Être interprète pour les personnes sourdes-aveugles

La sortie du film « Marie Heurtin » est l’occasion de faire un focus sur une spécialité peu connue du grand public et pratiquée par quelques interprètes F/LSF, l’interprétation pour les personnes sourdes-aveugles.
En effet ce biopic de Jean-Pierre Améris en plus de nous présenter la vie hors du commun de cette jeune fille auprès des religieuses de Larnay, nous rappelle que ces personnes à la fois atteintes de surdité et de cécité peuvent communiquer notamment grâce à la langue des signes tactile, langue des signes pratiquée au creux des mains, sur le visage, sur le corps, où les doigts des interlocuteurs se touchent, se lient et se délient pour former des phrases, des idées, des concepts…

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 [Les références des nombreuses publications de Sandrine Schwartz
que j’ai utilisées sont placées à la fin de ce billet]

En France on évalue de 4 500 à 6 000 (source CRESAM) le nombre de personnes atteintes de ce handicap rare, la surdicécité (sourd et aveugle). Ces personnes ont naturellement besoin d’accompagnements particuliers par exemple d’interprètes en langue des signes tactiles c’est à dire des interprètes qui traduisent du français oral ou de la langue des signes française (LSF) vers la langue des signes française tactile et réciproquement.

On trouve au sein de cette population de sourds-aveugles une prévalence non négligeable de personne atteinte du Syndrome de Usher.

Pour l’interprète, traduire pour des personnes sourdes-aveugles ne signifie pas simplement de « remplacer » une langue de signes visuelle (la langue des signes française par exemple) par une langue des signes tactile (LST). Cela nécessite des compétences, des techniques, un état d’esprit même qu’il faut acquérir via un enseignement et/ou en suivant sur le terrain d’autres interprètes en LST.
Ainsi, contrairement à l’interprétation classique en langue des signes, où l’on traduit souvent pour plusieurs personnes sourdes, dès que l’on travaille avec des personnes sourdes-aveugles, on n’interprète plus que pour une seule personne. Cette interprétation se pratique généralement assise, en face à face, si possible dans des sièges confortables avec un dossier car ce type de communication est physiquement très éprouvante aussi bien pour la personne sourde-aveugle que pour l’interprète.
La personne sourde-aveugle place ses mains sur les mains de la personne qui signe afin de percevoir les propos de l’orateur par le toucher : la configuration, l’orientation, l’emplacement et le mouvement des signes (voir la vidéo à la fin de l’article). On remarquera que par cette méthode de communication, les expressions du visage (si importante en langue des signes visuelle) ne sont pas perceptibles, sauf si la personne sourde-aveugle a des possibilités visuelles qui le lui permettent.

Autre différence notable, l’interprétation ne se réduit pas à traduire un discours, un message, elle implique des composantes paralinguistiques (transmission des émotions, par exemple) et extralinguistiques (description de l’environnement). Les personnes sourdes-aveugles ayant deux sens de recueil des informations à distance déficients (la vue et l’ouïe), l’interprète a pour mission d’être à la fois les yeux et les oreilles de ces personnes par rapport à leur environnement.

Enfin, dernière différence avec l’interprétation traditionnelle en langue des signes, l’interprète peut aussi être amener à guider les personnes sourdes-aveugles qui ont des difficultés à se déplacer seules. Ces dernières ne pouvant pas toujours se mouvoir par elles-mêmes entre deux moments de traduction (pour se rendre dans une autre salle de réunion, à la cantine…) ou lors des pauses (pour aller aux toilettes, prendre un café, fumer une cigarette…), il est parfois nécessaire de les guider d’où l’appellation de « guide-interprète » qui peut surprendre, cette dénomination remettant en cause, selon certains, son nécessaire devoir de neutralité.

On imagine aisément que la réception en mode tactile demande des efforts importants à la personne sourde-aveugle et prend plus de temps qu’une réception visuelle de la langue des signes.
En outre, l’interprète ne peut transmettre toutes les informations qu’il perçoit visuellement. En interprétation tactile, même si elles sont nécessaires, les informations multidimensionnelles (la description de l’espace) sont souvent limitées. En effet, les yeux et les oreilles sont capables de recevoir des informations bien plus complexes que celles qu’on peut recevoir uniquement par les mains et le toucher. Différents codes ou adaptations ou modulations permettent néanmoins la transmission de telles informations, mais en quantité et en qualité bien moindre. Et surtout les informations doivent être fournies de manière linéaire (une par une), ce qui limite grandement la quantité d’indices transmissibles simultanément au discours.
Cela suppose donc un traitement par l’interprète de l’information disponible. Il doit effectuer une sélection afin de relayer à la fois des aspects pertinents pour la traduction, ainsi que d’autres éléments pouvant intéresser la personne sourde-aveugle (tout en conservant son devoir de neutralité et de fidélité au message bien sur).

L’interprète est donc mis en position délicate de devoir anticiper l’attente de la personne et de faire des choix, situation que l’on ne rencontre pratiquement jamais en interprétation classique pour les personnes sourdes.
Parmi ces nombreuses informations, on peut citer le langage corporel, les expressions faciales, l’intonation de la voix des intervenants sont quelques uns des facteurs émotionnels ayant de l’importance dans la communication et qui doivent être autant que possible retransmis par l’interprète pour que la personne sourde puisse se forger sa propre opinion de la situation et des personnes en présence.
L’interprète doit également décrire la pièce, l’environnement de la réunion ou de l’entretien, identifier et nommer si possible chacun des participants, transmettre, traduire l’ambiance.

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Par ailleurs, par son mode de fonctionnement, l’interprétation pour les personnes sourdes-aveugles induit une proximité physique et psychologique bien plus grande que celle que l’on rencontre lors de l’interprétation classique en langue des signes pour des personnes sourdes : on se touche, on est à quelques centimètres l’un de l’autre.
De plus, lors de l’utilisation de la langue des signes en mode tactile, certains signes doivent s’effectuer sur le corps de l’interprète ou de la personne sourde-aveugle. Cela peut s’avérer délicat, surtout avec des personnes que l’on ne connait pas.
Comme le conseille ma collègue Sandrine Schwartz, « il est donc important de négocier les limites à ne pas dépasser en la matière, et de ne rien imposer, car cela risquerait d’entraîner un sentiment d’insécurité et de malaise lors de la situation d’interprétation. Un compromis peut consister en l’utilisation de zones neutres du corps pour certains signes s’effectuant normalement sur le visage par exemple. De plus, peut se poser le problème du regard des autres dans ce type de pratique, d’où l’importance pour l’interprète et la personne sourde-aveugle de connaître ce qui est acceptable pour chacun. »
C’est pourquoi ce type d’interprétation oblige les interprètes qui souhaitent s’engager dans cette spécialité à s’interroger auparavant sur ses propres limites par rapport au tactile.

Enfin lorsqu’on interprète en langue des signes tactile, il est évidemment fondamental d’avoir une bonne connaissance du fonctionnement de celle-ci afin de pouvoir adapter ses signes à une réception tactile, d’éviter les malentendus ou confusions de sens et d’adopter des stratégies linguistiques permettant une meilleure compréhension comme la répétition de certains signes ou morceaux de phrases, l’utilisation de la dactylologie (par exemple donner la première lettre d’un mot avant d’utiliser le signe pour éviter des malentendus quand la lecture labiale n’est pas possible), utiliser des synonymes (on ajoute un deuxième signe pour renforcer la signification du premier signe afin d’éviter des confusions)…

Etant donnée la complexité de ce type d’intervention, on pourrait légitimement s’attendre à ce qu’un minimum de formation soit proposé aux interprètes de langue des signes.
Or, paradoxalement, en France, aucune formation initiale ni complémentaire n’est prévue, si ce n’est, dans certains cursus universitaires, de brèves interventions d’une journée, assurées par des professionnels du CRESAM de Poitiers accompagnées de personnes sourdes malvoyantes ou aveugles.
Seule solution pour un interprète diplômé désireux d’acquérir ces compétences, se former directement auprès de ses pairs et s’inscrire à des stages de « Guide-Interprète » proposés par le CRESAM.
Pourtant, dans de nombreux pays européens, une telle formation existe depuis longtemps (une vingtaine d’années pour la Scandinavie). En Suède, elle est inclue dans le programme de formation universitaire dès la 1ère année.

De ce fait, en France, les interprètes pour les personnes sourdes-aveugles ont tous des profils et des compétences très variés. On peut les regrouper en 3 catégories (typologie établie par Sandrine Schwartz) :

  1. des guides-interprètes, occupant souvent un autre poste dans des structures accueillant des sourds-aveugles. Ce sont des professionnels aguerris de la surdicécité et des différents modes de communication et qui ont pour avantage de souvent bien connaître les personnes pour lesquelles ils traduisent ;
  2. des interprètes professionnels en langue des signes, qui ont fait le choix et la démarche de se former pour travailler avec des personnes sourdes-aveugles, mais ces derniers sont encore peu nombreux ;
  3. des interprètes sourds LSF/LST qui peuvent copier ou reformuler les signes d’un interprète entendant (ou de locuteurs sourds) en langue des signes tactile.

L’interprète en langue des signes pour les personnes sourdes a pour mission d’être un pont culturel et linguistique entre le monde des entendants et celui des sourds. L’interprète qui travaille auprès de personnes sourdes-aveugles a pour vocation d’être le lien entre un individu et la totalité du monde autours de lui, puisque comme l’affirme Helen KELLER, la célèbre première universitaire sourde-aveugle américaine : « La cécité éloigne la personne des choses qui l’entourent, mais la surdité l’éloigne des gens. »

- Extrait d’une interprétation en langue des signe tactile par Fanny Mantel -

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Il s’agit d’une rapide présentation de ce mode particulier d’interprétation F/LST car je ne suis pas un spécialiste et je ne la pratique pas.
Cependant nous avons la chance en France d’avoir une spécialiste de l’interprétation pour les sourds-aveugles et de la langue des signes tactile (elle en a fait sa thèse en linguistique) : Sandrine Schwartz et c’est grâce à ses écrits que j’ai pu rédiger ce billet.

Voici quelques références parmi ses nombreux écrits :
Eléments pour une analyse de la langue des signes tactile pratiquée par les personnes sourdes-aveugles
Spécificités des personnes sourdes-aveugles et de leurs moyens de communication, en particulier la langue des signes tactile. Conséquences sur l’interprétation
- Spécificité de l’interprétation pour les personnes Sourdes ayant un Syndrome de Usher

Egalement 2 reportages à visionner :
- « Sans voir ni entendre » un reportage de la télévision suisse-romande avec un extraordinaire passage sur l’interprétation tactile du Minautore de Picasso
- « Les emmurés : vivre sourd et aveugle » un photoreportage dans une maison spécialisée de Vélizy sur Lemonde.fr

Un interprète en langue des signes peut-il faire mourir de rire ?

Derrière cette question triviale qui pourrait prêter à sourire se cache en réalité une interrogation sérieuse qui ne cesse de tourmenter les interprètes/traducteurs, dont ceux vers les langues des signes, à savoir comment traduire des histoires drôles ?

En effet, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le comble de l’horreur n’est pas quand l’interlocuteur que nous traduisons annonce soudainement : « voici à présent mon power-point sur la lévitation quantique de nanoparticules vue par des neutrons ultrafroids, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de remettre à l’interprète avant cette conférence afin qu’il puisse se préparer. » A cette instant, nous éprouvons juste un léger frisson qui nous parcourt la colonne vertébrale.

Non ce qui effraie le plus un interprète c’est d’entendre cette affirmation : « je vais vous raconter une histoire drôle » (ou variante « voici une devinette qui devrait vous faire rire »).

D’où cette question légitime : pourquoi est-il si compliqué de traduire une histoire drôle ?

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La première explication, la plus évidente est que ces histoires drôles font souvent appel à des jeux de mots qui ne fonctionnent, ne sont amusants que dans une seule langue avec une difficulté particulière pour les interprètes en langue des signes qui partent d’une langue vocale pour traduire vers une langue visuelle.
Imaginez de devoir traduire en LSF (sans préparation) cette blague :
« On m’a demandé de cueillir les cerises avec la queue ! Je comprends pas pourquoi car c’est déjà super dur avec les mains ! »
ou cette devinette :
« Que dit un russe au tribunal ? Je ne parlerai qu’en présence de ma vodka ! »

Autre exemple, qui s’est déroulé il y a quelques semaines lors des conférences de ParisWeb sur le thème de l’Internet, du numérique et de l’accessibilité (logiquement traduites en LSF).
Les participants adorent truffer leurs présentations de blagues « potaches », de jeux de mots incompréhensibles comme le signalait un post sur Twitter (via @notabene )

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Non seulement il faut comprendre ce calembour mais ensuite il faut le traduire !

Deuxième explication, ces blagues impliquent d’avoir des références culturelles communes. Ainsi, une histoire drôle racontée en langue des signes n’aura aucun effet comique traduite en français oral car les « images », l’aspect visuel de la langue mais aussi les références sous-jacentes n’apparaîtront pas, l’interprète n’ayant pas le temps de donner des éléments de contexte, de s’adapter culturellement.
Un exemple avec ce dessin représentant une histoire drôle que les sourds adorent raconter en LSF :

OreillePour que cette histoire commence à être compréhensible par une personne entendante n’ayant aucune connaissance de la culture sourde et de la problématique liée à l’appareillage versus langue des signes il faudrait au moins lui fournir l’équivalent de ce texte : « Sourds et entendants un handicap partagé ».
Ou encore comment faire rire une salle quand on doit traduire vers une langue orale cette histoire qui se raconte en langue des signes (et qui a beaucoup de succès dans la communauté sourde) :
« On élit Miss France sourde. Il y a 4 finalistes. Mais surprise à l’issue du concours c’est la moins belle qui est élue. Pourquoi ? 
Réponse : obligés de se couvrir le bas du corps pour masquer leur érection, les juges sont dans l’incapacité de voter pour la plus belle. » Hum !

Enfin, plus simplement, le sens de l’humour dans telle ou telle population ou communauté linguistique est différent, les histoires belges des Français n’amusent personne sauf eux-mêmes, l’Anglais développe son fameux « English humour » que peu d’entre nous comprennent, tout le monde s’interroge sur l’intérêt des blagues allemandes…

Voilà pourquoi bien souvent les interprètes sont démunis pour faire passer l’humour, la drôlerie de la situation sensée plier la salle en deux. Le pire étant quand une partie des spectateurs comprenant la langue de départ hurlent de rire tandis que ceux qui suivent l’interprète restent de marbre. Avec, cerise sur le gâteau pour l’interprète en langue des signes d’être placé sur la scène à coté du locuteur et donc d’être visible par tous.

Aussi en traduisant la phrase « je vais vous raconter une histoire drôle » l’interprète sait déjà qu’il ne tiendra pas cette promesse (le rendu de l’histoire qu’il va traduire ne fera rire personne) tandis que la salle se réjouit déjà à l’idée de rigoler.

Bilan : l’interprète n’a pas respecté le contrat moral que qu’il avait conclu avec les deux parties, il perd alors en un instant toute sa crédibilité :

  • vis à vis de l’intervenant très déçu que personne ne rigole à cette histoire qui pourtant à tant fait rire l’oncle Albert au repas de Noël ;
  • vis à vis de ses spectateurs (ou de son auditoire) qui cherchent encore à comprendre ce qu’il a bien pu vouloir essayer de traduire aussi maladroitement.

Alors que faire, quelle attitude adopter pour limiter les dégâts ?
D’abord ne pas rigoler en entendant (et comprenant) la blague car si ensuite elle n’est pas traduite vers la langue cible tous les participants seront extrêmement jaloux, ils auront l’impression de s’être fait larguer avant la fin de la fête, d’avoir été invités à un cocktail sans avoir pu atteindre le buffet.

Autre piste de réflexion, revenir aux fondamentaux de notre profession : nous ne traduisons pas des mots mais du sens et de « l’intention ». Aussi quand nous entendons cette phrase fatidique « ça me rappelle une histoire drôle » nous devons nous demander pourquoi ce directeur général a-t-il décidé de nous expliquer : « en Allemagne quand tu manges un Kinder tu vas en prison pour cannibalisme ! » (en plus vous devez jongler avec la langue allemande) ou pour quels motifs demande-t-il à son auditoire : « vous savez pourquoi les anges sont sourds ? Parce que Jésus Christ ! » (double bide assuré pour l’interprète devant un public de sourds).

Première réponse qui vient à l’esprit : « pour faire rire la salle. »
D’où la question qui en découle : « pourquoi veut-il faire rire la salle ? » (c’est rarement pour mettre en avant ses talents de comédien).

Plusieurs hypothèses s’offrent à nous :

  • pour briser la glace dans les premières minutes de la réunion (c’est très anglo-saxon comme façon d’agir) ;
  • pour établir un lien, une complicité culturelle entre l’orateur et les participants ;
  • pour démystifier, désacraliser un sujet sensible et mettre tout le monde à l’aise et ne rebuter personne. Un médecin pourrait ainsi débuter son discours sur les déremboursements de la Sécurité Sociale par un drolissime « Toubib or not toubib là est la question » ;
  • pour montrer l’absurdité d’une situation.

Bref, pour unifier un groupe, pour resserrer les liens, lui faire comprendre qu’ils ont les mêmes références (qu’ils se ressemblent). C’est sans doute là que se situe l’enjeu majeur pour l’interprète qui doit bâtir en quelques millièmes de secondes un pont entre ces deux cultures qui ne se connaissent pas.

Comment ?

Certains pourraient décider de s’entrainer chaque soir à traduire une blague Carambar :
- « Quelles est la femelle du hamster ? Hamster-dame (Amsterdam) »
- « Quel est le sport préféré des insectes ? Le cricket »
- « Pourquoi les pêcheurs sont-ils maigres ? Car ils surveillent leur ligne ».

Mais outre que vous mettrez en danger votre hygiène bucco-dentaire, vous risquez d’altérer votre santé mentale sans un résultat probant.

Comme autre option on peut s’inspirer de comédiens pratiquant des one-man-show et qui connaissent parfois la désillusion de voir leur sketch n’amuser personne et qui, pour rattraper leur boulette font une blague sur la situation elle-même : « comment ça vous ne rigolez pas ? A Ploucland où j’étais hier, ils ont compris et ils ont tous rigolé. Pourtant à Ploucland, ce sont pas des flèches, ils sont un peu limités. »

Pour l’interprète, cela reviendrait à expliquer que l’interlocuteur a fait une blague hilarante sur la pêche à la morue en Atlantique Nord tout en mimant (ou imitant) le poisson qui se fait attraper. Cela fera sans doute rire les spectateurs, cela brisera la glace ce qui était le but initial. On reste ainsi fidèle à l’intention du locuteur même si la chute n’est pas comprise. Idem si vous subissez la version de la blague de la mouche qui pète (faites la mouche qui pète, succès garanti).

Si le but est d’établir un lien culturel, de démystifier un sujet, de rassurer l’auditoire, de réduire les tensions, l’orateur utilisera généralement une anecdote amusante, un point de vue original avec une conclusion surprenante. Dans ce cas il suffira peut-être d’expliquer l’histoire en quelques mots comme « l’orateur vient de comparer la politique de François Hollande au déluge qui a frappé Noé dans les temps bibliques et selon lui le seul résultat sera de relancer l’industrie du parapluie » ou « la directrice a expliqué que malgré ses dents qui rayaient le parquet elle n’envisageait pas de castrer les hommes de son service qui ne rempliraient pas les objectifs annuels » sans chercher exagérément à provoquer une (improbable) crise de rire.
Certes ce n’est pas parfait comme solution mais au moins le sens est traduit en conservant l’intention de l’orateur même si la forme en pâti un peu. Et chacun aura compris en rigolant (grâce à l’interprète) qu’il devra faire attention à son entre-jambes.

Quant à ses collègues interprètes assis au fond de la salle et attendant leur relais ils essuieront sans doute une goutte de sueur sur leur front en se réjouissant dans toutes les langues du monde de ne pas avoir été sur scène à ce moment.

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Double Sens

Une nouvelle revue scientifique autour de l’interprétation, de la traduction et des langues des signes vient de voir le jour sous la direction de Sandrine Burgat et Florence Encrevé.
Il s’agit de Double Sens, éditée par l’AFILS, dont le 1er numéro (auquel j’ai participé) s’intitule :
« Les interprètes en langue des signes, des interprètes comme les autres ? Premier volume – Théories et techniques ».

Au sommaire vous trouverez les articles suivants :

- Peut-on parler d’une spécificité de l’interprétation français/LSF ? Quelques théories de l’interprétation analysées à la lueur des particularités sémiotiques et culturelles de la LSF, par Sandrine Burgat
- Le décalage au service de l’économie en interprétation de conférence du français vers la langue des signes française (LSF), par Lauranne Chasez
- Les interprètes en langue des signes française dans les textes législatifs et réglementaires, par Pierre Guitteny
- Les interprètes en langue des signes et l’AIIC, par Stéphan Barrère

Ainsi que des comptes-rendus de lectures d’ouvrages et articles portant sur la langue des signes et/ou le métier d’interprète.

Le prochain numéro, à paraître en décembre, portera sur « les formations et les représentations ».

Ci-dessous la couverture du 1er numéro et le bulletin d’abonnement.

Double Sens couverture numéro 1 juin 2014

Double Sens bulletin d'abonnement

Le métier d’interprète F/LSF vu par des collégiens

Des élèves du collège Nicolas Vauquelin à Toulouse ont voulu mieux connaitre le métier d’interprète en langue des signes et nous faire partager leur découverte.

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Pour cela ils se sont rendus à Interpretis, une SCOP créée en 1999. L’équipe de ce (grand) service se compose d’une trentaine d’interprètes et de personnels administratifs. Leur activité principale est bien sur l’interprétation français/langue des signes française, mais ils interviennent également dans la formation des futurs interprètes, et comme experts dans l’accompagnement à la création de nouvelles structures d’interprètes.

Ils y ont tourné un reportage que voici :

Journal de l’AFILS n°88

Le dernier numéro du Journal de l’AFILS est particulièrement réussi et sera d’une lecture enrichissante tandis que vous vous délasserez sur une plage ensoleillée, les pieds dans l’eau.

Ainsi le dossier intitulé « L’étrange cerveau de l’interprète » vous fera plonger, non pas dans les fonds sous-marins, mais au coeur du cerveau des interprètes.
Pour cela l’équipe du journal a interrogé de nombreux spécialistes qui décortiquent l’étonnante plasticité de notre cerveau et nous expliquent comment il s’adapte progressivement à ce nouveau métier, quelles opérations cognitives il met en oeuvre pour jongler entre les langues.

A noter aussi pour prolonger vos vacances un reportage sur la situation de l’interprétation en langue des signes au Québec.

 

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CouvSommaire88 - copie

Si vous souhaitez commander un numéro (celui-ci ou un plus ancien) ou vous abonner, il vous suffit d’aller sur le site de l’Afils où vous trouverez un bon de commande :
http://bit.ly/journalafils

L’interprète, artiste tragi-comique

Faut-il s’étonner que le terme « interprète » désigne à la fois :
- une personne qui traduit les paroles d’un orateur, ou le dialogue de deux ou plusieurs personnes ne parlant pas la même langue et qui leur sert ainsi d’intermédiaire ;
- une personne chargée de faire connaître les intentions, les désirs d’une autre ;
- un artiste qui joue un rôle ou un morceau de musique en traduisant de manière personnelle la pensée, les intentions d’un auteur ou d’un musicien.
(source : CNRTL : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/interprète )

Sans doute pas car il suffit de regarder (ou d’écouter) un interprète travailler pour constater, dès lors qu’il traduit le discours d’une personne pour une ou plusieurs autres personnes, qu’effectivement il joue un personnage, il « endosse » un rôle où il n’est plus responsable des propos qu’il ne fait que transmettre, ainsi que le ferait un comédien sur une scène de théâtre.

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L’une de mes collègues, Anne Dubois, dans son mémoire de fin d’études définit le rôle de l’artiste interprète comme suit :
« Le comédien devra faire du langage de l’auteur le sien propre, l’assimiler et le rendre concret, lui donner chair, voix et vie. Cela implique non seulement la mémorisation du texte et sa restitution fidèle mais également tout le sous-texte, ce qui n’est pas dit, ce qui est sous-entendu, ce que le personnage pense, le lien entre sa pensée et ses paroles, entre sa pensée et ses gestes. Car l’art du comédien est de restituer également tout l’aspect non-verbal. »

Puis, à propos de l’interprète en langue des signes, elle note :
« Il doit endosser les émotions du locuteur s’approprier son discours, comprendre rapidement son intention, ce qu’il dit et qu’il sous-entend et ce qu’il ne dit pas (le sous-texte du comédien). Il doit choisir le niveau de langue et le lexique qui correspondent et comme pour le comédien, idéalement, les mots et gestes devraient sembler être créés sur le moment, sortir naturellement. C’est un comédien qui alterne rapidement les prises de rôle, utilisant tantôt la voix, tantôt les gestes. (…) Il doit garder tous ses sens en alerte et les mettre au service de la prestation. Sa performance ne s’arrête pas là : il doit prêter sa voix au locuteur Sourd en utilisant les intonations, la respiration et des gestes, au locuteur entendant avec les expressions du visage que pourrait avoir l’Entendant s’il était Sourd. Chaque locuteur devant idéalement avoir l’impression de converser avec une personne parlant la même langue que lui. »

Créature dont l’effacement est la condition nécessaire et tragique du succès de sa tâche, l’interprète devient l’autre, celui qui parle pour se faire oublier de tous. Situation paradoxale pour un interprète en langue des signes, nécessairement visible pour être compris mais qui se doit d’être le plus transparent possible, tandis qu’il joue les deux rôles, le locuteur entendant et le locuteur sourd, tel un comédien à qui on soufflerait le texte au fur et à mesure. Il n’existe plus en tant qu’individu, mais en tant qu’interprète.

[ Cette nécessité pour l’interprète en LSF de devenir l’autre est facilitée par l’originalité de la langue des signes car cette dernière « donne à voir » notamment via ce que les linguistes nomment « transferts » ou « prises de rôle ». Par exemple, l’analyse des transferts de personne met en évidence la capacité du locuteur à entrer dans la peau des protagonistes de l’énoncé (personne, animal, objet). Le locuteur devient l’entité dont il parle. Si ce thème des transferts vous intéresse je vous conseille  la lecture de l’article de Marie-Anne Sallandre : Va et vient de l’iconicité en langue des signes française ]

Dans ce processus d’identification il n’est alors que l’interprète des mots des autres, sans opinion propre et sans avis personnel, ne participant pas, bien sur, à la discussion. En cela, il se conforme à son code déontologique qui stipule qu’il se doit d’être neutre et fidèle dans son travail.

Françis Jeggli (interprète F/LSF et formateur en master d’interprétation) s’est également intéressé à ce thème dans un article du journal de l’AFILS : « L’interprète va essayer de rendre non seulement la pensée et le vouloir dire du locuteur original mais aussi son ton, ses émotions et pour pouvoir faire les anticipations nécessaires à toute interprétation simultanée, il essaiera presque, de façon plus ou moins consciente, de penser comme lui afin de deviner au plus juste les paroles qui vont être prononcées. »
Approfondissant son hypothèse, il parle même « d’incorporation » : ce n’est plus l’interprète qui entre dans la peau d’un personnage, mais le personnage qui possède l’interprète :
« Il est en nous. (…) On s’aperçoit alors que l’anticipation marche à cent pour cent. On est tellement sur la « même longueur d’ondes » que c’est presque lui, en nous, qui pense le discours avant de le dire. »

Phénomène rare, durant lequel on a réellement le sentiment d’être habité par l’autre, de sentir et comprendre ses pensées avant même qu’il ne les exprime.
Dans cette situation, l’interprète n’est plus, il n’existe plus en tant que sujet pensant autonome, il s’expose à un oubli total de lui-même.
Sa mission finie, il semble alors revenir de loin, se retrouvant comme réincarnant son propre corps et ses pensées, ce mécanisme nécessitant plusieurs secondes à s’opérer.
Selon Francis Jeggli, l’interprète peut même aller jusqu’à, inconsciemment, imiter la façon de signer de la personne sourde. En se dépersonnalisant, il disparaît aux yeux des locuteurs pour mieux intégrer son rôle.

Logiquement certain(e)s de mes collègues ont cherché à fusionner les rôles de l’interprète en langue des signes et celui de comédien en montant sur scène comme artiste et interprète lors de spectacles bilingues F/LSF.
C’est le sujet de ce reportage de France 3 sur la pièce Ouasmok adaptée en LSF par Sandrine Schwartz, interprète-comédienne F/LSF.

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Sources :
- Anne Dubois : article d’après mémoire : Artiste… Interprète… –  journal de l’AFILS n°72, décembre 2009
- Francis Jeggli : Réflexion sur le métier d’interprète, le jeu du « je » – journal de l’AFILS n°32/33, février/avril 1998
- Véronique Savary : mémoire « Le trac et les interprètes en langue des signes »

L’AFILS à l’AIIC

Derrière ce titre abscons il faut simplement comprendre que l’Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes (AFILS), a participé aux 60 ans de l’Association Internationale des Interprètes de Conférence (AIIC) qui se sont déroulés à l’Unesco (oui encore un sigle) en décembre dernier.

A cette occasion, Céline Juillet, vice-présidente de notre Association a pris la parole.
Voici la vidéo de son intervention où elle présente notre métier, son histoire, ses spécificités…