniquement là pour permettre une communication fluide, totale et sans malentendus entre sourds et entendants. Aussi, durant sa prestation évitez de lui poser directement des questions sur son métier, son parcours, la surdité ou de lui demander un conseil car il ne pourrait pas en même temps traduire et répondre à vos question.
En outre comme le précise son code déontologique article 3, il est neutre : "L’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut être pris à partie dans la discussion. Ses opinions ne doivent pas transparaître dans son interprétation". 

En revanche une fois l’entretien fini vous pourrez bien sur lui poser toutes les questions que vous voudrez et, en accord avec la personne sourde, il se fera un plaisir de satisfaire votre curiosité.

5- Dois-je parler lentement ?

Non.
Parlez exactement comme vous le faites habituellement, essayer d’oublier la présence de l’interprète. On pense à tort que les langues gestuelles seraient plus lentes à exprimer des idées… C’est faux, en deux signes on peut parfaitement traduire une phrase de plusieurs mots.
Simplement s’il y a de nombreux noms propres ou autres sigles pensez à les épeler pour être sur que l’interprète les dactylologiera correctement.
Et s’il rencontre la moindre difficulté à comprendre votre discours ou si vraiment vous parlez trop vite, il n’hésitera à vous arrêter pour vous demander des éclaircissements.
Nous avons un devoir de fidélité dans l’interprétation. C’est à dire que nous devons tout traduire. Si nous ne vous comprenons pas ou que nous n’avons pas eu le temps de traduire la liste complète des nouveaux embauchés on vous demandera très gentiment de bien vouloir répéter.

D’ailleurs cette obligation de fidélité fera que nous signalerons tous les événements sonores qui pourraient se produire durant la réunion : le téléphone de l’un qui ne cesse de sonner et qui perturbe tout le monde, la perceuse électrique dans la pièce d’à-coté, le coup de tonnerre qui fait sursauter tout le monde…

6- Puis-je faire confiance à l’interprète F/LSF ?

Oui, vous pouvez tout dire, évoquer les secrets industriels de votre entreprise, délivrer des informations médicales, révéler une stratégie ultra-confidentielle pour faire couler une société concurrente etc, il ne répétera rien.
Tous les interprètes en langue des signes ayant suivi un des 5 cursus universitaires reconnus par l’Afils, respectent le secret professionnel qui leur est imposé ainsi que le stipule l’article 1 du code déontologique de l’Afils (Association Française des Interprètes en Langue des Signes) : "L’interprète est tenu au secret professionnel total et absolu dans l’exercice de sa profession à l’occasion d’entretiens, de réunions ou de conférences non publiques. L’interprète s’interdit toute exploitation personnelle d’une quelconque information confidentielle".

7- Un interprète peut-il traduire 2 heures sans prendre de pause ?

Non car ce n’est pas une machine.
Généralement on considère que pour garantir une interprétation de qualité un interprète ne peut travailler plus de 50mn d’affilées. Donc, si votre réunion doit durer une heure et demi / deux heures il faudra prévoir une pause d’une dizaine de minutes pour qu’il puisse reposer ses mains et son cerveau. Si la réunion doit durer plus de 2 heures ou que vous ne pouvez pas aménager de pause alors vous devrez prendre 2 interprètes qui se relaieront toutes les 15mn environ.

Et si, cerise sur le gâteau, le matin vous l’accueillez en lui proposant un café et quelques viennoiseries ou, en fin d’après-midi vous lui servez une coupe de champagne accompagnée de petits fours soyez assurés qu’il vous sera éternellement reconnaissant de cet accueil chaleureux.

Quelles qualités pour un interprète en langue des signes ?

Malheureusement ces dernières semaines je ne consacre pas assez de temps à mon blog mais je suis sur que cela n’est que temporaire.
Heureusement d’autres que moi s’intéressent au métier d’interprète en langue des signes. Et leurs écrits me permettent d’alimenter notre réflexion.

Ainsi, l’Association "Bébian, un autre monde" a consacré son numéro de rentrée aux interprètes en langue des signes.

A travers le témoignage de cinq interprètes professionnels, ce journal dresse un joli portrait de notre profession, dont la mission est d’abord de "rendre intelligible la parole de l’Autre, vocale ou gestuelle. Tache aussi fondamentale qu’ardue car il ne s’agit pas tant de naviguer entre 2 langues que de saisir l’intention, la pensée, qui avec toutes ses nuances, s’exprime à travers un système linguistique, pour la restituer avec un respect maximal."
Cela demande donc des qualités, des connaissances particulières. Ainsi comme le rappelle Guylaine Paris, interprète F/LSF et ancienne présidente de l’Afils, "il s’agit d’un métier de la communication. Il faut donc avoir les qualités de ce type de profession : politesse, savoir-vivre, patience, être à l’aise dans les relations humaines. De plus, du fait que notre travail consiste à prendre la parole de quelqu’un pour la transmettre à une autre personne, l’humilité doit être de mise, il ne faut pas se mettre en avant. Il faut avoir conscience qu’une parole est fragile et que lorsqu’on nous la confie, elle doit être manipulée avec précaution, ce qui implique d’être attentif à l’autre, soigneux et rigoureux. Il y en a bien d’autres bien sur : l’honnêteté, la curiosité, l’autonomie, le contrôle de soi. Il ne s’agit pas d’être parfait mais d’avoir conscience que ces qualités permettent d’instaurer un climat de confiance qui permet de travailler plus sereinement donc mieux."

Pour poursuivre la lecture de cette interview et découvrir les autres, cliquez sur l’image :

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La page Facebook de l’Association Bébian, un Autre Monde

Journal de l’AFILS n°85

C’est un numéro un peu spécial que nous propose aujourd’hui l’équipe de rédaction du journal de l’AFILS avec un bel hommage à notre collègue Laëtitia Bénasouli qui nous a quittés bien trop tôt au mois de mai 2013.
Membre de l’Association des interprètes en langue des signes française depuis 2007, elle a toujours été là pour offrir son énergie, son talent, son dynamisme afin de faire vivre notre métier, de le faire reconnaître mais aussi d’assurer des relations enrichissantes entre collègues notamment en Ile-de-France dont elle était la représentante régionale.
Ayant assisté aux nombreuses réunions qu’elle menait, je ne peux que saluer sa volonté, sa force de proposition et de persuasion pour animer cette antenne régionale.

Ainsi que l’écrit le conseil d’administration de l’AFILS, "dans l’épreuve Laëtitia a toujours gardé le sourire et a toujours fait preuve de la combativité qui était au coeur même de sa force de caractère.
Par son combat sur la défense et la reconnaissance de notre métier, par sa présence sur le terrain, sa réactivité et son professionnalisme, pour son investissement dans l’association, sa joie de vivre, sa chaleur humaine et tous les moments partagés avec elle, pour la personne qu’elle était et ce qu’elle laisse en nous, Laëtitia reste a jamais dans nos coeurs."

Sinon, dans ce numéro je vous recommande le dossier intitulé "adaptation ou interprétation" qui s’interroge sur les nécessaires adaptations d’une langue à l’autre lorsqu’il faut transmettre un texte théâtral ou religieux et l’article d’après mémoire : "quelle place pour l’interprète dans l’évolution de la langue des signes".

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Les 6 étapes de l’interprétation simultanée

Afin de comprendre pourquoi être bilingue en français – langue des signes française (LSF) est une condition nécessaire mais pas suffisante pour espérer être un bon interprète il suffit d’étudier les mécanismes complexes mis en oeuvre pour produire une interprétation simultanée (c’est à dire interpréter le discours d’un intervenant en même temps qu’il s’exprime) de qualité.

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En effet, traduire ou interpréter n’est pas simplement remplacer un mot par un autre mot (ou signe). On peut d’ailleurs remarquer que les logiciels de traduction automatique qui emploie cette technique offrent rarement des résultats satisfaisants. De plus, lorsqu’une personne s’exprime, elle ne se contente pas de combiner syntaxiquement des termes de sa langue. Par sa voix, ses intonations, ses mouvements corporels, ses hésitations… elle module le sens de son expression, le nuance, le contredit…
Le sens (ou "vouloir-dire") de l’expression verbale est donc en réalité une synthèse de ces multiples facteurs. Par exemple en fonction de l’intonation que j’emploie, la signification du mot "bravo" peut être très différente (du compliment sincère à un certain mépris).

Afin d’extraire cette substantielle moelle des propos d’un locuteur, l’interprète utilise un procédé dénommé "déverbalisation". Cela signifie qu’il doit se détacher de la forme des propos du locuteur pour se concentrer sur le sens, et ne garder à l’esprit qu’une trame déverbalisée (l’idée, l’intention, le message mais sans les mots) de ce qu’il vient d’entendre. Il pourra ensuite donner une nouvelle forme à cette image déverbalisée qu’il a gardé en mémoire, dans la langue d’arrivée.

Marianne Lederer et Danica Seleskovitch dans leur célèbre ouvrage "Interpréter pour Traduire (2001)" résument ainsi notre travail : "En même temps que l’interprète entend le discours, il perçoit la situation globale [...] ; en même temps qu’il conceptualise ce qu’il vient d’entendre, il entend la suite et énonce le résultat de son opération de conceptualisation ; ce faisant, il écoute également ce qu’il dit lui-même pour vérifier la correction de son expression."

Autrement dit, on peut découper le processus d’interprétation du français vers la LSF en 6 étapes :

  1. Écouter / entendre : avant de pouvoir commencer à traduire il faut disposer d’un certain nombre d’éléments d’information, d’où un décalage nécessaire entre l’énoncé et l’interprétation de cet énoncé ;
  2. Comprendre et analyser le sens : cela signifie non seulement comprendre la langue mais aussi toutes les composantes du message à interpréter (explicites et implicites) ;
  3. Retenir le sens : il s’agit de mémoriser la phrase afin de pouvoir l’organiser pour la transmettre dans la langue cible ;
  4. Visualiser des images mentales, ébaucher une première interprétation mentale : c’est la phase la plus délicate. La langue des signes étant une langue visuelle, qui se déploie dans un espace en 3D, le travail de l’interprète est de créer des images auxquelles il donnera vie via des signes normés. Il faut donc parvenir à se représenter le discours en images mentales comme une succession de dessins de bandes-dessinées ;
  5. Interpréter vers la LSF : il s’agit de trouver les signes, les structures de grande iconicité (donner à voir) ou expressions signées les plus adéquates pour rendre compte des images mentales préalablement construites. C’est à ce moment par exemple qu’on met en place des stratégies d’interprétation pour contourner une difficulté comme l’absence d’un signe par exemple en imaginant des périphrases ;
  6. Contrôler mentalement la bonne qualité de la traduction : avoir un regard critique sur sa production, vérifier que les signes sont correctement configurés et justement placés dans l’espace de signation, que tous les éléments sont présents (rythmes, intonations, expressions du visage…).

Bien sur ce processus n’est pas linéaire : tandis que je construis mes images mentales je continue d’écouter et de mémoriser  la suite du discours tout en contrôlant ma propre expression, l’ensemble de ces étapes s’effectuant à la vitesse de l’éclair.
C’est pourquoi, en raison des efforts cérébraux fournis, des pauses régulières et le respect d’une durée de travail maximum sont nécessaires. Ainsi on considère que pour une conférence de 3h, trois interprètes F-LSF se relayant toutes les 15mn seront nécessaires. Au delà de cette durée, les mécanismes se grippent : la qualité de l’interprétation baisse proportionnellement à la fatigue de l’interprète et elle nuit à sa santé avec par exemple l’apparition de TMS.

Sources :
"L’Interprétation en Langue des Signes" (Alexandre Bernard, Florence Encrevé et Francis Jeggli)
"Entre Sourds et Entendants, un mois avec un interprète en langue des signes"(Pierre Guitteny)
"L’interprétation des expressions figées du français vers la Langue des Signes" Française (Corinne Ledée, mémoire de fin d’études)