Un interprète en langue des signes peut-il faire mourir de rire ?

Derrière cette question triviale qui pourrait prêter à sourire se cache en réalité une interrogation sérieuse qui ne cesse de tourmenter les interprètes/traducteurs, dont ceux vers les langues des signes, à savoir comment traduire des histoires drôles ?

En effet, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le comble de l’horreur n’est pas quand l’interlocuteur que nous traduisons annonce soudainement : « voici à présent mon power-point sur la lévitation quantique de nanoparticules vue par des neutrons ultrafroids, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de remettre à l’interprète avant cette conférence afin qu’il puisse se préparer. » A cette instant, nous éprouvons juste un léger frisson qui nous parcourt la colonne vertébrale.

Non ce qui effraie le plus un interprète c’est d’entendre cette affirmation : « je vais vous raconter une histoire drôle » (ou variante « voici une devinette qui devrait vous faire rire »).

D’où cette question légitime : pourquoi est-il si compliqué de traduire une histoire drôle ?

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La première explication, la plus évidente est que ces histoires drôles font souvent appel à des jeux de mots qui ne fonctionnent, ne sont amusants que dans une seule langue avec une difficulté particulière pour les interprètes en langue des signes qui partent d’une langue vocale pour traduire vers une langue visuelle.
Imaginez de devoir traduire en LSF (sans préparation) cette blague :
« On m’a demandé de cueillir les cerises avec la queue ! Je comprends pas pourquoi car c’est déjà super dur avec les mains ! »
ou cette devinette :
« Que dit un russe au tribunal ? Je ne parlerai qu’en présence de ma vodka ! »

Autre exemple, qui s’est déroulé il y a quelques semaines lors des conférences de ParisWeb sur le thème de l’Internet, du numérique et de l’accessibilité (logiquement traduites en LSF).
Les participants adorent truffer leurs présentations de blagues « potaches », de jeux de mots incompréhensibles comme le signalait un post sur Twitter (via @notabene )

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Non seulement il faut comprendre ce calembour mais ensuite il faut le traduire !

Deuxième explication, ces blagues impliquent d’avoir des références culturelles communes. Ainsi, une histoire drôle racontée en langue des signes n’aura aucun effet comique traduite en français oral car les « images », l’aspect visuel de la langue mais aussi les références sous-jacentes n’apparaîtront pas, l’interprète n’ayant pas le temps de donner des éléments de contexte, de s’adapter culturellement.
Un exemple avec ce dessin représentant une histoire drôle que les sourds adorent raconter en LSF :

OreillePour que cette histoire commence à être compréhensible par une personne entendante n’ayant aucune connaissance de la culture sourde et de la problématique liée à l’appareillage versus langue des signes il faudrait au moins lui fournir l’équivalent de ce texte : « Sourds et entendants un handicap partagé ».
Ou encore comment faire rire une salle quand on doit traduire vers une langue orale cette histoire qui se raconte en langue des signes (et qui a beaucoup de succès dans la communauté sourde) :
« On élit Miss France sourde. Il y a 4 finalistes. Mais surprise à l’issue du concours c’est la moins belle qui est élue. Pourquoi ? 
Réponse : obligés de se couvrir le bas du corps pour masquer leur érection, les juges sont dans l’incapacité de voter pour la plus belle. » Hum !

Enfin, plus simplement, le sens de l’humour dans telle ou telle population ou communauté linguistique est différent, les histoires belges des Français n’amusent personne sauf eux-mêmes, l’Anglais développe son fameux « English humour » que peu d’entre nous comprennent, tout le monde s’interroge sur l’intérêt des blagues allemandes…

Voilà pourquoi bien souvent les interprètes sont démunis pour faire passer l’humour, la drôlerie de la situation sensée plier la salle en deux. Le pire étant quand une partie des spectateurs comprenant la langue de départ hurlent de rire tandis que ceux qui suivent l’interprète restent de marbre. Avec, cerise sur le gâteau pour l’interprète en langue des signes d’être placé sur la scène à coté du locuteur et donc d’être visible par tous.

Aussi en traduisant la phrase « je vais vous raconter une histoire drôle » l’interprète sait déjà qu’il ne tiendra pas cette promesse (le rendu de l’histoire qu’il va traduire ne fera rire personne) tandis que la salle se réjouit déjà à l’idée de rigoler.

Bilan : l’interprète n’a pas respecté le contrat moral que qu’il avait conclu avec les deux parties, il perd alors en un instant toute sa crédibilité :

  • vis à vis de l’intervenant très déçu que personne ne rigole à cette histoire qui pourtant à tant fait rire l’oncle Albert au repas de Noël ;
  • vis à vis de ses spectateurs (ou de son auditoire) qui cherchent encore à comprendre ce qu’il a bien pu vouloir essayer de traduire aussi maladroitement.

Alors que faire, quelle attitude adopter pour limiter les dégâts ?
D’abord ne pas rigoler en entendant (et comprenant) la blague car si ensuite elle n’est pas traduite vers la langue cible tous les participants seront extrêmement jaloux, ils auront l’impression de s’être fait larguer avant la fin de la fête, d’avoir été invités à un cocktail sans avoir pu atteindre le buffet.

Autre piste de réflexion, revenir aux fondamentaux de notre profession : nous ne traduisons pas des mots mais du sens et de « l’intention ». Aussi quand nous entendons cette phrase fatidique « ça me rappelle une histoire drôle » nous devons nous demander pourquoi ce directeur général a-t-il décidé de nous expliquer : « en Allemagne quand tu manges un Kinder tu vas en prison pour cannibalisme ! » (en plus vous devez jongler avec la langue allemande) ou pour quels motifs demande-t-il à son auditoire : « vous savez pourquoi les anges sont sourds ? Parce que Jésus Christ ! » (double bide assuré pour l’interprète devant un public de sourds).

Première réponse qui vient à l’esprit : « pour faire rire la salle. »
D’où la question qui en découle : « pourquoi veut-il faire rire la salle ? » (c’est rarement pour mettre en avant ses talents de comédien).

Plusieurs hypothèses s’offrent à nous :

  • pour briser la glace dans les premières minutes de la réunion (c’est très anglo-saxon comme façon d’agir) ;
  • pour établir un lien, une complicité culturelle entre l’orateur et les participants ;
  • pour démystifier, désacraliser un sujet sensible et mettre tout le monde à l’aise et ne rebuter personne. Un médecin pourrait ainsi débuter son discours sur les déremboursements de la Sécurité Sociale par un drolissime « Toubib or not toubib là est la question » ;
  • pour montrer l’absurdité d’une situation.

Bref, pour unifier un groupe, pour resserrer les liens, lui faire comprendre qu’ils ont les mêmes références (qu’ils se ressemblent). C’est sans doute là que se situe l’enjeu majeur pour l’interprète qui doit bâtir en quelques millièmes de secondes un pont entre ces deux cultures qui ne se connaissent pas.

Comment ?

Certains pourraient décider de s’entrainer chaque soir à traduire une blague Carambar :
« Quelles est la femelle du hamster ? Hamster-dame (Amsterdam) »
« Quel est le sport préféré des insectes ? Le cricket »
« Pourquoi les pêcheurs sont-ils maigres ? Car ils surveillent leur ligne ».

Mais outre que vous mettrez en danger votre hygiène bucco-dentaire, vous risquez d’altérer votre santé mentale sans un résultat probant.

Comme autre option on peut s’inspirer de comédiens pratiquant des one-man-show et qui connaissent parfois la désillusion de voir leur sketch n’amuser personne et qui, pour rattraper leur boulette font une blague sur la situation elle-même : « comment ça vous ne rigolez pas ? A Ploucland où j’étais hier, ils ont compris et ils ont tous rigolé. Pourtant à Ploucland, ce sont pas des flèches, ils sont un peu limités. »

Pour l’interprète, cela reviendrait à expliquer que l’interlocuteur a fait une blague hilarante sur la pêche à la morue en Atlantique Nord tout en mimant (ou imitant) le poisson qui se fait attraper. Cela fera sans doute rire les spectateurs, cela brisera la glace ce qui était le but initial. On reste ainsi fidèle à l’intention du locuteur même si la chute n’est pas comprise. Idem si vous subissez la version de la blague de la mouche qui pète (faites la mouche qui pète, succès garanti).

Si le but est d’établir un lien culturel, de démystifier un sujet, de rassurer l’auditoire, de réduire les tensions, l’orateur utilisera généralement une anecdote amusante, un point de vue original avec une conclusion surprenante. Dans ce cas il suffira peut-être d’expliquer l’histoire en quelques mots comme « l’orateur vient de comparer la politique de François Hollande au déluge qui a frappé Noé dans les temps bibliques et selon lui le seul résultat sera de relancer l’industrie du parapluie » ou « la directrice a expliqué que malgré ses dents qui rayaient le parquet elle n’envisageait pas de castrer les hommes de son service qui ne rempliraient pas les objectifs annuels » sans chercher exagérément à provoquer une (improbable) crise de rire.
Certes ce n’est pas parfait comme solution mais au moins le sens est traduit en conservant l’intention de l’orateur même si la forme en pâti un peu. Et chacun aura compris en rigolant (grâce à l’interprète) qu’il devra faire attention à son entre-jambes.

Quant à ses collègues interprètes assis au fond de la salle et attendant leur relais ils essuieront sans doute une goutte de sueur sur leur front en se réjouissant dans toutes les langues du monde de ne pas avoir été sur scène à ce moment.

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7 raisons pour lesquelles interprète F/LSF est le plus beau métier du monde

1/ Etre interprète F/LSF c’est avoir la chance, durant ses études en Master 2, d’être entouré par des professeurs bienveillants et soucieux de révéler le meilleur de vous-même :

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2/ Etre interprète F/LSF c’est avoir le privilège de travailler avec des collègues sympathiques, à votre écoute, toujours prêts à vous aider et à vous encourager :

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3/ Etre interprète F/LSF c’est avoir le plaisir d’être accueilli avec gentillesse et respect quand vous arrivez pour traduire un entretien :

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4/ Etre interprète F/LSF c’est avoir l’opportunité de traduire des cours, des conférences qui permettent d’acquérir une culture générale phénoménale :

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5/ Etre interprète F/LSF c’est avoir la possibilité de briser la barrière de la langue pour permettre aux sourds et aux entendants de communiquer entre eux :

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6/ Etre interprète F/LSF c’est avoir le bonheur, après avoir traduit une réunion, de rentrer chez soi heureux, avec le sentiment d’avoir été utile :

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7/ Etre interprète F/LSF c’est avoir tout simplement la certitude qu’on a choisi un métier qu’on aimera durant toute sa vie professionnelle :

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Et il y a tant d’autres raisons…

Maisons closes cherchent interprètes en langue des signes

Les problématiques liées à l’accessibilité se nichent parfois dans des endroits inattendus.

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Nous sommes à Poiskaï, en Belgique. Un pays qui, officiellement, condamne le racolage et le proxénétisme, mais tolère les maisons closes. Il existe même des taxes spécifiques pour ces établissements et des arrêtés municipaux précisant l’obligation de changer les draps à chaque client.

Dans la cuisine où les filles en peignoir fument et regardent la télé, les portables n’arrêtent pas de sonner. Ouvert depuis seulement quelques mois, cette villa, qui compte huit chambres à thèmes (jacuzzi, donjon, gang-bang, Dracula, sirènes du Pacifique…), ne désemplit pas.

Rien que de très banal. Sauf que depuis le 1er avril, un décret oblige les propriétaires de ces instituts à les rendre accessibles à toute personne handicapée, sourds compris.

C’est le journal « Le Temps de Bruxelles » qui nous révèle cette surprenante information : « dorénavant, les maisons closes devront être accessibles à toutes les personnes en situation de handicap. Des rampes d’accès ont été installées à la va-vite pour les fauteuils roulants, les tarifs des prestations sexuelles sont disponibles en braille et plus étonnant, des interprètes en langue des signes seront mis à la disposition des clients sourds. »

Comme le reconnaît Gérard Saumon, le patron du club « Les Vagues de Plaisir », « jusqu’à présent nos clients malentendants avaient des difficultés à expliquer leurs désirs, leurs fantasmes à mes filles. Ils devaient généralement se contenter d’une fellation et de la position du missionnaire. Pendant l’acte sexuel on peut difficilement lire sur les lèvres, la communication est limitée, il y a de nombreux malentendus, on ne comprend pas ce qu’ils veulent, c’est frustrant pour tout le monde. Il n’y avait aucun préliminaire, pas de contact autre que purement sexuel. Dorénavant un interprète diplômé sera installé dans la chambre afin de permettre aux deux amants d’échanger, de se parler, de se comprendre. » 

Placé sur une estrade au pied du lit et grâce à une veilleuse allumée en permanence, mon ou ma collègue pourra traduire les signes du client expliquant ses fantasmes, ses envies, ses manies sexuelles, et inversement, il interprètera en langue des signes les remarques, les questions de la prostituée voir les ordres si le couple se trouve dans la chambre sado-maso.

Aux critiques qui ne tarderont pas à fleurir, on pourra rétorquer qu’on parle toujours d’accessibilité pour les grands événements, les interviews présidentielles, les journaux télévisés mais jamais pour les plaisirs privés. Or pourquoi le plaisir, la jouissance ne devrait pas être accessible au plus grand nombre ?

Seule inconnue : les interprètes langue des signes devront-ils également traduire les cris « oh ! ah ! hum ! » que pourraient pousser les filles pour encourager le client sourd et indiquer l’intensité de leur plaisir ?

Quand Pierre Desproges « faisait » l’interprète en langue des signes

Nous sommes dans les années 80 et Pierre Desproges s’essayait à l’interprétation en LSF.
On ne peut manquer de remarquer un certain réalisme dans le choix de ses signes et des expressions de son visage…

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Merci à ma collègue Christine Peuch a qui nous devons cette trouvaille.

La prochaine fois, prenez un interprète !

En matière de sensibilisation qui, mieux que les personnes handicapées, peuvent évoquer les difficultés quotidiennes, les obstacles rencontrés dans le monde du travail par cette population.
C’est en partant de ce constat que les représentants de la Commission Handicap du Comité d’établissement d’Orange ont imaginé des sketchs inspirés de faits réels afin d’apporter un autre regard sur le handicap dans l’entreprise en pointant, sur un ton humoristique, les difficultés et les préjugés rencontrés par ces personnes tout au long de leur parcours professionnel. 
Un exemple de cette série où l’absence d’un interprète F/LSF se fait cruellement sentir :
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L’intérêt de ce sketch est aussi de nous rappeler que l’interprète n’est pas uniquement « utile » à la personne sourde, qui ne peut pas suivre la réunion sans sa présence, mais également aux personnes entendantes qui sont incapables de comprendre les remarques ou les questions signées si un professionnel n’est pas là pour les traduire. CQFD.

Arsène, interprète en LSF, à l’hôpital

Arsène est interprète en langue des signes française (LSF).
Cette après-midi, il se rend dans un hôpital en région parisienne pour traduire une consultation dans le service de cardiologie du Professeur Vainecave :


Pour voir la vidéo sous-titrée en français cliquez sur ce lien :
http://bit.ly/arsenealhopital

Arsène

(toute ressemblance avec des évènements ou des personnes ayants existé
n’est peut-être pas fortuite ou une simple coïncidence)

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Merci à Lynne Kelly qui m’a donné l’idée de ce petit film