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5 formations pour devenir interprète en langue des signes

Régulièrement, dans les commentaires postés par les lectrices ou lecteurs de ce blog, on me reproche de dénigrer les interfaces, voire d’être insultant à leur égard.

Il est vrai que je suis mal à l’aise avec cette activité qui n’est encadrée par aucun diplôme, ni aucune formation. On y voit donc tout et souvent n’importe quoi.
Néanmoins, si des personnes veulent apprendre la langue des signes pour ensuite aider accompagner des personnes sourdes dans leurs démarches administratives, les guider dans les méandres des procédures judiciaires, leur expliquer le fonctionnement de Pôle Emploi, pourquoi pas ?
En revanche, il est malhonnête de s’auto-proclamer interprète en langue des signes uniquement parce qu’on pratique cette langue et d’endosser ce rôle d’interprète comme le font parfois des interfaces.

C’est pourquoi si vous souhaitez exercer la profession d’interprète Français/Langue des Signes Française, vous devez posséder l’un des diplômes requis.
En effet, avoir un bon niveau en langue des signes est une condition nécessaire mais pas suffisante pour devenir interprète. Pour exercer ce métier il faut suivre une formation de cinq années après le bac où en plus de parfaire votre expression en LSF et en français (qui sont les deux langues de travail), vous apprendrez à connaitre, comprendre et appliquer le code éthique (secret professionnel, fidélité, neutralité), vous étudierez  différentes stratégies d’interprétation (par exemple à vous décaler du discours original) , vous découvrirez ce que signifie déverbaliser, vous vous familiariserez avec la théorie des efforts…
De plus, de longues périodes de stage pratique auprès d’interprètes diplômés vous permettront d’acquérir les bases de ce métier.

Aujourd’hui en France 5 universités délivrent un diplôme d’interprète F/LSF reconnu pas l’AFILS (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes).

Dans un mois débuteront les inscriptions alors si vous êtes tentés par ce métier, consultez les sites internet de ces universités et n’hésitez pas à les contacter pour d’autres informations.
Généralement pour postuler à l’examen d’entrée, on vous demande en plus de solides compétences en français et LSF, de posséder une licence, quelque soit sa spécialité.

carte formations

Université Paris 3 (ESIT) :
Centre Universitaire Dauphine (2ème étage)
Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75016 PARIS
Tel : 01 44 05 42 14
Lien vers le site Internet

Université Vincennes Saint-Denis (Paris 8) : 
2 rue de la Liberté 93526 SAINT-DENIS
Bât A, salle 144
Tel : 01 49 40 64 18
Lien vers le site Internet

Université de Toulouse Le Mirail (CETIM) :
Bâtiment 31- bureau LA 16
5 allées Antonio Machado 31058 TOULOUSE Cedex 9
Tel : 05 61 50 37 63
Lien vers le site Internet

Université Charles de Gaulle (Lille 3) :
UMR STL–bâtiment B
B.P. 60149 59653 VILLENEUVE D’ASCQ CEDEX
Tel : 03 20 41 68 87 ou 03 20 41 69 36
Lien vers le site Internet

Université de Rouen : 
rue Lavoisier
76821 Mont-Saint-Aignan Cedex
Tel : 0235146000
Lien vers le site Internet

Merci à Antony pour la carte

L’atelier de traduction : "Bonne Année" en lsf

Ce soir, tandis que sonneront les douze coups de minuit, pourquoi ne pas innover et souhaiter une "bonne année, bonne santé" en langue des signes française ? C’est original et dans le brouhaha infernal  du réveillon cela vous évitera d’avoir à hurler pour vous faire entendre.

Hélas vous ne savez pas signer…
Heureusement "l’atelier de traduction" est là et vous propose un tutoriel réalisé par Christophe Molinéris pour le site internet Yagg.com :

Un dernier conseil : pour ne pas tacher, vous Madame votre robe à paillettes et vous Monsieur votre smoking so chic, éviter de signer avec une coupe de champagne à la main.

Malaise au sein de la profession

C’est l’automne, la nature se pare de ses couleurs ocre, marrons, orange, les étudiants retournent à l’université. Parmi eux, on compte un nombre croissant de futurs interprètes français/langue des signes française. En effet, il existe à présent, en France, cinq formations universitaires (à Paris, Lille, Toulouse et récemment Rouen) qui délivrent le précieux diplôme Master 2 "Interprète F/LSF" reconnu par l’AFILS.
Spontanément on devrait se réjouir devant cette évolution positive. On se dit que l’offre va enfin combler la demande. On entend assez ici ou là que le nombre d’interprètes est insuffisant, qu’il faudrait plus de "vrais professionnels diplômés", donc d’étudiants…
On imagine facilement que l’avenir de ces derniers ou d’autres en reconversion professionnelle est assuré : depuis le vote de la loi du 11 Février 2005 pour l’égalité des droits et des chances la participation et la citoyenneté des personnes handicapées chaque administration, chaque entreprise bref, la société française dans son ensemble se doit d’être accessible à tous, quelque soit son handicap d’où la nécessité de former de plus en plus de personne vers ce métier.

Voici pour la théorie.

Malheureusement, depuis un an, la réalité sur le terrain est bien différente et en septembre 2011, la promotion arrivant sur le marché du travail (notamment en région parisienne) a dû déchanter : les services n’embauchent pas ou peu, seuls des postes de vacataires (c’est-à-dire pour une mission qui dure au plus un ou deux jours) sont proposés.

Comme l’écrit Laurent sur le blog de A.sourd, un service parisien d’interprètes en langue des signes française : "sans que personne ne voit rien venir, la profession a vu ses assurances ébranlées lorsque, à la rentrée 2011, les promesses d’embauche se sont transformées en des propositions bien moins alléchantes quand elles ne se sont pas simplement évanouies.

Un an après, tandis qu’une vingtaine d’interprètes arrivent en septembre sur le marché, la situation n’est pas réjouissante. Une rapide estimation donne une dizaine de postes équivalents temps plein disponibles à travers le pays alors même qu’une partie de la promotion précédente est toujours en recherche d’une certaine stabilité après avoir écumé deux, trois, voire quatre services tout au long de l’année écoulée.

Dans ce contexte, la réouverture d’une formation (laquelle a cependant été orchestrée avant ce malheureux virage) et l’apparition de formations préparatoires interrogent. Tout comme l’opacité qui règne au sein des formations d’interprètes qui s’apprêtent à accueillir des étudiants dont les chances de trouver du travail apparaissent aujourd’hui incertaines sans que l’information tende à être partagée."

Cette inquiétude sur l’inadéquation entre l’absence de promesses d’embauches, la précarisation de cette profession et l’arrivée de promotions de jeunes interprètes toujours plus importante a d’ailleurs été dénoncée par Lætitia Benasouli, responsable régionale de l’antenne Afils-Ile de France, dans un long courrier (rédigé par ses soins et approuvé par nombre de ses collègues dont moi) publié dans le Journal de l’AFILS début 2012 et dont je vous livre un extrait (avec son accord) :

"Alors que les centres de formation d’interprètes français-LSF mettent chaque année davantage de professionnels sur le marché de l’interprétation, à la grande satisfaction des demandeurs de nos services d’interprétation, ces mêmes professionnels fraîchement diplômés ne se voient pourtant confier que peu de missions et leurs salaires sont dérisoires. Les nouveaux collègues exerçant en région parisienne nous confient aujourd’hui gagner en moyenne 1100€/mois, après un cursus universitaire en science du langage, sanctionné par un Master 2 (Bac+5).

Ces nouveaux professionnels doivent partager leur temps entre plusieurs services en espérant  compléter leur emploi du temps au coup par coup, sans aucune sécurité de l’emploi, ni même « sécurité de la mission » pourrait-on dire (rejetés sans préavis en cas d’annulation de mission, sans contrats ni garanties spécifiques). Ils se voient jouer des coudes, parmi une liste effrayante de vacataires, pour obtenir une mission payée au lance-pierre, à l’autre bout de la région.

Ces nouveaux professionnels sont parfois contraints d’accepter 3 vacations assez lourdes dans la journée, ce qui ne peut conduire qu’à une médiocre qualité de la prestation et à une usure accélérée de l’ILS (d’autant plus qu’il est encore peu expérimenté, a moins de recul sur les situations et se prend tous les dysfonctionnements de plein fouet sans savoir toujours bien réagir). Ce n’est pas pour rien que l’AFILS a émis des préconisations limitant de préférence le nombre de vacations à 2 dans la journée. Mais après 10 jours sans travail, le choix ne se pose plus et l’injonction du loyer et autres charges à payer prime sur le reste.

Ces nouveaux professionnels ne prennent même plus en compte dans leur évaluation de la mission la notion de distance, et n’hésitent plus à parcourir des kms en RER-bus-pied, monopolisant pour une seule vacation la journée entière, sans bénéficier pour autant de la rétribution correspondant à leur mobilisation.

Le secteur de l’interprétation en région parisienne commence à être sclérosé… et paradoxalement, toutes les demandes des usagers franciliens ne sont pour autant pas encore comblées. La faille n’est pas difficile à déceler, mais probablement complexe à expliquer".

La situation est donc paradoxale !

D’un coté le nombre d’interprètes professionnels est insuffisant : dans tous les tribunaux les greffiers s’arrachent les cheveux pour trouver un professionnel diplômé disponible (idem dans les commissariats), les personnes sourdes doivent prévoir leurs rendez-vous personnels trois semaines à un mois à l’avance pour espérer pouvoir réserver un interprète, durant des formations il n’y a des interprètes que sur des demi-journées…
Régulièrement je reçois des appels me demandant si je suis disponible pour telle ou telle date alors que mon emploi du temps est déjà finalisé depuis deux semaines.

D’un autre coté, des interprètes arrivant sur le marché du travail avec un bac +5 galèrent pour trouver assez de vacations par mois afin de s’assurer un SMIC car les services n’osent pas embaucher en CDI (ou même en CDD) alors qu’il y a des demandes qu’ils ne peuvent satisfaire.
Pourquoi ?
Généralement ces services sont petits (moins de vingt salariés), ils n’ont pas toujours de visibilité sur leur avenir, rencontrent parfois des difficultés de trésorerie, leur activité est fluctuante, nulle durant les vacances, intenses certaines semaines, embaucher signifie multiplier les démarches administratives et ils n’ont pas le personnel pour cela… D’où leurs réticences a créer de nouveaux postes, ils préfèrent recruter des vacataires chaque semaine, quitte parfois à ne pas pouvoir assurer une prestation s’ils n’en trouvent pas de disponibles.

De plus la crise actuelle touche tous les secteurs économiques et le notre n’y échappe pas. Mais là n’est peut-être pas l’explication principale.

Comme le soulignait cet été Laure Boussard, interprète F/LSF professionnelle, dans une interview au Télégramme : "il n’y a pas assez d’interprètes en France. Ou, plus exactement, pas assez de postes de travail financés. On commence à avoir des interprètes formés, avec un master 2, mais paradoxalement, ils ne trouvent pas de travail. Alors qu’il y a des sourds et des entendants qui ont besoin d’interprètes. La vie a besoin d’interprètes !"

Ce qui manque en France ce sont donc des postes de travail d’interprètes en lsf financés. Pour garantir une accessibilité pleine et entière aux personnes sourdes de la maternité au cimetière il faudrait créer (parallèlement aux services existants) des postes d’interprètes en langue des signes dans des administrations, services publics, écoles… On pourrait imaginer des équipes d’interprètes travaillant au sein de différents ministères (Justice, Santé, Affaires Sociales, Éducation Nationale…) et mis à disposition sur tout le territoire français. Elles existent déjà sur quelques sites comme dans des écoles autour de Toulouse, dans des hôpitaux accueillant des "Pôles Santé Surdité"etc.

Aujourd’hui c’est l’inverse : l’État donne de l’argent aux personnes sourdes pour qu’elles payent elles-mêmes les interprètes dont elles ont besoin. C’est pourquoi la création de ces postes financés signifierait, logiquement, de revoir tout le circuit de financement notamment en réformant (supprimant ?) la PCH (Prestation de Compensation du Handicap) dont l’utilisation n’est soumise à aucun contrôle d’où les nombreuses dérives.
Évidemment, à l’heure où l’État français se lance dans un vaste programme d’économies avec restrictions budgétaires, non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux… la proposition risque de surprendre (et elle n’est pas prêt de se réaliser).
Mais sans cette solution, on continuera de faire traduire des procès (quand ils sont traduits) par des interfaces incompétents, les élèves n’auront droit qu’à 200 heures maximum par an de cours interprétés en lsf (pour le reste de l’année ce sera un ou une charmant(e) AVS qui ne sait pas signer) et à l’hôpital le fils ou la fille entendante continuera d’accompagner sa maman en consultation de gynécologie pour lui traduire les propos du médecin.
Tandis qu’un nombre croissant d’interprètes, sous-employés, iront pointer à Pôle Emploi.

Pour mieux comprendre cette proposition (créer des postes financés d’interprètes en lsf) il suffit de se rendre au Danemark où la langue des signes est officiellement reconnue dans l’éducation des enfants sourds depuis 1991.
Durant leurs études supérieures, les étudiants sourds peuvent bénéficier d’interprètes mis à leur disposition par les universités. La présence d’interprètes est obligatoire lors d’enquêtes policières ou d’audiences devant les tribunaux. Ils sont également présents dans les municipalités, les hôpitaux, les centres de formations… dans tous les moments importants de la vie. Surtout ils sont "gratuits" pour toutes les activités liées à la santé, la formation professionnelle, la culture… Ils sont pris en charge par la communauté ou l’organisme délivrant la prestation.
Et logiquement le Danemark arrive en tête des pays européens pour le nombre d’interprètes par habitants : 500 interprètes pour 6 millions de Danois (dont 5000 sourds signeurs).

Je vous rappelle les chiffres pour la France : 300 interprètes diplômés pour 60 millions d’habitants dont 120 000 à 200 000 s’exprimant en langue des signes.

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Dans le dernier numéro du Journal de l’AFILS, je vous conseille l’article d’Émilie Coignon : "Le marché du travail des interprètes en Ile-de-France : quelle place pour les jeunes diplômés ?"

L’Atelier de traduction : "Notre Père" en lsf

Pour prolonger le billet précédent qui vous présentait la traduction de l’Évangile de Luc en langue des signes française, je vous propose de nous attarder sur l’un des passages les plus connus, le "Notre Père" (Luc 11:1-4), qui, notons le, est plus court que celui de Matthieu (6:9-13) récité lors de l’eucharistie.

La traduction présentée par cette femme sourde dans le DVD me semble très juste, elle illustre bien comment on passe d’un texte écrit à une langue visuelle qui se déploie dans l’espace. Aussi je vous propose de décomposer son travail en 8 images avant de l’apprécier dans son intégralité.

D’abord l’extrait du texte traduit du grec classique vers le français (Luc 11:1-4).
"Jésus priait un jour en un certain lieu. Lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit : Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean-Baptiste l’a enseigné à ses disciples.
Il leur dit : Quand vous priez, dites : Père ! Que ton nom soit sanctifié ; que ton règne vienne.
Donne-nous chaque jour notre pain quotidien ;
pardonne-nous nos péchés, car nous aussi nous pardonnons à quiconque nous offense ; et ne nous induis pas en tentation."


La traductrice commence par placer le décor. En haut à gauche de l’écran, Jésus-Christ (le signe est : majeur droit touche paume gauche puis majeur gauche touche paume droite) prie.
Ses disciples, placés à droite le regardent (les doigts en V qui se tournent vers le Christ). Enfin ce dernier se dirige vers eux (c’est l’index qui descend de la colline) pour entamer la conversation.

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Elle tourne son buste et son regard vers l’emplacement supposé de Jésus-Christ et elle  "devient" les disciples (en linguistique on dit qu’elle opère un transfert ou une prise de rôle) qui s’adressent au Messie.
Le signe qu’on voit sur la capture d’écran "enseigner" est tourné vers elle indiquant ainsi dans sa prise de rôle que c’est Jésus-Christ qui va enseigner à ses disciples comment prier (et non l’inverse).

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A présent elle s’est redressée, elle "est" le Christ qui s’adresse à son Père quelque part devant elle (et cela jusqu’à la fin de cette prière).
Pour signifier "saint" elle fait un signe de haut en bas pour désigner quelque chose qui vient du ciel et se dirige vers le cœur. La paume ouverte est un geste de confiance.

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Toujours face à nous la traductrice/Jésus-Christ  poursuit sa prière.
Le signe pour exprimer le terme  «Royaume de Dieu» est très élaboré (je le trouve très beau). Il part d’un doigt dressé désignant le ciel pour l’attribuer à Dieu. Puis les deux mains ouvertes se rapprochent – elles indiquent ainsi que le projet de Dieu implique une rencontre de plusieurs personnes – puis les mains forment une boule, comme une mappemonde. Elles dessinent enfin ce royaume en pivotant l’une sur l’autre, dans un mouvement qui montre qu’il est en devenir.

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On retrouve le signe standard pour [pain] : elle tourne sa main vers le torse, comme si elle tenait un pain, tandis que l’autre main le tranche pour le partager.

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Le péché est désigné par la main droite en forme de bec de canard qui frappe deux coups rapides dans le côté (c’est le même signe que pour dire coupable).
Puis le pardon est exprimé par les deux mains qu’on frotte l’une sur l’autre comme pour laver quelque chose. Ce frottement est effectué en un large mouvement circulaire des bras, qui sert à englober la multitude, à désigner le "nous".
Notez aussi l’expression douloureuse du visage. Ce n’est plus une simple demande, c’est une supplication. Enfin vous aurez remarqué qu’on signe la phrase dans un ordre différent du français : "nos péchés, pardonne-nous".

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Le poing fermé évoque la violence, tandis que l’autre main cogne vers la traductrice/Jésus-Christ.
C’est de nouveau un verbe directionnel pour figurer tous ceux qui veulent faire du mal aux chrétiens en général, au Christ en particulier. L’expression du visage a changé pour suggérer la souffrance puis elle s’apaisera avec le signe du pardon.

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Pour exprimer la tentation, les égarements, sa main droite avance en mouvement sinueux. Par ce mouvement on peut aussi y voir une allusion à l’image du serpent rampant sur le sol (la main à plat). Cela rappelle bien sûr le serpent qui tente Eve dans la Genèse.

Maintenant le tout en mouvement :

Présentation des formations "interprète LSF" par l’AEIFLSF

L’AEIFLSF (Association des élèves interprètes en français/langue des signes française) est une Association regroupant les élèves interprètes et traducteurs. Elle travaille à la constitution d’outils d’aide pour les étudiants lors de leur formation et à la mise en place de d’espaces d’échanges entre les différentes formations, l’organisation d’ateliers découverte…

L’une de ses missions est également de mieux faire connaître les formations (Master 2) pour ceux et celles qui rêvent de devenir interprète en langue des signes.

Aussi, l’AEIFLSF organise le vendredi 23 mars 2012 à 18h30 à la Maison des Initiatives Étudiantes, 50 rue des Tournelles, Paris 3ème (métro Bastille ou Chemin Vert), une soirée d’informations sur les différents masters "interprétation LSF".
Cette soirée, gratuite, est destinée à toutes les personnes désireuses de mieux connaître ces formations, leurs particularités, le contenu des cours, les modalités pour intégrer ces cursus universitaires à Lille, Paris3-ESIT, Paris8-SERAC, Rouen ou Toulouse (je vous avais présenté certaines de ces formations dans ce billet).
Ce sera aussi l’occasion de rencontrer des étudiants et de discuter avec eux de leurs parcours, de leurs motivations, de leurs avis sur ces formations…

Le nombre de place étant limité, je vous conseille de contacter l’Association à l’adresse mail suivante : aeiflsf@gmail.com .

Le site de l’AEIFLSF : http://www.aeiflsf.com/

Comment évaluer la qualité d’une interprétation ?

C’est la fin de l’hiver et telles les hirondelles annonçant le printemps, voici les stagiaires interprètes qui apparaissent un peu partout en France. Suivis par un tuteur, ils ou elles se frottent (angoissés) à la réalité du métier : ils vont enfin apprendre durant plusieurs mois les astuces de la profession, s’entrainer à résister à la pression, parfaire leur expression en langue des signes et en français. Bref il vont apprendre à être un "bon" interprète.

C’est en discutant avec un tuteur sur les critères d’évaluation ("comment évaluer la qualité d’une interprétation") que m’est revenu en tête l’article que R. Locker McKee avait rédigé en 2008 et intitulé "Quality in Interpreting", The Sign Language Tranlator and Interpreter et qui est présenté dans l’ouvrage "Entre Sourds et Entendants" publié sous la direction de Pierre Guitteny.

Dans son étude, l’auteur note que les critères de qualité d’une interprétation en langue des signes varient selon le point de vue d’où on se place, coté interprètes ou coté sourds : les premiers mettent l’accent sur la neutralité, l’attitude professionnel (bref sur un respect scrupuleux du Code déontologique), tandis que les seconds mettent en avant la "fiabilité" de l’interprète, qui comprend sa connaissance du monde des sourds, de leur culture, son respect de la communauté sourde, un mélange d’éléments linguistiques, affectifs et interactionnels.

Le chercheur a mené une enquête auprès d’interprètes en langue des signes de Nouvelle-Zélande. Parmi les critères de qualité d’une interprétation, ceux-ci ont retenu :
- la "précision", la fidélité de la traduction ;
- la "conduite professionnelle" (secret, ponctualité, intégrité…) ;
- la "gestion de l’interaction" (l’adaptation aux circonstances, l’adaptation culturelle culturelle, le rapport avec les clients).

Face à ces critères mis en avant par les interprètes néo-zélandais, il faut rappeler que généralement, pour évaluer la qualité d’une traduction on distingue 3 niveaux :

1- la justesse de la traduction : la fidélité au sens du message original ;
2- la finesse de la traduction : l’adaptation au style d’expression des locuteurs, à la situation, aux niveaux de langue, etc. ;
3- la beauté de la traduction : la capacité à trouver immédiatement l’image ou l’expression qui reflètera le plus adéquatement possible ce qui a été énoncé dans l’autre langue.

Le premier niveau est le niveau minimum requis pour réussir un examen d’interprète. Le deuxième niveau, pour des étudiants interprètes, est souvent considéré comme un plus lors des examens (ce qui fera passer la note de 12 à 18). Le troisième niveau est souvent perçu comme l’apanage d’interprètes expérimentés, le "Saint Graal" pour chacun d’entre nous.

Pour revenir à l’interprétation d’une langue vocale vers une langue des signes (du français vers la LSF par exemple) cette différence entre une traduction simplement bonne et une traduction très bonne, cette différence entre une traduction réalisée par un interprète débutant et un interprète plus expérimenté concerne principalement voire exclusivement le maniement de "l’iconicité".

Ainsi, vers le français, une des principales difficultés concerne la capacité à trouver rapidement des mots ou expressions permettant de formuler, de retranscrire toute la richesse tout le foisonnement de l’image dépeinte  en signes dans l’espace de signation. Or cela peut-être un véritable défi : il est possible en quelques signes de planter un décor, dépeindre des personnages voire toute une situation, ce qui nécessite de longues et multiples phrases dans une langue vocale.
A l’inverse, vers la langue des signes, le plus difficile, ce qui permet aux locuteurs sourds d’apprécier la qualité des traductions, est de passer d’une succession de mots et de phrases non pas à une succession de signes, mais avant tout à un tableau spatialisé, toute une scène avec ses avant-plans et arrière-plans, ses rapports et distances, ses décors, ses personnages…

Or, il serait faux de croire que cela ne concerne que quelques types de traductions, comme les contes ou les récits imaginaires.
Ce passage d’un texte ou discours purement linéaire à une scène en trois dimensions peut concerne tout type de traductions, que ce soit l’austère cours de physique-chimie, l’ultra-technique cours d’informatique, une consultation médicale, un procès en cours d’assises…

Je me souviens que durant ma formation, on nous demandait de traduire des extraits de textes compliqués comme ceux d’une loi.
Par exemple, nous devions traduire vers la langue des signes française les articles du code civil que prononce le maire lors d’un mariage (ex : "si les conventions matrimoniales ne règlent pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils y contribuent à proportion de leurs facultés respectives").
En première intention, en interprétation directe, tous les étudiants produisaient une traduction de type linéaire, une suite de signes sans placement particuliers. On nous demandait alors de reprendre l’article en question et d’en réaliser une présentation sous forme dessinée (traduire en image sur une feuille de papier, déverbaliser), présentant les différents objets ou personnes dont il est question et leurs rapports, leurs intéractions. Puis nous signions ces schémas. Immédiatement ces traductions signés était plus claires, plus lisibles.

Ainsi tout texte, tout discours même le plus ardu ou qui peut sembler le plus rétif à une "bonne" traduction s’il passe par l’étape indispensable d’une représentation visuelle peut donner lieu à une traduction claire, précise concise en langue des signes.
Et c’est là sans doute qu’est le critère premier pour produire une interprétation de qualité : maîtriser ce que l’on nomme la pensée visuelle.

Portes ouvertes de l’AFILS à Nantes le 21 Janvier

Comme chaque année, l’AFILS (Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes) , vous accueille pour une journée "portes ouvertes" samedi 21 janvier. Cette année la ville hôte est Nantes et il faut saluer le remarquable travail de mes collègues de l’antenne Pays de la Loire-Bretagne qui ont organisé les festivités.
Toute la journée, des interprètes français/langue des signes seront à votre disposition pour vous faire découvrir leur métier.

Dès 8h30 (et oui les interprètes en LSF sont des lève-tôt ! ) rendez-vous au Centre socioculturel, 25 rue du Jamet -  Nantes.
Cette journée est gratuite et ouverte à tous, petits et grands.

Voici le programme du 21 janvier 2012 (sous réserve de modifications de dernière minute) :

8h30 – 9h00 : accueil
9h00 – 9h25 : présentation de la matinée, présentation de l’AFILS et du métier d’interprète
9h25 – 10h20 : Interprète Français/LSF, un métier à découvrir
10h20 – 10h45 : débat et échanges avec le public

10h45 — 11h00 : Pause

11h00 – 11h30 : atelier "shadowing", pour comprendre l’acte d’interprétation
11h30 – 12h00 : retours et échanges sur les ateliers avec les participants

12h00 : repas typiquement breton!

14h00 – 14h25 : présentation de l’après-midi, présentation de l’AFILS et du métier d’interprète
14h25 – 16h15 : Ateliers déontologie et "shadowing", pour comprendre ce qui se passe au moment où l’on traduit, à quoi sert un interprète, que garantie un interprète professionnel

16h15 — 16h30 : pause

16h30 – 17h30 : retours sur les ateliers avec les participants et formation au métier
18h00 – 18h30 : Mot de Guylaine Paris, présidente de l’AFILS, et remerciements

18h30-20h rencontre festive et conviviale autour du verre de l’amitié.  Et pour clore cette journée, nous vous proposons un repas au bar-restaurant Le Lieu Unique à Nantes, 2 rue de la biscuiterie.

Code éthique (3) : la fidélité

Après une parenthèse qui a eu l’avantage de souligner ce que n’est pas un interprète en langue des signes et l’importance (in situ) du code déontologique pour assurer une traduction de qualité, poursuivons notre voyage avec l’article 2 du Titre premier sur la fidélité au discours :

"L’interprète est tenu de restituer le message le plus fidèlement possible dans ce qu’il estime être l’intention du locuteur original".

Cliquez sur l’image pour voir signer “fidélité” 

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Autrement dit, l’interprète doit saisir le sens du discours pour le traduire vers la langue cible. D’où l’impérieuse nécessité de comprendre le message énoncé même quand il s’agit d’un cours universitaire de physique quantique, ce qui peut nous amener à demander des éclaircissements supplémentaires afin d’être sur que nous traduisons correctement la pensée de l’auteur.
Il ne s’agit surtout pas de traduire des mots sinon ce serait du transcodage. Au contraire, pour être fidèle au sens, il faut souvent être infidèle aux mots.
Un exemple de l’anglais vers le français : "I am cold" se traduira par "j’ai froid" et non "je suis froid" (sauf si vous traduisez un mort-vivant).
Il en va de même avec la langue des signes française. On ne traduit jamais un mot/un signe mais le sens d’une phrase vers une autre langue (le français ou la LSF), d’où la nécessité de décaler pour comprendre l’intégralité du sens et l’intention du locuteur qui devra imprégner votre traduction (est-il sérieux, y-a-t-il de l’ironie dans ses propos ? ).
Les mots ne sont que des véhicules qui transportent le discours. Tout notre art consiste à faire transiter le sens d’une langue et d’une culture vers une autre langue et culture sans l’altérer.

Par exemple, si je veux traduire fidèlement des expressions figées ou des proverbes c’est le sens que je vais transmettre (car je connais la culture qui s’y rattache), pas une traduction littérale mot à mot.
Je me souviens d’ailleurs d’un cours durant ma formation ou nous devions réfléchir sur comment traduire des proverbes africains. Par exemple (rien que pour le plaisir car ils sont toujours savoureux) : "l’ombre du zèbre, n’a pas de rayures"  ou "tout a une fin, sauf la banane qui en a deux !".
Pour revenir au français/LSF, l’expression française "c’est du pipeau" (c’est n’importe quoi) ne sera pas traduite par une flûte mais par une personne jouant du violon. Interpréter fidèlement c’est aussi adapter sa traduction à la culture de l’un et de l’autre, en ce qui me concerne le monde des entendants et le monde des sourds. .

Car la fidélité consiste à interpréter dans une autre langue, et au plus juste, le "vouloir dire" du locuteur original tel que l’a défini Danica Seleskovitch : "interpréter, ce n’est pas seulement comprendre les mots, mais comprendre à travers les mots le vouloir dire de celui qui parle, c’est ensuite l’exprimer de façon intelligible".
Être fidèle, c’est ne rien retrancher ni ajouter au discours. Pour respecter la notion de fidélité, l’interprète ne doit ni résumer, ni paraphraser, ni exagérer. Il doit bien faire attention de ne pas changer le sens de l’information communiquée. Il doit interpréter tout ce qui est dit : il ne lui appartient pas de déterminer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas.

En outre, s’il veut être fidèle, l’interprète doit pouvoir retranscrire l’intonation et le rythme du locuteur. Lorsqu’une personne s’exprime avec un débit rapide ou lent, il doit faire ressentir cette expression dans l’élocution via son interprétation, sa façon de signer s’il traduit vers la LSF.
Par exemple dans les journaux télévisés "l’homme de la rue" interviewé par le journaliste est peu habitué à cet exercice : il recherche ses mots, il peut se montrer arrogant ou intimidé etc. Il est important que l’interprète fasse transparaître le style de son expression.

Notez qu’en écrivant cela, nous ne faisons que reprendre le schéma de communication proposé par  Roman Jakobson et décrivant les différentes fonctions du langage. Parmi les multiples fonctions, nous retiendrons pour illustrer notre propos :
- la fonction expressive : l’émetteur du message informe le destinataire sur ses pensées, son attitude, ses émotions via l’intonation, le timbre de voix, le débit de parole…
- la fonction poétique : elle fait du message un objet esthétique et inclut la forme que l’on donne au message, le ton, la hauteur de la voix…

Interpréter requiert donc une double activité : être fidèle au sens et à l’intention du locuteur.
Pour prendre un exemple concret, ce devoir de fidélité explique pourquoi nous sommes obligés parfois, d’interrompre le locuteur, par exemple lors d’une réunion de service dans une entreprise ou une administration quand celui-ci accroché à ses fiches débite ses phrases à un rythme effréné. Inévitablement on décroche dans la traduction (or je suis sensé tout traduire). Il faut donc le stopper puis lui indiquer, diplomatiquement, qu’on ne peut pas le traduire à ce rythme et qu’il serait aimable de ralentir un peu son débit (généralement pour le plus grand soulagement de ses collègues qui le suivaient encore moins que nous). Cela est également vrai quand nous traduisons vers le français une personne sourde qui produit un nombre astronomique de signes à la minute.

Être fidèle dans la traduction des échanges en réunion nécessite aussi pour l’interprète de savoir correctement «piloter» les débats.
Il arrive fréquemment systématiquement que les participants se coupent la parole, l’un pour contester une idée, l’autre pour ajouter une information…
Il est impossible de traduire fidèlement trois (voire plus) personnes qui parlent en même temps (un interprète normalement constitué ne possède que deux mains) et je ne peux pas, non plus, décider de mon propre chef qui (ou ce qui) est le plus important à traduire.
Il faut alors parvenir à discipliner les intervenants. Soit par une simple formule «je suis désolé mais l’interprète ne peut pas vous traduire si vous parler tous en même temps», soit en indiquant à la personne sourde que ça parle dans tous les sens afin que de lui-même il interrompe le brouhaha en réclamant que chacun parle à son tour.

Ainsi grâce à notre devoir de fidélité dans l’interprétation, c’est le respect de la parole de chacun qui est promu.

A suivre : la neutralité

Code éthique (2) : le secret professionnel

Après une présentation générale du Code éthique des interprètes en langue des signes française (LSF), arrêtons-nous sur l’article 1 du Titre premier sur le secret professionnel.

"L’interprète est tenu au secret professionnel total et absolu comme défini par les articles 226-13 et 226-14 du nouveau code pénal dans l’exercice de sa profession à l’occasion d’entretiens, de réunions ou de conférences non publiques. L’interprète s’interdit toute exploitation personnelle d’une quelconque information confidentielle".

Cliquez sur l’image pour voir signer "secret professionnel" 

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L’article 226-13 du Code pénal auquel il est fait référence stipule : "la révélation d’une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d’une fonction ou d’une mission temporaire, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15000€ d’amende" (gloups!).

Il faut se rappeler qu’un interprète français/LSF est au contact de la vie privée des personnes sourdes, c’est la différence essentielle de notre profession avec celle des interprètes en langues vocales (anglais, russe, chinois…) qui interviennent essentiellement en milieu professionnel.
Nous traduisons les rendez-vous médicaux, les jugements lors d’un divorce, les interrogatoires au commissariat, la séance chez le psychiatre, l’entretien d’embauche ou de licenciement… Et au cours d’une même journée, on peut rencontrer la personne sourde dans différentes situations (particulièrement en province).
Un exemple (un peu exagéré) de ce qu’il ne faut pas faire : le matin vous traduisez un rendez-vous chez un proctologue et le soir, alors que vous traduisez un pot de départ dans une entreprise en présence du même sourd vous lui demandez à haute voix : "alors vos hémorroïdes, ça va mieux ?".
Certes, je choisis un exemple caricatural mais il faut comprendre qu’il n’est déjà pas facile d’aborder certains sujets intimes en présence d’une tierce personne (l’interprète en l’occurrence). Alors comment imaginer avoir une communication libre et franche par le truchement d’un interprète si on n’est pas sûr que ce dernier n’ira pas répéter ailleurs la conversation ?

Pour une entreprise privée ou publique la problématique est la même : avoir la garantie que jamais l’interprète n’ira révéler à l’extérieur ce qu’il a pu voir ou entendre durant sa vacation. Par exemple, lors de réunions chez un constructeur automobile on parle de stratégies marketing, de lancement de nouveaux véhicules, de futurs prototypes. S’il craignait que nous en révélions le contenu, nous ne serions plus présents avec bien sur un risque d’isolement pour les personnes sourdes, ces dernières n’ayant plus accès à l’information.

Donc l’interprétation ne peut se faire que si les usagers (sourds et entendants) savent que le professionnel – qu’est l’interprète – gardera le secret sur tout ce qu’il traduit. J’ajoute que pour les réunions non publiques, le secret englobe non seulement les propos tenus mais aussi toutes autres informations. Par exemple on n’a pas à révéler la liste des personnes présentes ou quoi que ce soit d’autres (en fait pour faire plus simple, on ne doit même pas dire que la réunion a eu lieu).

C’est pourquoi quand je rédige des billets pour ce blog ou des messages sur Twitter, je reste vigilant afin qu’on ne puisse jamais identifier une personne ou une Société dans les exemples que je cite.

Bien sur, ce secret connaît des limites (c’est l’article 226-14 du Code pénal) lorsqu’on a connaissance de sévices, de privations, de menaces sérieuses sur une (ou des) personne, du projet d’un crime ou d’un délit (il ne s’agirait pas de se faire condamner pour non-assistance à personne en danger).
Enfin ce secret professionnel peut être partagé entre interprètes, lorsque pour des besoins de fonctionnement, un interprète doit fournir des informations confidentielles à un collègue afin de lui permettre d’assurer sa prestation. C’est le cas, par exemple, d’une suite de rendez-vous qui ne pourront pas être traduits uniquement par un seul interprète.

Durant les cours de déontologie, on revient souvent sur cette notion de secret professionnel. Naturellement l’étudiant (naif) pense d’emblée que ce n’est pas compliqué "il suffit de rester bouche cousue". Bien sûr on a tous compris qu’une fois la réunion qu’on traduisait est finie, on ne se précipite pas sur son téléphone pour appeler un journaliste et lui révéler que X couche avec Y.
Mais d’autres situations sont plus délicates…

Un exemple :
En milieu scolaire l’interprète fait parti de l’équipe pédagogique, il est intégré à la vie de l’école. Durant les pauses, il va fumer une cigarette avec des professeurs derrière le bâtiment, à midi il se rend dans la cantine réservée aux enseignants, il boit des cafés et discute dans la salle des professeurs…
Or il suffit de mettre deux professeurs dans une même pièce pour qu’ils parlent immédiatement de leurs élèves, de leurs cours.

Cependant ils ne sont pas soumis au même code déontologique que nous. De plus, comme nous intervenons dans tous les aspects de la vie scolaire des élèves, nous recueillons beaucoup d’informations (confidentielles) sur eux. Nous traduisons des cours mais aussi des convocations chez le proviseur, une visite médicale, des réunions parents/professeurs, un conseil de discipline…

Et immanquablement, durant leur conversation, les professeurs se tournent vers l’interprète pour savoir comment se débrouille un tel, si celle-là a compris son cours car elle semblait perdue, si la jeune fille a des problèmes personnels actuellement car elle semble moins attentive, pourquoi ce garçon a été absent durant trois jours…
Continuellement sollicitée, il faut néanmoins rester diplomatique et expliquer sans cesse aux moyens de phrases "toutes-faites" que "pourtant vous savez bien que je ne peux rien dire", ou, avec un charmant sourire répondre "motus et bouche cousue" ou encore tenter de s’en sortir avec une habile pirouette.

Il faut donc rester vigilant et c’est d’autant plus difficile que cette vigilance doit surtout s’exercer lors de moments informels tels que les déjeuners ou les pauses, où justement une certaine décontraction s’installe.

Cela est valable dès qu’on est amené à travailler régulièrement avec des équipes de professionnels dans tous les domaines : santé, médico- social, pédagogique, justice…
Par conséquent, étant intégré à une équipe, ne pouvant et ne voulant pas non plus s’isoler dans sa tour d’ivoire et n’en descendre que pour travailler, l’interprète en LSF doit sans cesse jongler avec finesse avec le secret professionnel. Avec gentillesse aussi pour ne pas apparaître comme sectaire, froisser les enseignants (parfois susceptibles) et se couper de tout contact humain. Cette obligation précisée, il peut alors discuter d’autres sujets, par exemple qu’il serait ravi que la professeur de français lui communique sa recette de fondant au chocolat, qui elle, n’est pas confidentielle (ça c’est une des pirouettes dont je vous parlais précédemment).

A suivre : la fidélité

Le discours d’Arlette Morel (1987)

Mon emploi du temps ces derniers jours ne me permet pas, hélas, d’alimenter mon blog aussi régulièrement que je le voudrais. Je suis, selon la terminologie des pubards "over-charette" ou selon celle des interprétards "totally-décaled".

Bref, cette semaine, pour compenser mon manque de temps, je vous propose deux textes rédigés à 24 ans d’écart par des personnes sourdes et qui soulignent les préoccupations de leur temps l’un traitant plus du regard, des attentes des sourds vis à vis des interprètes en langue des signes, l’autre s’intéressant au rôle de l’interprète et de l’accessibilité des sourds à la société.

Le premier document, discours fondateur et fondamental qui jette les bases du métier d’interprète en langue des signes tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, a été prononcé (signé devrais-je dire) en 1987, par Arlette Morel, grande figure de la communauté sourde. Ancienne Présidente de la FNSF (Fédération Nationale des Sourds de France) elle a aussi été responsable du CPSAS, un des premiers services d’interprètes Français/LSF situé à Paris, dans les locaux de l’INJS.

A cette époque, les premières formations d’interprètes en LSF se mettaient en place et les réflexions, les interrogations de la communauté sourde portaient essentiellement sur la maîtrise d’un code déontologique, la garantie d’une parfaite neutralité et comment différencier un interprète d’un interface (problème non résolu comme je le soulignais dans un billet précédent). Il s’agissait de normer une profession jeune et auparavant pratiquée par des enfants ou des proches (famille, amis, voisins) des personnes sourdes.

 

Intervention de Madame Arlette Morel lors du Symposium Européen des Interprètes à Albi, les 30 et 31 janvier 1987 :

"Je commencerai par parler de l’attitude de certains interprètes, de ceux qui ont des parents sourds. Attention, que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, je ne dis pas que tous les interprètes issus de parents sourds se conduisent ainsi que je vais le dénoncer, mais, dans leur grande majorité, les problèmes qui découlent de cette attitude sont les suivants : impossibilité d’être neutres, tendance à prendre les problèmes de sourds trop à cœur et à en faire les leurs, impossibilité pour eux de se retenir de donner leur avis alors que nous ne le leur demandons pas, tendance à influencer le débat, la discussion, partialité flagrante.

Je me rends parfaitement  compte que ce que je dis là est dur, car ce n’est pas tout à fait leur faute. Très jeunes et souvent trop jeunes, leurs parents les ont mis en situation d’interprète, ils ont été catapultés dans le monde des adultes à un âge où l’on joue encore à la poupée. A peine sortis de leurs berceaux ils sont confrontés à des problèmes qui les dépassent. Mobilisés par l’urgence, pris à témoin, souvent dans toutes sortes de conflits, leurs rêves se brisent, leurs jeux sont détournés, leur imagination se bloque. Leurs parents leur ont, en quelque sorte, volé leur enfance, il est logique que des perturbations psychologiques en découlent.

Si, devenus adultes, ils ont continué à interpréter, cela s’est fait le plus souvent, à la demande pressante des sourds eux-mêmes et les voilà pris dans l’engrenage. Ces interprètes estimant avoir une solide expérience de l’interprétation sur le plan pratique, ce qui  est souvent vrai, n’éprouvent pas le besoin d’aborder l’interprétation comme un vrai métier, c’est à dire avec une formation, car reconnaître la LSF ne suffit pas. Une formation théorique avec une approche de déontologie de la fonction est aussi nécessaire que la maîtrise de la LSF. Dommage, car ils auraient ainsi appris à être neutres, à ne pas penser à la place du sourd, en résumé à ne pas être plus sourds que le sourd. Car, même si la personne sourde dit une bourde, un interprète digne de ce nom doit la traduire exactement et ne pas avoir à en être gêné, or c’est malheureusement ce qui se passe le plus souvent, quand ils ne font pas eux-mêmes une sélection de ce qui se dit ou ne se dit pas !

Des exemples, je pourrais vous en donner des dizaines, je vais en prendre quelques uns au hasard, parce que les plus récents ; dernièrement un couple de sourds souhaitant vendre son appartement se rend chez le notaire accompagné de l’interprète, l’acquéreur éventuel étant également présent. En aparté l’interprète déconseille au couple de vendre son appartement  à cet acquéreur, parce qu’étant “Pied-noir”, il ne lui inspirait pas confiance. Désarroi du couple qui ne savait plus quoi faire, étonnement du notaire devant ce désarroi. Il est à remarquer que ce notaire avait déjà vu le couple de sourds lors d’une entrevue précédente mais avec un autre interprète. Ce notaire ignorait  totalement la LSF et ne pouvait savoir ce qui s’était dit, mais cela ne l’a pas empêché de s’apercevoir de l’attitude étrange de l’interprète et de conseiller au couple de revenir ultérieurement, mais cette fois accompagné d’un autre interprète !

Un autre exemple qui m’est arrivé assez souvent : j’assistais, l’autre jour, à une réunion d’entendants où nous n’étions que deux sourds, à un moment donné, mon voisin sourd me dit : "tiens, je ne suis pas au courant de ce qui est dit, explique moi brièvement", je le mets au courant en quelques gestes. Aussitôt l’interprète nous ordonne: "arrêtez de parler, regardez-moi !". A-t-on déjà vu des interprètes professionnels de langues étrangères avoir la même attitude avec leur auditoire entendant et interrompre la séance pour faire remarquer que des personnes bavardent dans la salle ?
Nous avons parfaitement le droit de discuter entre nous, de consulter des dossiers ; si le sujet débattu, à l’instant même, ne nous concerne pas, à nous de juger, à l’interprète de faire son travail, c’est à dire interpréter, il est payé pour ça, pas pour nous surveiller.

Ces deux attitudes citées plus haut démontrent un besoin  urgent de formations. Mais combien sont fautifs les parents sourds ! Vous parents sourds, qui avez des enfants entendants, vous vous dites quelle aubaine ! avoir chez soi, en permanence, un intermédiaire qui vous relie au monde des entendants, la tentation est grande de le transformer en interprète. L’enfant, lui, fait ce qu’on lui dit  de faire sans trop savoir comment s’y prendre. Mais cet enfant est avant toute chose un enfant, sachez avoir pour lui le respect dû à une personnalité en devenir. Ne le noyez pas dans des problèmes qu’il ne comprend pas, qui ne sont pas de son âge. Que n’a-t-on  pas vu des gosses de 7/8 ans, chez le notaire, au commissariat… Cet enfant appartient à un monde qui n’est pas le nôtre, celui des entendants, sachons l’admettre et le respecter. En retour, devenu adulte, il saura respecter et comprendre le monde des sourds.

Je vais maintenant vous parler de l’attitude de certains sourds face à l’interprète. Pour ces sourds le rôle de l’interprète n’est pas bien défini. Ils ont tendance à les prendre pour des assistantes sociales, leur demandant leur avis sur ce qu’ils doivent dire, faire, ne pas dire, ne pas faire, sollicitant leur aide  dans telle ou telle situation. S’ils tombent sur un interprète qualifié, formé, neutre et impartial, ils lui reprochent de ne pas les avoir aidés. Ceci maintient, perpétue et encourage la dépendance du sourd vis à vis de l’entendant, alors que, paradoxalement, le sourd dénonce, nie et même renie cette dépendance.

Nous, sourds, manquons d’informations, ayant pendant des décennies, eu affaire aux interprètes issus de parents sourds. Nous attendons que les interprètes nous prennent en charge, par atavisme, nous nous mettons nous-mêmes en position d’assistés, ne facilitant pas la tache de l’interprète.

Nous avons besoin que, dès l’école, on nous apprenne ce qu’est un interprète, quel est son rôle, quelles sont ses limites. Ayant pris l’habitude jeune de l’utiliser en peine connaissance de cause, il y aura une meilleure entente entre interprètes et sourds Nous avons besoin d’eux, c’est vrai, mais eux aussi ont besoin de nous, ce sont nous, les consommateurs. Une bonne formation pour les uns, une bonne information pour les autres devrait aplanir bien des difficultés.

Dans la formation des interprètes, nous souhaiterions voir inclure la culture sourde : on ne peut pas bien traduire une langue si on n’a pas connaissance de la culture qui lui est propre et qui régit souvent le comportement et l’acquis de la compréhension. Par culture, on entend généralement, outre la langue, les usages et coutumes qui régissent un peuple, une communauté, un groupe. Quels sont les interprètes qui ont une approche exacte de notre culture ?
Il est bon de savoir que ce qui choque chez les entendants, paraît tout à fait normal chez les sourds et vice-versa. Beaucoup d’incompréhensions découlent de cette lacune dans la formation.

Abordons maintenant l’identité de la personne sourde, son niveau de L.S.F., de français, son niveau culturel, son milieu culturel, ceux-ci différent d’un sourd à l’autre, est-il normal d’interpréter de même façon une personne sourde qui signe “châtié” ou B.C.B.G.. Un interprète convenablement formé ne doit  pas seulement savoir interpréter suivant l’identité de la personne qui s’exprime, il en a le devoir.

Tout cela demande une formation sérieuse et approfondie, est-ce trop tôt pour la mettre en place ?
Jusqu’à présent, quelques ébauches de formation ont vu le jour mais vite abandonnées. Devant la tâche immense qui reste à accomplir, je me soupçonne de demander l’impossible.

Maintenant abordons la banalisation de l’interprétation, c’est à dire le fait de faire appel à un interprète pour un oui, pour un non. Un interprète est nécessaire dans certains cas, tribunaux, notaires, commissariats, avocats et certaines affaires délicates demandant une bonne communication de part et d’autre, mais pourquoi faire appel à lui systématiquement, pour aller chez un employeur éventuel, par exemple, comment diable faisions-nous avant ?
Est-ce une bonne chose ?
Cela prépare-t-il bien le sourd à se battre ?
Cela ne l’affaiblit pas plutôt?
Allons-nous devenir des sur-handicapés?
L’utilisation d’un interprète a ses limites, l’interprétariat a été fait d’abord pour donner plus de liberté et d’autonomie aux sourds, il ne doit en aucun cas devenir un assujettissement, une contrainte qui restreint cette liberté tant recherchée."