La scène se déroule, il y a quelques années, dans un lycée en région parisienne.
Les élèves sont en cours d’histoire. Parmi eux, il y plusieurs jeunes sourds en intégration. D’habitude ils sont accompagnés par une assistante de vie scolaire qui les aide à suivre les cours.
Ce jour là, l’AVS ayant eu un empêchement, c’est un interprète en langue des signes qui est présent et qui traduit le cours. Mais arrivé à la dernière minute il n’a pas pu expliquer son rôle au professeur, notamment ce qui le différenciait d’une AVS (neutralité, fidélité…).
Les élèves sont particulièrement énervés, dans la classe c’est le chahut, personne n’écoute. Excédé, l’enseignant tape du poing sur la table et s’exclame :
- "puisque vous avez décidé de ne pas travailler, interrogation orale pour voir si vous avez compris le cours. Puis il enchaîne. "Première question : combien de temps a duré la Seconde Guerre mondiale pour l’armée française ?"
Dans la classe c’est le silence, certains élèves font semblant de lire leur cours, d’autres baissent simplement la tête en priant pour ne pas être désignés.
- "Je répète ma question : combien de temps a duré la Seconde Guerre mondiale pour l’armée française. Je vous donne un indice : elle a débuté en 1939. Je vous préviens : vous ne sortirez pas d’ici tant que je n’aurais pas entendu une réponse correcte !"
A ses cotés, l’interprète en LSF traduit fidèlement et énergiquement ses propos pour souligner la colère du professeur.
Soudain, l’un des élèves sourd lève le doigt puis commence à signer une réponse que mon collègue traduit vers le français :
- "Pour l’armée française, la guerre a durée jusqu’en 1940. Le 17 juin 1940, Pétain a signé l’armistice et c’est cela que le lendemain le Général de Gaulle lance son appel à la résistance depuis l’Angleterre: l’appel du 18 juin."
L’enseignant furieux, se tourne alors vers l’interprète qui a fini de traduire et lui lance :
- "Mais, vous êtes devenu fou !!! De quel droit répondez-vous à la place des élèves ! Pour qui vous prenez-vous ! Sortez immédiatement de ma classe !!!"
Une célèbre interprète en langue des signes anglaise, Leslie Grange (32 ans) a été récemment licenciée après avoir travaillé durant sept années sur une des chaînes de télévision de la BBC rapporte le site internet anglais The Poke.
En effet, de nombreux sourds l’ont accusée de brouiller les informations, d’inventer des faits imaginaires, bref de traduire n’importe comment sans aucune fidélité au discours original.
A la suite de son renvoi, Leslie Grange a cherché à expliquer son comportement inapproprié par "des difficultés personnelles et une lassitude professionnelle qui s’est instaurée au fil des ans". Alors au cours des six mois, elle s’est amusée à donner aux téléspectateurs sourds une version très différente de l’originale, à déformer la réalité grâce à sa folle imagination
Un responsable de la BBC raconte : "des courriers suspicieux écrits par des spectateurs sourds déconcertés ont commencé à nous arriver peu après le tremblement de terre au Japon. Ainsi des mails nous signalaient que des journalistes de la BBC auraient affirmé (en réalité c’était l’interprète qui traduisait n’importe quoi) que des zombies radioactifs avaient été aperçus près de la centrale nucléaire de Fukushima.
Au début, nous n’y avons pas prêté attention, nous pensions qu’il s’agissait d’un vaste canulars destiné à nous déstabiliser.
Puis nous avons reçu de nouveaux mails d’autres personnes sourdes qui s’inquiétaient de savoir si Rebekah Brooks (une célèbre journaliste anglaise) était réellement soupçonnée d’avoir violé un singe.
Ensuite on nous demandait si la BBC avait vraiment annoncé que le Premier ministre avait promis aux adolescents que désormais ils n’auraient plus rien à payer, que pour eux tout serait gratuit.
C’est alors que nous avons compris qu’il y avait un problème avec le travail de Leslie Grange."
"Je tiens à m’excuser auprès de tous les membres de la communauté sourde" a déclaré aux journalistes l’interprète -fautive- en langue des signes. Pourtant, a-t-elle perfidement ajouté "quand j’ai traduit (pour rire) que David Cameron disait à Barack Obama votre profil d’homme d’Etat laisse mon zizi tout mou, je pense que je n’étais pas si loin de la vérité".
Cette anecdote très "british humour" (qui est, à mon avis, plus une histoire drôle qu’une histoire vraie…), tout comme l’était celle de l’interprète de la Mafia new-yorkaise est cependant un bon exemple de "la tentation pour l’interprète d’utiliser sa position toute-puissante pour manipuler une situation à sa guise" ainsi que l’écrit Céline Graciet, interprète français/anglais sur son blog, Nakedtranslations (et qui a révélé cet article via sa page Twitter).
Elle poursuit : "il peut être très difficile de rester dans son rôle de plate-forme de conversion neutre et de proscrire toute intervention personnelle.
Pendant les projets sur lesquels je travaille depuis un certain temps, et que je connais comme le fond de ma poche, je suis parfois tentée de donner les réponses aux questions posées, au lieu de relayer d’abord la question, puis la réponse, afin de gagner du temps et de travailler plus efficacement.
J’ai d’ailleurs constaté que je n’étais pas la seule à avoir du mal à maîtriser mes instincts pendant un atelier d’une journée, où j’étais chargée avec une autre interprète d’aider de petits groupes de Français et d’Anglais à planifier leur travail pour la session de l’après-midi. À un moment, j’ai été horrifiée d’entendre ma collègue participer à l’organisation du travail, donner son avis sur le partage des tâches entre les participants et sur les personnes les mieux placées pour faire telle et telle chose.
C’était bien entendu inapproprié, mais il peut être très difficile de ne pas s’immiscer dans la conversation quand les progrès sont lents et qu’on pense avoir une solution à proposer".
Une belle illustration des deux articles du Code déontologique de l’Afils que je vous ai précédemment présentés, la fidélité et la neutralité et qui montre que quelles que soient les langues de travail, les problématiques restent les mêmes.
Méfiez-vous des interprètes en langue des signes qui travaillent pour la Mafia, ils ne sont pas toujours fidèles dans leur traduction.
En voici un exemple que m’a raconté un ami policier :
Luigi Costello, un des parrains de la Mafia new-yorkaise, s’est fait voler un million de dollars par un de ses capos, Tony dit le sourd. Il devait récupérer la mallette remplie de billets après d’une livraison de drogue mais depuis 2 jours il a disparu avec l’argent.
Fou de rage, Luigi lance tous ses hommes à sa recherche. Une semaine plus s’écoule et finalement Tony se fait coincer dans sa planque près du pont de Brooklyn. On le conduit alors sans ménagement dans le bureau du Parrain. Celui dernier hurle, s’agite, le frappe mais rien n’y fait, Tony ne comprend rien.
Alors Costello ordonne : "Faites venir Mario l’interprète en langue des signes".
Quelques heures après, Mario arrive et Costello tout mielleux demande :
- "Tony, regarde j’ai fait venir exprès un interprète donc maintenant tu comprends tout ce que je dis, tu n’as plus d’excuses. S’il te plait dis-moi où est l’argent et je passerai l’éponge, c’est promis".
L’autre fait non de la tête.
- "Tony, ne me mets pas en colère. Dis-moi où tu as mis l’argent!"
L’autre, le visage fermé, fait de nouveau non.
- "Tony ! hurle Costello, si tu ne me dis pas tout de suite où est le fric, je te fais découper à la tronçonneuse et je coule les morceaux dans le béton ! Et, Mario tu lui traduis mot pour mot ce que je viens de dire sinon tu le rejoins dans le béton ! Capito ?"
Et Mario fidèlement interprète en langue des signes italiano-américaine chacune des paroles de son boss.
Alors Tony qui sait bien que le Parrain ne plaisante pas commence à paniquer et répond en signant à toute vitesse : "j’ai pas touché au million de dollars, il est toujours dans la mallette et je l’ai planquée à la consigne de la gare de Grand Central casier 289. La clé est dans ma chambre, sur la moulure au-dessus de la porte".
- "Mario tu traduis ! Il a dit quoi avec ses mains ? s’impatiente le parrain. – Il dit que vous n’avez rien dans le pantalon et que vous n’oserez jamais le faire exécuter !" .
Cette anecdote racontée par l’une de mes collègues interprète en langue des signes française m’ayant fait bien rire, je vous la livre :
"La scène se passe dans une église. On célèbre une communion et je suis présente pour traduire cet événement car il y a des personnes sourdes dans la salle.
Durant la cérémonie en plus des lectures bibliques, de la messe et de l’homélie du prêtre, il y a des chants dont bien sûr je traduis les paroles en essayant de garder le rythme, l’emphase de la chorale.
La cérémonie finie, je me glisse vers la sortie de l’église quand soudain une dame m’interpelle et me déclare : "Ah je voulais vous féliciter. Vous avez dirigé cette chorale de façon magnifique. Vous étiez particulièrement gracieuse! Bravo!" ."
Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d’un interprète LSF avec soi.
De cette vérité cette histoire fera foi,
Tant la chose en preuves abonde. pcc : Jean de La Fontaine
Récemment, au cours d’une vacation, une charmante collègue interprète en langue des signes française (oui, je sais, c’est un pléonasme, toutes les interprètes en LSF sont charmantes) me rappelait cette histoire drôle qui circulent dans la communauté sourde.
"Alors qu’il traverse un carrefour dont les feux tricolores sont en panne, Pierre un aveugle est renversé par un énorme camion et meurt sur le coup. Quelques jours après ont lieu ses funérailles. Se succèdent discours et hommages larmoyants soulignant son grand cœur. Puis à l’issue de la cérémonie, chacun s’approche du cercueil et jette une rose rouge ou blanche. Et on l’enterre non sans avoir au préalable déposé sa canne blanche dans la fosse.
Quelques semaines plus tard, une jeune femme paraplégique, Marie, se tue après avoir perdu le contrôle de son fauteuil roulant dans la descente de Montmartre. Ses amis et sa famille se retrouvent au cimetière du Père Lachaise pour lui rendre un dernier hommage et on l’enterre en ayant fait un trou plus large que d’habitude afin d’y placer, à ses cotés, son fauteuil roulant.
Peu après, Henri est tué par un pot de fleur qui lui est tombé sur le crâne alors qu’il se promenait dans la rue. Sourd, il n’a pas entendu les cris le mettant en garde. Il est enterré quelques jours plus tard et pour que chacun puisse comprendre les discours des uns et des autres un interprète en langue des signes traduit vers le français ou vers la LSF.
Question : une fois la cérémonie finie, avec quoi va-t-on l’ensevelir ?
Réponse (livrée avec jubilation, au moyen d’un vigoureux et double claquement de main) : "avec son interprète, bien sûr !"
Pour comprendre pourquoi les mains claquent voici le signe en LSF pour [INTERPRETE] :
Au delà du caractère hilarant (ou pas) de cette devinette, cette histoire est intéressante car elle est révélatrice de l’ambivalence des relations que les sourds signeurs ont parfois avec les interprètes, personnages d’une importance cruciale pour lesquels ils ont inévitablement des sentiments contradictoires.
En face d’eux à chaque événement important de leur vie (mariage, visite médicale, entretien d’embauche, discours de fin d’année, réunion scolaire, permis de conduire…) afin d’assurer une bonne communication avec la communauté des entendants, leur présence est aussi le rappel constant d’une différence sociale, des difficultés rencontrées à s’intégrer au sein de la société.
Il devient alors amusant de se moquer de l’interprète, voire de le "rabaisser" (gentiment) en l’assimilant à un objet ou à une machine. Il s’agit en quelque sorte de le "remettre à sa place" via l’humour.
De nombreuses variantes attestent de la popularité du thème.
Une première intercale, entre la paralytique et le sourd, un malentendant que l’on enterre évidemment avec ses appareils de correction auditive ce qui renforce le caractère "mécanique" de l’interprète.
Une seconde, qui situe l’action à Lourdes, ne laisse aucun doute sur le peu de cas que l’on fait de l’interprète dès que l’on n’a plus besoin de ses services : miraculés, l’invalide, l’aveugle puis le sourd se débarrassent successivement de leurs différents accessoires devenus inutiles en les jetant dans l’eau qui vient de les métamorphoser,
Une troisième variante, moins malveillante pour l’interprète, situe l’action à l’Institut Saint Jacques à Paris, au pied de la statue de l’abbé de l’Épée auquel tous les handicapés viennent rendre hommage. Les handicapés physiques apportent des monceaux des fleurs, les aveugles leurs cannes et donc les sourds… leurs interprètes.
Enfin une autre variante introduit un peu de logique dans cette histoire saugrenue : ces ensevelissements successifs sont autant de précautions pour la vie future, et c’est donc rendre un hommage implicite à l’interprète que de reconnaître que l’on ne saurait s’en passer, même au ciel (étonnamment c’est la version préférée au sein de notre profession et notre ego en frétille de joie dès qu’on l’entend).
D’autres exemples soulignent cette volonté de désacraliser cette fonction. Ainsi, fondée sur une homonymie, une blague consiste à demander pourquoi [INTERPRETE] et [BIFTECK] sont un seul et même signe (ce qui est effectivement le cas) ? C’est que "l’interprète aussi, on a souvent envie de le bouffer" (bien saignant sans doute).
Pour être honnête, il faut préciser que ces blagues pour être réellement drôles doivent être signées et non lues ou racontées en français. En effet, les langues des signes, étant visuelles, permettent l’imitation, des prises de rôles, ou de jouer avec l’iconicité, porteuse en elle-même d’une grande charge comique… Mais nous entrons dans le domaine des linguistes et je m’éloigne de mon propos (donc je m’arrête ce qui m’arrange car je n’y connais pas grand chose).
Concluons plutôt par une histoire drôle en langue des signes. C’est l’histoire d’un homme qui se promène dans la forêt et qui se retrouve dans des toilettes mais sans papier WC. Heureusement son voisin de cabine va lui proposer une solution… Même sans être un as en LSF vous devriez comprendre la chute.
Si vous êtes intéressés par le thème l’humour et le handicap et l’humour sur le handicap, je vous conseille cette émission de L’Oeil et la Main intitulée : Le Bouffon et le Boiteux : http://bit.ly/humouroeiletlemain
Parfois, lorsqu’une personne sourde est engagée dans une entreprise et afin de faciliter son insertion, il est fait appel à un interprète en langue des signes (et non langage des signes comme est intitulé ce sketch) pour que les premiers échanges entre elle et ses collègues ou sa hiérarchie se passent pour le mieux. Cela permet de faire tomber les appréhensions des uns et des autres, d’éviter tout malentendu durant cette première journée.
On pourrait arguer que la vidéo ci-dessous est une démonstration par l’absurde, qu’elle montre justement ce qui se passe en absence d’un interprète. Mais, pour faire un mauvais jeu de mots, je dirais que ce serait "sur-interpréter" cette vidéo et il faut savoir rester modeste .
D’ailleurs je ne suis sûr que la présence d’un interprète en LSF – ou en langue des signes québécoise (LSQ) – aurait pu sauver la situation (et pour rien au monde j’aurais voulu être celui-là).
Une de mes collègues, "Sandy", a eu l’heureuse idée de sous-titrer la vidéo afin de la rendre parfaitement accessible (il suffit d’actionner la fonction CC). Il faut saluer ce travail remarquable et particulièrement difficile car comme elle le souligne, "j’ai eu du mal à entendre/comprendre les dialogues, car les comédiens ont un sacré accent québécois… Franchement, je me demande si c’est le langage caribou qui vraiment dur à décoder ou si c’est moi qui doit aller passer un audiogramme… J’ai repassé des parties plusieurs fois, et maintenant que je vois les corrections, c’était super évident… Pfffff…"
En ce dimanche après-midi un peu maussade voici un petit jeu en lien avec la traduction ou l’interprétation vers des langues vocales ou vers des langues des signes.
D’abord un rappel théorique : l’interprète doit saisir le sens du discours pour le traduire vers une langue cible. Il ne s’agit pas simplement de traduire les mots, sinon, il ferait du transcodage. Comme le précise Danica Seleskovitch, interprète de conférence et ancienne professeur à l’université Paris III de l’ESIT, le «sens» du message est au cœur de tout processus interprétatif. «Pour interpréter, il ne faut jamais oublier que le but de l’opération est de transmettre un sens, qu’il convient de ne pas coller aux mots, et aux structures des phrases de l’original qui ne doivent pas être traduits tels quels car ils ne sont que des signaux qui indiquent la route à suivre et non la route elle-même». En résumer traduire/interpréter c’est d’abord comprendre.
Voici l’extrait d’une décision du Conseil d’Etat (qui nous a été transmise par un de nos collègues facétieux proposant qu’il serve d’exercice d’entraînement aux futurs interprètes en langue des signes française) :
"Considérant, en deuxième lieu, que le refus de prendre, de modifier ou d’abroger un acte réglementaire ne saurait être regardé comme purement confirmatif d’un refus antérieurement opposé à une demande tendant aux mêmes fins ; qu’il suit de là que la fin de non-recevoir tirée de ce que le caractère prétendument définitif d’un refus d’abrogation de la recommandation litigieuse, antérieurement opposé par la Haute Autorité de santé, ferait obstacle à ce que la décision du 7 septembre 2009 puisse être contestée au contentieux, ne peut qu’être écartée ;"
Alors pour occuper votre dimanche après-midi je vous propose :
1- de comprendre le sens de cette phrase (en d’autres termes de parvenir à la reformuler dans la langue source) ;
2- d’imaginer comment traduire cet extrait vers une langue cible.
Vous noterez que cette décision est rendue "au nom du peuple français". Il serait peut-être judicieux de créer une spécialisation interprète français/français.
Comme interprète en langue des signes françaises (LSF), mes pérégrinations d’un endroit à un autre m’amènent parfois à apercevoir, scotchés aux portes, des messages surprenants…