L’atelier de traduction : "êtes-vous sodomie-friendly ?" en LSF

La semaine dernière, j’ai été contacté par le magazine Causette qui souhaitait illustrer par une traduction en LSF un article sur l’anus : "ce sphincter qui s’ouvre et se ferme normalement à la demande de son propriétaire mais qui n’est pas seulement un vide-ordures sophistiqué. Non, cet orifice secret, enfoui entre les hémisphères des fesses est aussi le support de tout un monde imaginaire, souvent teinté de sexualité. On en rêve ou fantasme…" (Causette #45 – Mai 2014).

Bref, il s’agissait de traduire en langue des signes française la phrase suivante : "Etes-vous sodomie-friendly ?"

sodomie
La première partie de la phrase à interpréter ne pose pas de problème :
– "Vous (ou toi)" : l’index pointe vers l’interlocuteur
– "Sodomie" : ce mot est formé de 2 signes, [FESSES] + [PENETRATION]

Le terme [FRIENDLY] est plus problématique.
En français on le traduit par amical, sympathique envers… , qui porte un regard positif, etc.
En LSF on pourrait signer [AIMER] ou [ACCEPTER] mais on s’éloignerait alors un peu du sens. En effet, une personne "sodomie-friendly" ne la pratique pas forcément tout comme un gay-friendly n’est pas systématiquement homo. Or ces 2 verbes sous-entendent (me semble-t-il) que la personne est une adepte de cette pratique sexuelle.
Donc pour être plus neutre, j’ai choisi le signe [LIEN] qui suggère l’attachement, la bienveillance vis à vis de la sodomie.

Pour finir – mais c’est plus difficile à le figurer en une image – les mains en un mouvement de haut en bas indiquent l’hésitation, le questionnement ("oui ou non ?" ).

Bravo à Morpheen qui est parvenue à brillamment illustrer cette phrase, qui, quoique simple d’un 1er abord, souligne qu’il faut toujours se focaliser sur le sens, surtout quand on traduit une histoire de cul.

Devenir interprète F/LSF ? Un Master 2 sinon rien

La fin de l’année 2013 avec les obsèques de Nelson Mandela et son imposteur-interprète a permis (c’est un moindre mal) au monde entier en général et aux journalistes avides d’information sur cette profession qu’ils découvraient en particulier, de réaliser qu’être interprète en langue des signes était un vrai métier qui nécessitait une formation longue et exigeante.

Ainsi, en France il faut suivre un cursus universitaire de 5 ans qui, a l’issue d’un examen réussi, vous délivrera un diplôme (Master 2) reconnu par l’AFILS.
En effet, avoir un bon niveau en langue des signes est une condition nécessaire mais pas suffisante pour devenir interprète.
Par exemple, une personne entendante enfant de parents sourds signeurs a pour langue naturelle la LSF (on appelle ces personnes CODA pour Children of Deaf Adults). Mais sa seule filiation ne lui permet pas de s’auto-proclamer interprète F/LSF sinon je serais moi-même interprète Français/Anglais (ma mère étant anglaise), ou un fils de plombier serait naturellement un as de la robinetterie, la fille d’un chirurgien émérite pourrait opérer sans avoir suivi des études de médecine et le fils du voisin qui est pilote de ligne serait embauché par Air France après avoir eu son baccalauréat.

Non. Comme pour chaque métier il faut faire l’effort d’apprendre la théorie (le code déontologique par exemple), la pratique (les stratégies d’interprétation) en plus de parfaire votre expression en LSF et en français (voire une 3ème langue).
De plus, de longues périodes de stages pratiques auprès d’interprètes diplômés vous permettront d’acquérir les bases de ce métier passionnant.
C’est la seule et unique voie pour embrasser cette profession, il n’y en a pas d’autres. Alors oubliez les pseudo formations d’interfaces ou de médiateurs qui ne mènent à rien, et surtout pas à un diplôme reconnu par l’Education Nationale.
Si vous êtes motivés pour devenir interprète F/LSF, tant mieux, relevez vos manches et rejoignez une des 5 formations universitaires décrite ci-dessous, consultez les sites internet de ces universités et n’hésitez pas à les contacter pour d’autres informations.

Généralement pour postuler à l’examen d’entrée, on vous demande en plus de solides compétences en français et LSF, de posséder une licence, quelque soit sa spécialité (sciences du langage, mathématiques, droit, histoire, biologie moléculaire…).

Bon courage !

carte formations© Antony Pereira

 

Université Paris 3 (ESIT) :
Centre Universitaire Dauphine (2ème étage)
Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75016 PARIS
Tel : 01 44 05 42 14
Lien vers le site Internet

Université Vincennes Saint-Denis (Paris 8) : 
2 rue de la Liberté 93526 SAINT-DENIS
Bât A, salle 144
Tel : 01 49 40 64 18
Lien vers le site Internet

Université de Toulouse Le Mirail (CETIM) :
Bâtiment 31- bureau LA 16
5 allées Antonio Machado 31058 TOULOUSE Cedex 9
Tel : 05 61 50 37 63
Lien vers le site Internet

Université Charles de Gaulle (Lille 3) :
UMR STL–bâtiment B
B.P. 60149 59653 VILLENEUVE D’ASCQ CEDEX
Tel : 03 20 41 68 87 ou 03 20 41 69 36
Lien vers le site Internet

Université de Rouen : 
rue Lavoisier
76821 Mont-Saint-Aignan Cedex
Tel : 0235146000
Lien vers le site Internet

L’atelier de traduction : "bonne année 2014" en LSF

En cette nouvelle année, vous avez peut-être pris comme bonne résolution de vous initier à la langue des signes française.
Bravo !
En attendant votre première vraie leçon, voici comment signer "bonne année 2014" (merci à Laurent Verlaine pour l’illustration) :

bonne_ann_e_2014

[BONNE] : la main configurée en "bec de canard" s’éloigne de la bouche.
C’est le même geste naturel que vous faites à table pour signifier que le plat vous plait ;

[ANNEE] : les 2 mains sont configurées en "poing". La main gauche (pour les droitiers, les gauchers inverseront) est fixe au niveau du buste et la main droite  effectue un tour autour d’elle (comme la terre fait une révolution autour du soleil en 365 jours), le mouvement commençant et finissant sur le sommet du poing gauche ;

[DEUX MILLE] : exactement comme sur l’image le chiffre "2" formé par le pouce et l’index, ce dernier venant frapper la paume de la main opposée signifiant ainsi la quantité "mille".

[QUATORZE] : les doigts de la main forment le chiffre "4" et remonte en un mouvement sec du bas vers le haut : c’est le signe pour "quatorze" .

L’atelier de traduction : "joyeux Noël" en LSF

Pour traduire "Joyeux Noël" en langue des signes française rien de plus simple, comme vous le montre Diane, avatar né en 2008 de la volonté d’Orange de proposer des MMS en LSF prêts à être envoyés.

joyeux_noel

[JOYEUX] : la main frotte la poitrine en un mouvement circulaire pour signifier la satisfaction, la joie ;
[NOEL] : la main semi-ouverte s’éloigne du menton en se refermant, symbolisant ainsi la longue barbe blanche du Père Noël.

Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire le 25 décembre pour épater famille, amis et Père Noël bien sur !!!

Devenir interprète F/LSF : histoire d’une reconversion

Depuis quelques mois, Pôle Emploi propose une série web intitulée :
"Bougez !" .

A travers des portraits vidéos de 2 à 3 minutes, des hommes et des femmes se racontent, expliquent pourquoi ils ont décidé de changer de vie, de se reconvertir professionnellement et de se lancer dans un nouveau métier qui correspondrait mieux à leurs attentes, leurs envies, leur personnalité.

La semaine dernière, ils m’ont interviewé et réalisé un portrait qu’ils ont joliment intitulé : " Le changement au bout des doigts "

la vidéo est sous-titrée en français : il suffit d’activer la fonction "sous-titres"
qui apparait en bas à droite quand vous lancez la vidéo

.

5 formations pour devenir interprète en langue des signes

[un article plus récent sur le même thème avec
des liens mis à jour est disponible  ici]

 

Régulièrement, dans les commentaires postés par les lectrices ou lecteurs de ce blog, on me reproche de dénigrer les interfaces, voire d’être insultant à leur égard.

Il est vrai que je suis mal à l’aise avec cette activité qui n’est encadrée par aucun diplôme, ni aucune formation. On y voit donc tout et souvent n’importe quoi.
Néanmoins, si des personnes veulent apprendre la langue des signes pour ensuite aider accompagner des personnes sourdes dans leurs démarches administratives, les guider dans les méandres des procédures judiciaires, leur expliquer le fonctionnement de Pôle Emploi, pourquoi pas ?
En revanche, il est malhonnête de s’auto-proclamer interprète en langue des signes uniquement parce qu’on pratique cette langue et d’endosser ce rôle d’interprète comme le font parfois des interfaces.

C’est pourquoi si vous souhaitez exercer la profession d’interprète Français/Langue des Signes Française, vous devez posséder l’un des diplômes requis.
En effet, avoir un bon niveau en langue des signes est une condition nécessaire mais pas suffisante pour devenir interprète. Pour exercer ce métier il faut suivre une formation de cinq années après le bac où en plus de parfaire votre expression en LSF et en français (qui sont les deux langues de travail), vous apprendrez à connaitre, comprendre et appliquer le code éthique (secret professionnel, fidélité, neutralité), vous étudierez  différentes stratégies d’interprétation (par exemple à vous décaler du discours original) , vous découvrirez ce que signifie déverbaliser, vous vous familiariserez avec la théorie des efforts…
De plus, de longues périodes de stage pratique auprès d’interprètes diplômés vous permettront d’acquérir les bases de ce métier.

Aujourd’hui en France 5 universités délivrent un diplôme d’interprète F/LSF reconnu pas l’AFILS (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes).

Dans un mois débuteront les inscriptions alors si vous êtes tentés par ce métier, consultez les sites internet de ces universités et n’hésitez pas à les contacter pour d’autres informations.
Généralement pour postuler à l’examen d’entrée, on vous demande en plus de solides compétences en français et LSF, de posséder une licence, quelque soit sa spécialité.

carte formations

Université Paris 3 (ESIT) :
Centre Universitaire Dauphine (2ème étage)
Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75016 PARIS
Tel : 01 44 05 42 14
Lien vers le site Internet

Université Vincennes Saint-Denis (Paris 8) : 
2 rue de la Liberté 93526 SAINT-DENIS
Bât A, salle 144
Tel : 01 49 40 64 18
Lien vers le site Internet

Université de Toulouse Le Mirail (CETIM) :
Bâtiment 31- bureau LA 16
5 allées Antonio Machado 31058 TOULOUSE Cedex 9
Tel : 05 61 50 37 63
Lien vers le site Internet

Université Charles de Gaulle (Lille 3) :
UMR STL–bâtiment B
B.P. 60149 59653 VILLENEUVE D’ASCQ CEDEX
Tel : 03 20 41 68 87 ou 03 20 41 69 36
Lien vers le site Internet

Université de Rouen : 
rue Lavoisier
76821 Mont-Saint-Aignan Cedex
Tel : 0235146000
Lien vers le site Internet

Merci à Antony pour la carte

Malaise au sein de la profession

C’est l’automne, la nature se pare de ses couleurs ocre, marrons, orange, les étudiants retournent à l’université. Parmi eux, on compte un nombre croissant de futurs interprètes français/langue des signes française. En effet, il existe à présent, en France, cinq formations universitaires (à Paris, Lille, Toulouse et récemment Rouen) qui délivrent le précieux diplôme Master 2 "Interprète F/LSF" reconnu par l’AFILS.
Spontanément on devrait se réjouir devant cette évolution positive. On se dit que l’offre va enfin combler la demande. On entend assez ici ou là que le nombre d’interprètes est insuffisant, qu’il faudrait plus de "vrais professionnels diplômés", donc d’étudiants…
On imagine facilement que l’avenir de ces derniers ou d’autres en reconversion professionnelle est assuré : depuis le vote de la loi du 11 Février 2005 pour l’égalité des droits et des chances la participation et la citoyenneté des personnes handicapées chaque administration, chaque entreprise bref, la société française dans son ensemble se doit d’être accessible à tous, quelque soit son handicap d’où la nécessité de former de plus en plus de personne vers ce métier.

Voici pour la théorie.

Malheureusement, depuis un an, la réalité sur le terrain est bien différente et en septembre 2011, la promotion arrivant sur le marché du travail (notamment en région parisienne) a dû déchanter : les services n’embauchent pas ou peu, seuls des postes de vacataires (c’est-à-dire pour une mission qui dure au plus un ou deux jours) sont proposés.

Comme l’écrit Laurent sur le blog de A.sourd, un service parisien d’interprètes en langue des signes française : "sans que personne ne voit rien venir, la profession a vu ses assurances ébranlées lorsque, à la rentrée 2011, les promesses d’embauche se sont transformées en des propositions bien moins alléchantes quand elles ne se sont pas simplement évanouies.

Un an après, tandis qu’une vingtaine d’interprètes arrivent en septembre sur le marché, la situation n’est pas réjouissante. Une rapide estimation donne une dizaine de postes équivalents temps plein disponibles à travers le pays alors même qu’une partie de la promotion précédente est toujours en recherche d’une certaine stabilité après avoir écumé deux, trois, voire quatre services tout au long de l’année écoulée.

Dans ce contexte, la réouverture d’une formation (laquelle a cependant été orchestrée avant ce malheureux virage) et l’apparition de formations préparatoires interrogent. Tout comme l’opacité qui règne au sein des formations d’interprètes qui s’apprêtent à accueillir des étudiants dont les chances de trouver du travail apparaissent aujourd’hui incertaines sans que l’information tende à être partagée."

Cette inquiétude sur l’inadéquation entre l’absence de promesses d’embauches, la précarisation de cette profession et l’arrivée de promotions de jeunes interprètes toujours plus importante a d’ailleurs été dénoncée par Lætitia Benasouli, responsable régionale de l’antenne Afils-Ile de France, dans un long courrier (rédigé par ses soins et approuvé par nombre de ses collègues dont moi) publié dans le Journal de l’AFILS début 2012 et dont je vous livre un extrait (avec son accord) :

"Alors que les centres de formation d’interprètes français-LSF mettent chaque année davantage de professionnels sur le marché de l’interprétation, à la grande satisfaction des demandeurs de nos services d’interprétation, ces mêmes professionnels fraîchement diplômés ne se voient pourtant confier que peu de missions et leurs salaires sont dérisoires. Les nouveaux collègues exerçant en région parisienne nous confient aujourd’hui gagner en moyenne 1100€/mois, après un cursus universitaire en science du langage, sanctionné par un Master 2 (Bac+5).

Ces nouveaux professionnels doivent partager leur temps entre plusieurs services en espérant  compléter leur emploi du temps au coup par coup, sans aucune sécurité de l’emploi, ni même « sécurité de la mission » pourrait-on dire (rejetés sans préavis en cas d’annulation de mission, sans contrats ni garanties spécifiques). Ils se voient jouer des coudes, parmi une liste effrayante de vacataires, pour obtenir une mission payée au lance-pierre, à l’autre bout de la région.

Ces nouveaux professionnels sont parfois contraints d’accepter 3 vacations assez lourdes dans la journée, ce qui ne peut conduire qu’à une médiocre qualité de la prestation et à une usure accélérée de l’ILS (d’autant plus qu’il est encore peu expérimenté, a moins de recul sur les situations et se prend tous les dysfonctionnements de plein fouet sans savoir toujours bien réagir). Ce n’est pas pour rien que l’AFILS a émis des préconisations limitant de préférence le nombre de vacations à 2 dans la journée. Mais après 10 jours sans travail, le choix ne se pose plus et l’injonction du loyer et autres charges à payer prime sur le reste.

Ces nouveaux professionnels ne prennent même plus en compte dans leur évaluation de la mission la notion de distance, et n’hésitent plus à parcourir des kms en RER-bus-pied, monopolisant pour une seule vacation la journée entière, sans bénéficier pour autant de la rétribution correspondant à leur mobilisation.

Le secteur de l’interprétation en région parisienne commence à être sclérosé… et paradoxalement, toutes les demandes des usagers franciliens ne sont pour autant pas encore comblées. La faille n’est pas difficile à déceler, mais probablement complexe à expliquer".

La situation est donc paradoxale !

D’un coté le nombre d’interprètes professionnels est insuffisant : dans tous les tribunaux les greffiers s’arrachent les cheveux pour trouver un professionnel diplômé disponible (idem dans les commissariats), les personnes sourdes doivent prévoir leurs rendez-vous personnels trois semaines à un mois à l’avance pour espérer pouvoir réserver un interprète, durant des formations il n’y a des interprètes que sur des demi-journées…
Régulièrement je reçois des appels me demandant si je suis disponible pour telle ou telle date alors que mon emploi du temps est déjà finalisé depuis deux semaines.

D’un autre coté, des interprètes arrivant sur le marché du travail avec un bac +5 galèrent pour trouver assez de vacations par mois afin de s’assurer un SMIC car les services n’osent pas embaucher en CDI (ou même en CDD) alors qu’il y a des demandes qu’ils ne peuvent satisfaire.
Pourquoi ?
Généralement ces services sont petits (moins de vingt salariés), ils n’ont pas toujours de visibilité sur leur avenir, rencontrent parfois des difficultés de trésorerie, leur activité est fluctuante, nulle durant les vacances, intenses certaines semaines, embaucher signifie multiplier les démarches administratives et ils n’ont pas le personnel pour cela… D’où leurs réticences a créer de nouveaux postes, ils préfèrent recruter des vacataires chaque semaine, quitte parfois à ne pas pouvoir assurer une prestation s’ils n’en trouvent pas de disponibles.

De plus la crise actuelle touche tous les secteurs économiques et le notre n’y échappe pas. Mais là n’est peut-être pas l’explication principale.

Comme le soulignait cet été Laure Boussard, interprète F/LSF professionnelle, dans une interview au Télégramme : "il n’y a pas assez d’interprètes en France. Ou, plus exactement, pas assez de postes de travail financés. On commence à avoir des interprètes formés, avec un master 2, mais paradoxalement, ils ne trouvent pas de travail. Alors qu’il y a des sourds et des entendants qui ont besoin d’interprètes. La vie a besoin d’interprètes !"

Ce qui manque en France ce sont donc des postes de travail d’interprètes en lsf financés. Pour garantir une accessibilité pleine et entière aux personnes sourdes de la maternité au cimetière il faudrait créer (parallèlement aux services existants) des postes d’interprètes en langue des signes dans des administrations, services publics, écoles… On pourrait imaginer des équipes d’interprètes travaillant au sein de différents ministères (Justice, Santé, Affaires Sociales, Éducation Nationale…) et mis à disposition sur tout le territoire français. Elles existent déjà sur quelques sites comme dans des écoles autour de Toulouse, dans des hôpitaux accueillant des "Pôles Santé Surdité"etc.

Aujourd’hui c’est l’inverse : l’État donne de l’argent aux personnes sourdes pour qu’elles payent elles-mêmes les interprètes dont elles ont besoin. C’est pourquoi la création de ces postes financés signifierait, logiquement, de revoir tout le circuit de financement notamment en réformant (supprimant ?) la PCH (Prestation de Compensation du Handicap) dont l’utilisation n’est soumise à aucun contrôle d’où les nombreuses dérives.
Évidemment, à l’heure où l’État français se lance dans un vaste programme d’économies avec restrictions budgétaires, non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux… la proposition risque de surprendre (et elle n’est pas prêt de se réaliser).
Mais sans cette solution, on continuera de faire traduire des procès (quand ils sont traduits) par des interfaces incompétents, les élèves n’auront droit qu’à 200 heures maximum par an de cours interprétés en lsf (pour le reste de l’année ce sera un ou une charmant(e) AVS qui ne sait pas signer) et à l’hôpital le fils ou la fille entendante continuera d’accompagner sa maman en consultation de gynécologie pour lui traduire les propos du médecin.
Tandis qu’un nombre croissant d’interprètes, sous-employés, iront pointer à Pôle Emploi.

Pour mieux comprendre cette proposition (créer des postes financés d’interprètes en lsf) il suffit de se rendre au Danemark où la langue des signes est officiellement reconnue dans l’éducation des enfants sourds depuis 1991.
Durant leurs études supérieures, les étudiants sourds peuvent bénéficier d’interprètes mis à leur disposition par les universités. La présence d’interprètes est obligatoire lors d’enquêtes policières ou d’audiences devant les tribunaux. Ils sont également présents dans les municipalités, les hôpitaux, les centres de formations… dans tous les moments importants de la vie. Surtout ils sont "gratuits" pour toutes les activités liées à la santé, la formation professionnelle, la culture… Ils sont pris en charge par la communauté ou l’organisme délivrant la prestation.
Et logiquement le Danemark arrive en tête des pays européens pour le nombre d’interprètes par habitants : 500 interprètes pour 6 millions de Danois (dont 5000 sourds signeurs).

Je vous rappelle les chiffres pour la France : 300 interprètes diplômés pour 60 millions d’habitants dont 120 000 à 200 000 s’exprimant en langue des signes.

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Dans le dernier numéro du Journal de l’AFILS, je vous conseille l’article d’Émilie Coignon : "Le marché du travail des interprètes en Ile-de-France : quelle place pour les jeunes diplômés ?"

L’Atelier de traduction : "Notre Père" en LSF

Pour prolonger le billet précédent qui vous présentait la traduction de l’Évangile de Luc en langue des signes française, je vous propose de nous attarder sur l’un des passages les plus connus, le "Notre Père" (Luc 11:1-4), qui, notons le, est plus court que celui de Matthieu (6:9-13) récité lors de l’eucharistie.

La traduction présentée par cette femme sourde dans le DVD me semble très juste, elle illustre bien comment on passe d’un texte écrit à une langue visuelle qui se déploie dans l’espace. Aussi je vous propose de décomposer son travail en 8 images avant de l’apprécier dans son intégralité.

D’abord l’extrait du texte traduit du grec classique vers le français (Luc 11:1-4).
"Jésus priait un jour en un certain lieu. Lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit : Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean-Baptiste l’a enseigné à ses disciples.
Il leur dit : Quand vous priez, dites : Père ! Que ton nom soit sanctifié ; que ton règne vienne.
Donne-nous chaque jour notre pain quotidien ;
pardonne-nous nos péchés, car nous aussi nous pardonnons à quiconque nous offense ; et ne nous induis pas en tentation."


La traductrice commence par placer le décor. En haut à gauche de l’écran, Jésus-Christ (le signe est : majeur droit touche paume gauche puis majeur gauche touche paume droite) prie.
Ses disciples, placés à droite le regardent (les doigts en V qui se tournent vers le Christ). Enfin ce dernier se dirige vers eux (c’est l’index qui descend de la colline) pour entamer la conversation.

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Elle tourne son buste et son regard vers l’emplacement supposé de Jésus-Christ et elle  "devient" les disciples (en linguistique on dit qu’elle opère un transfert ou une prise de rôle) qui s’adressent au Messie.
Le signe qu’on voit sur la capture d’écran "enseigner" est tourné vers elle indiquant ainsi dans sa prise de rôle que c’est Jésus-Christ qui va enseigner à ses disciples comment prier (et non l’inverse).

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A présent elle s’est redressée, elle "est" le Christ qui s’adresse à son Père quelque part devant elle (et cela jusqu’à la fin de cette prière).
Pour signifier "saint" elle fait un signe de haut en bas pour désigner quelque chose qui vient du ciel et se dirige vers le cœur. La paume ouverte est un geste de confiance.

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Toujours face à nous la traductrice/Jésus-Christ  poursuit sa prière.
Le signe pour exprimer le terme  «Royaume de Dieu» est très élaboré (je le trouve très beau). Il part d’un doigt dressé désignant le ciel pour l’attribuer à Dieu. Puis les deux mains ouvertes se rapprochent – elles indiquent ainsi que le projet de Dieu implique une rencontre de plusieurs personnes – puis les mains forment une boule, comme une mappemonde. Elles dessinent enfin ce royaume en pivotant l’une sur l’autre, dans un mouvement qui montre qu’il est en devenir.

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On retrouve le signe standard pour [pain] : elle tourne sa main vers le torse, comme si elle tenait un pain, tandis que l’autre main le tranche pour le partager.

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Le péché est désigné par la main droite en forme de bec de canard qui frappe deux coups rapides dans le côté (c’est le même signe que pour dire coupable).
Puis le pardon est exprimé par les deux mains qu’on frotte l’une sur l’autre comme pour laver quelque chose. Ce frottement est effectué en un large mouvement circulaire des bras, qui sert à englober la multitude, à désigner le "nous".
Notez aussi l’expression douloureuse du visage. Ce n’est plus une simple demande, c’est une supplication. Enfin vous aurez remarqué qu’on signe la phrase dans un ordre différent du français : "nos péchés, pardonne-nous".

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Le poing fermé évoque la violence, tandis que l’autre main cogne vers la traductrice/Jésus-Christ.
C’est de nouveau un verbe directionnel pour figurer tous ceux qui veulent faire du mal aux chrétiens en général, au Christ en particulier. L’expression du visage a changé pour suggérer la souffrance puis elle s’apaisera avec le signe du pardon.

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Pour exprimer la tentation, les égarements, sa main droite avance en mouvement sinueux. Par ce mouvement on peut aussi y voir une allusion à l’image du serpent rampant sur le sol (la main à plat). Cela rappelle bien sûr le serpent qui tente Eve dans la Genèse.

Maintenant le tout en mouvement :

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Un autre article de ce blog revient sur la traduction des textes religieux et la nécessaire adaptation culturelle : "Pater Noster – Padre Nostro – Notre Père"

Présentation des formations "interprète LSF" par l’AEIFLSF

L’AEIFLSF (Association des élèves interprètes en français/langue des signes française) est une Association regroupant les élèves interprètes et traducteurs. Elle travaille à la constitution d’outils d’aide pour les étudiants lors de leur formation et à la mise en place de d’espaces d’échanges entre les différentes formations, l’organisation d’ateliers découverte…

L’une de ses missions est également de mieux faire connaître les formations (Master 2) pour ceux et celles qui rêvent de devenir interprète en langue des signes.

Aussi, l’AEIFLSF organise le vendredi 23 mars 2012 à 18h30 à la Maison des Initiatives Étudiantes, 50 rue des Tournelles, Paris 3ème (métro Bastille ou Chemin Vert), une soirée d’informations sur les différents masters "interprétation LSF".
Cette soirée, gratuite, est destinée à toutes les personnes désireuses de mieux connaître ces formations, leurs particularités, le contenu des cours, les modalités pour intégrer ces cursus universitaires à Lille, Paris3-ESIT, Paris8-SERAC, Rouen ou Toulouse (je vous avais présenté certaines de ces formations dans ce billet).
Ce sera aussi l’occasion de rencontrer des étudiants et de discuter avec eux de leurs parcours, de leurs motivations, de leurs avis sur ces formations…

Le nombre de place étant limité, je vous conseille de contacter l’Association à l’adresse mail suivante : aeiflsf@gmail.com .

Le site de l’AEIFLSF : http://www.aeiflsf.com/

Comment évaluer la qualité d’une interprétation ?

C’est la fin de l’hiver et telles les hirondelles annonçant le printemps, voici les stagiaires interprètes qui apparaissent un peu partout en France. Suivis par un tuteur, ils ou elles se frottent (angoissés) à la réalité du métier : ils vont enfin apprendre durant plusieurs mois les astuces de la profession, s’entrainer à résister à la pression, parfaire leur expression en langue des signes et en français. Bref il vont apprendre à être un "bon" interprète.

C’est en discutant avec un tuteur sur les critères d’évaluation ("comment évaluer la qualité d’une interprétation") que m’est revenu en tête l’article que R. Locker McKee avait rédigé en 2008 et intitulé "Quality in Interpreting", The Sign Language Tranlator and Interpreter et qui est présenté dans l’ouvrage "Entre Sourds et Entendants" publié sous la direction de Pierre Guitteny.

Dans son étude, l’auteur note que les critères de qualité d’une interprétation en langue des signes varient selon le point de vue d’où on se place, coté interprètes ou coté sourds : les premiers mettent l’accent sur la neutralité, l’attitude professionnel (bref sur un respect scrupuleux du Code déontologique), tandis que les seconds mettent en avant la "fiabilité" de l’interprète, qui comprend sa connaissance du monde des sourds, de leur culture, son respect de la communauté sourde, un mélange d’éléments linguistiques, affectifs et interactionnels.

Le chercheur a mené une enquête auprès d’interprètes en langue des signes de Nouvelle-Zélande. Parmi les critères de qualité d’une interprétation, ceux-ci ont retenu :
– la "précision", la fidélité de la traduction ;
– la "conduite professionnelle" (secret, ponctualité, intégrité…) ;
– la "gestion de l’interaction" (l’adaptation aux circonstances, l’adaptation culturelle culturelle, le rapport avec les clients).

Face à ces critères mis en avant par les interprètes néo-zélandais, il faut rappeler que généralement, pour évaluer la qualité d’une traduction on distingue 3 niveaux :

1- la justesse de la traduction : la fidélité au sens du message original ;
2- la finesse de la traduction : l’adaptation au style d’expression des locuteurs, à la situation, aux niveaux de langue, etc. ;
3- la beauté de la traduction : la capacité à trouver immédiatement l’image ou l’expression qui reflètera le plus adéquatement possible ce qui a été énoncé dans l’autre langue.

Le premier niveau est le niveau minimum requis pour réussir un examen d’interprète. Le deuxième niveau, pour des étudiants interprètes, est souvent considéré comme un plus lors des examens (ce qui fera passer la note de 12 à 18). Le troisième niveau est souvent perçu comme l’apanage d’interprètes expérimentés, le "Saint Graal" pour chacun d’entre nous.

Pour revenir à l’interprétation d’une langue vocale vers une langue des signes (du français vers la LSF par exemple) cette différence entre une traduction simplement bonne et une traduction très bonne, cette différence entre une traduction réalisée par un interprète débutant et un interprète plus expérimenté concerne principalement voire exclusivement le maniement de "l’iconicité".

Ainsi, vers le français, une des principales difficultés concerne la capacité à trouver rapidement des mots ou expressions permettant de formuler, de retranscrire toute la richesse tout le foisonnement de l’image dépeinte  en signes dans l’espace de signation. Or cela peut-être un véritable défi : il est possible en quelques signes de planter un décor, dépeindre des personnages voire toute une situation, ce qui nécessite de longues et multiples phrases dans une langue vocale.
A l’inverse, vers la langue des signes, le plus difficile, ce qui permet aux locuteurs sourds d’apprécier la qualité des traductions, est de passer d’une succession de mots et de phrases non pas à une succession de signes, mais avant tout à un tableau spatialisé, toute une scène avec ses avant-plans et arrière-plans, ses rapports et distances, ses décors, ses personnages…

Or, il serait faux de croire que cela ne concerne que quelques types de traductions, comme les contes ou les récits imaginaires.
Ce passage d’un texte ou discours purement linéaire à une scène en trois dimensions peut concerne tout type de traductions, que ce soit l’austère cours de physique-chimie, l’ultra-technique cours d’informatique, une consultation médicale, un procès en cours d’assises…

Je me souviens que durant ma formation, on nous demandait de traduire des extraits de textes compliqués comme ceux d’une loi.
Par exemple, nous devions traduire vers la langue des signes française les articles du code civil que prononce le maire lors d’un mariage (ex : "si les conventions matrimoniales ne règlent pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils y contribuent à proportion de leurs facultés respectives").
En première intention, en interprétation directe, tous les étudiants produisaient une traduction de type linéaire, une suite de signes sans placement particuliers. On nous demandait alors de reprendre l’article en question et d’en réaliser une présentation sous forme dessinée (traduire en image sur une feuille de papier, déverbaliser), présentant les différents objets ou personnes dont il est question et leurs rapports, leurs intéractions. Puis nous signions ces schémas. Immédiatement ces traductions signés était plus claires, plus lisibles.

Ainsi tout texte, tout discours même le plus ardu ou qui peut sembler le plus rétif à une "bonne" traduction s’il passe par l’étape indispensable d’une représentation visuelle peut donner lieu à une traduction claire, précise concise en langue des signes.
Et c’est là sans doute qu’est le critère premier pour produire une interprétation de qualité : maîtriser ce que l’on nomme la pensée visuelle.