Archives de Catégorie: Code déotonlogique

Coupable, forcément coupable…

On savait la justice aveugle car impartiale.
Malheureusement on constate aussi, via un fait divers récent, qu’elle a parfois des problèmes d’audition surtout quand il s’agit d’interroger des personnes sourdes ou malentendantes s’exprimant en langue des signes.

Comme je l’ai souvent signalé (notamment dans cet article d’octobre 2011 ou dans celui là de décembre 2011), aussi bien l’institution policière que judiciaire prête peu attention aux besoins spécifiques des sourds en matière de communication et notamment à la nécessaire présence d’interprètes en langue des signes pour assurer des auditions transparentes et sans malentendu de part et d’autre.

Hélas, on voit trop souvent la police ou la justice faire appel à un voisin, un ami, un collègue connaissant quelques signes et disponible immédiatement pour faire office d’interprète en LSF.
C’est ainsi qu’on verra un soi-disant interprète qui, pour ne pas trop se fatiguer durant un procès attendra la fin des plaidoiries les mains dans les poches puis en fera un résumé en langue des signes à la victime ou à l’accusé sourd, ou d’autres qui interviennent durant les interrogatoires au commissariat pour “aider” la personne sourde à répondre voire répondant à leur place ou les conseillant sur la meilleure stratégie à adopter.
Bref des intervenants qui n’ont ni le niveau technique ni la connaissance du Code déontologique des interprètes en langue des signes qui leur assureraient une bonne pratique de ce métier.

Après ce long prologue, voici l’histoire du jour : elle se passe à New-York mais elle aurait aussi bien pu se dérouler en France ou le retard en matière d’accessibilité judiciaire est donc considérable.

En 2010, grâce à un tuyau recueilli par les agents du département de police "Cold Case" (comme à la télé mais sans Lilly Rush) les enquêteurs ont arrêté Gabriel Thompson, 48 ans. Rapidement ils l’accusent d’avoir poignardé et tué, 25 ans auparavant, un homme qui aurait eu une liaison avec sa petite amie du moment.

Selon le bureau du procureur de l’Etat de New-York, les enregistrements vidéos de l’interrogatoire prouvent que Thompson a avoué le meurtre. A contrario, Thompson affirme que ces vidéos n’ont aucune valeur car il n’a pas compris qu’il avait en face de lui un policier, il pensait que c’était un interprète en langue des signes, bref, qu’il s’est fait piéger.
Car, vous l’aurez deviné, Gabriel Thompson est sourd et le NYPD a tout simplement demandé à un policier présent qui connaissait un peu l’ASL (American Sign Language) de servir temporairement d’interprète afin de traduire les questions du procureur et les réponses du suspect. Ce qui effectivement entache quelque peu la supposée neutralité de l’interprète, sans parler des réelles compétences de l’officier de police en langue des signes américaine.
D’ailleurs Thompson affirme (et c’est de bonne guerre) que le policier qui a traduit en anglais ses réponses lors de l’interrogatoire a commis de nombreuses erreurs d’interprétation et que sa langue des signes était confuse.
Thompson ajoute qu’il n’avait pas non plus compris que la personne qui lui posait des questions était un procureur qui cherchait à rassembler des preuves prouvant sa culpabilité dans l’assassinat de Miguel Lopez.

C’est pourquoi il veut que la vidéo de ses "soi-disant" aveux enregistrés soit déclarée irrecevable lors du procès (pour vice de procédure), ce qui de facto réduirait à néant les charges pesant contre lui selon son avocat, Arnold Kronick.

D’après la traduction de l’officier de police Julio Vasquez, qui a fait office d’interprète durant l’interrogatoire, Thompson a admis avoir rencontré Miguel Lopez en Août 1985, après avoir appris que ce dernier avait transmis une maladie sexuellement transmissible à sa petite amie, qui donc le trompait avec Lopez (déjà en français c’est compliqué alors imaginez en langue des signes ! )

Toujours d’après la traduction du policier, Lopez l’aurait frappé dans le dos. "J’ai cru qu’il m’avait tiré dessus alors je me suis défendu. Je l’ai poignardé une fois, une seule fois, c’est tout. Et il était encore vivant quand je suis parti."

Pour ajouter à la confusion, l’officier Vasquez (en tant qu’interprète) a admis quelques jours plus tard qu’il avait omis de traduire au procureur que Thompson réclamait un avocat (ce qui est contraire au célèbre Miranda Warning : you have the right to an attorney) et il a reconnu (en tant que policier) qu’il n’avait pas informé Thompson que le procureur Holtzman était ici pour le questionner afin de constituer un dossier à charge. Sans commentaire.

Depuis les deux parties ont fait examiner la vidéo par leur propre interprète (sortis d’on ne sait où) en langue des signes. Bien sur les transcriptions qu’ils ont fournies au tribunal ne coïncident pas (sinon cela aurait été trop simple…). Et aucun interprète-expert auprès de la Cour n’a encore été désigné.

Comme le rappelle Ralph Reiser, avocat new-yorkais spécialisé dans la défense des personnes handicapées "les policiers et les procureurs sont tenus de faire appel à des interprètes impartiaux. Dans cette histoire il y a un mélange des genres et un conflit d’intérêts évident et moralement répréhensible."
En effet comment imaginer que l’officier new-yorkais soit parfaitement neutre lorsqu’il pose sa casquette d’interprète sur celle de policier durant cette procédure ?
Notez d’ailleurs que le suspect sait s’en servir puisqu’il affirme ne pas avoir compris toutes les questions traduites en ASL arguant du fait que ce n’était pas un professionnel. Que cette affirmation soit vraie ou fausse (il a peut-être parfaitement compris les questions et fait exprès de répondre à coté de la plaque pour éviter d’avoir à avouer sa culpabilité) importe peu. Mais c’est la preuve évidente que de ne pas prendre un interprète certifié et respectant le code déontologique de sa profession (secret professionnel, neutralité, fidélité) entache forcément la procédure avec des suspicions de fraudes, de mensonges ou de malentendus. Et c’est toujours au détriment de la vérité.

Cette histoire du suspect sourd et du policier interprète pourrait nous faire sourire mais, comme souvent à la fin, c’est le sourd qui perd. En effet, la semaine dernière un juge du Bronx a refusé que la vidéo soit retirée de la procédure. Elle demeure donc comme pièce à conviction pour le procès à venir. Car de son coté, Thompson a refusé l’offre du procureur de plaider coupable pour homicide involontaire en échange de 4 à 12 ans derrière les barreaux. Il doit donc à présent se défendre et il encourt une peine de prison allant de 25 ans à la perpétuité pour meurtre au second degré.

Si vous connaissez l’anglais et que vous pratiquez l’ASL, cliquez sur l’image ci-dessous. Vous verrez la vidéo de l’interrogatoire et pourrez peut-être vous forger votre intime conviction. Manipulé ou manipulateur ? Coupable ou innocent ?

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo

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In vino veritas

Je publie ci-dessous un communiqué rédigé par une association bordelaise, auquel je souscris à 100% même si je n’ai pas participé à sa rédaction.
Je vous donne quelques explications complémentaires après ce texte.

Des précisions :

À l’occasion de l’évènement "Bordeaux fête le vin", le Musée du Vin et du Négoce a décidé d’organiser une dégustation pour les sourds et malentendants. Avec cette action fort louable, le Musée du Vin et du Négoce "souhaitait partager son expérience et transmettre son savoir avec la communauté des personnes sourdes".
Là où le bât blesse c’est que cette animation a été co-organisée par Patrice Carillo qui se présente comme spécialiste de la langue des signes française, interprète et formateur depuis plus de 20 ans. Il est aussi le fondateur du Centre d’Apprentissage à la LSF et c’est via cette Société qu’il organise des événements lui permettant de "s’auto-employer" comme interprète ce qui génère des conflits d’intérêt évidents.

Certes son niveau en langue des signes est bon (même s’il tombe parfois dans le français signé) mais, vous l’aurez compris, il n’a aucun des diplômes requis pour exercer cette profession et surtout il ne connaît pas le sens du mot déontologie. Ainsi pour l’avoir vu traduire une interview de Sophie Vouzelaud par un journaliste de France 2 il y a quelques années je me souviens qu’il se permettait parfois de reformuler les questions, il répondait à sa place, faisait des apartés avec le journaliste…
Tout ce qu’on vous apprend à ne pas faire en cours de déontologie en Master 2 d’interprétation français/langue des signes françaises, mais cela il l’ignore.

Un extrait de cette dégustation organisée ET animée ET "interprétée" ET facturée par Patrice Carillo :

Jeu des 7 erreurs

Pour ces élections législatives, de nombreux candidats ont décidé de réaliser de courtes vidéos afin de se présenter, d’expliquer en détail leur programme…
Et certains d’entre eux, "pour que nos amis sourds et malentendants en situation de handicap" (selon la terminologie habituelle) puissent accéder au contenu, ont eu l’idée de les faire traduire en langue des signes française, espérant ainsi recueillir des voix supplémentaires.

C’est le cas de Christiane Brunet, candidate divers droite pour la 4ème circonscription de Savoie qui nous a offert un clip étonnant où l’on voit un jeune homme essayant maladroitement d’endosser le rôle d’interprète en langue des signes et massacrant allègrement le discours de la candidate.
Aussi, je vous propose non pas de se moquer de sa prestation (quoique je dois admettre avoir beaucoup ri en la voyant la première fois) mais de jouer au jeu des 7 erreurs.

* Dans cette vidéo, sauras-tu trouver les 7 erreurs qui te permettront d’affirmer que cette personne n’est pas un interprète en langue des signes ?
Si tu es entendant et que tu éprouves quelques difficultés à toutes les repérer, voici mon conseil : coupe le son.


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Erreur 1 : Charabia


Même en faisant des pauses, des retours en arrière, des gros plans… le constat est sans appel : ce garçon est incompréhensible. Il connaît 3 signes (montrer, je, idée) un peu de dactylologie et il tente péniblement (surtout pour nous) de traduire en lsf le discours de la candidate.
S’il le faisait avec des moufles et une cagoule, le résultat serait identique : on ne comprend rien.
Je vous traduis les signes que j’ai aperçus (devinés) durant la première séquence : "maintenant je suis conseiller rare pas possible papier d’Albigny (avec le Y qu’il signe à la limite du cadre) je montre 4ème pourtour Savoie".
Bien sur il n’a ni le temps, ni les moyens de tout traduire donc il sélectionne et on dit adieu à la fidélité.
Bonus "éclat de rire" : à 1:30 il traduit "dynamique" en faisant le gorille.

Erreur 2 : Le pull marin

On peut comprendre que ce jeune homme voue une passion à Jean-Paul Gautier ou qu’il adore son nouveau pull acheté chez Saint-James et qu’il a souhaité nous le montrer mais il faut le prévenir qu’hélas par respect pour les sourds, les interprètes en langue des signes évitent de porter des vêtements colorés avec des motifs criards ou des rayures. En effet les couleurs contrastées, les rayures fatiguent les yeux des spectateurs et peuvent gêner à la bonne compréhension du discours.
C’est pourquoi nous sommes habituellement vêtus de couleurs sombres et unies (j’ai dans mon placard une dizaine de chemises ou tee-shirts à manches longues noirs, bleu marine, gris foncés, bordeaux, vert bouteille…) et on garde ses chemises hawaïennes, ses tuniques aux imprimés flashy et ses pulls marins moulants pour les virées nocturnes.

Erreur 3 : Où est-il passé ?

Et tandis que Madame Brunet énumère patiemment les noms des cantons et autres charmants villages savoyards de sa circonscription, hop ! il disparait de l’écran ! J’ai beau le chercher dans ce paysage bucolique, soulever chaque motte de terre, impossible de le trouver. Peut-être est-ce un jeune homme taquin qui veut simplement jouer à cache-cache avec nous ? Ou bien a-t-il eu peur de devoir dactylologier la longue liste de noms propres ?
Quoi qu’il en soit, pour la personne sourde, il ne se passe plus rien elle doit se contenter d’admirer les pâturages alpestres sans savoir qu’en réalité le discours continue.

Erreur 4 : Qui parle ?

Il avait disparu (on s’inquiétait) et le voilà qui revient faisant des signes en plein écran.
Mais comme on ne voit pas Christiane Brunet on ne sait pas si c’est elle qui parle (pour les lecteurs distraits, je rappelle que les sourds n’entendent pas les voix) ou un autre intervenant, son mari, un voisin, un futur électeur. A moins que le jeune homme ait décidé de déclarer sa flamme à la candidate et il nous propose donc un petit commentaire personnel.

Erreur 5 : L’interprète furet

En visionnant cette vidéo je pensais à la chanson du furet "il est passé par ici, il repassera par là".
Il est là, il n’est plus là, il est en haut à droite puis en bas à gauche puis à droite, il remonte à gauche, bref on ne sait jamais où il va surgir, il est épuisant à suivre.
Alors qu’il est si simple pour le réalisateur de nous laisser dans notre petit et confortable coin en bas à droite et de ne plus s’occuper de nous !

Erreur 6 :  Après l’effort, le réconfort

"Ouf ! C’est difficile de traduire !" semble-t-il nous dire.
Sans doute ravi par sa prestation, mais un peu fatigué il s’accorde une pause. C’est l’instant "repos du guerrier" et relax, il met la main sur sa hanche et sourit fièrement (c’est ici que je devrais sortir mon laïus sur la nécessaire neutralité de l’interprète mais à quoi bon… ).
La prochaine fois il faudra lui prévoir une assistante qui viendra le féliciter et lui éponger le front.

Erreur 7 : Vivement les vacances

Cela fait déjà 2mn30 qu’il agite ses mains vainement. Mais jouer à faire l’interprète en langue des signes c’est exténuant il faut sans cesse remuer des bras, écouter et essayer de comprendre ce que raconte la candidate…
Heureusement c’est un garçon courageux et tenace alors, il remonte ses manches (ça lui donne un air cool en plus) et il se motive pour continuer !
Dommage que la vidéo ne dure pas 5mn il aurait fini en tee-shirt voire torse nu.

Peut-être à cet instant a-t-il enfin compris qu’être interprète français/LSF n’est pas un loisir, un passe-temps qu’on peut faire sans aucune compétence ou connaissance approfondie de la langue des signes mais un vrai métier qui demande de longues années d’études, d’apprentissages et que, promis-juré, on ne l’y reprendrait plus !!!

Trouverez-vous une 8ème erreur ?

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PS : alertée par l’une de mes collègues, Christiane Brunet a retiré la vidéo incriminée de son site mais pas de sa page Dailymotion.

Voici un extrait de son courrier d’excuses : "ce clip avait seulement pour but d’aller dans le sens d’une meilleure communication auprès des personnes malentendantes et n’avait aucune vocation à offenser qui que ce soit. Je vous prie donc de m’excuser pour le non professionnalisme de la traduction. Il se trouve que dans ma famille j’ai un beau frère et une belle soeur qui sont sourds, résidant à Poitiers. Leur fils  a bien voulu participer à mes côtés à l’élaboration de ce clip et a mis beaucoup de bonne volonté pour réaliser cette traduction, vous me voyez désolée du résultat."

On peut saluer ses excuses rapides et regretter d’entendre les arguments habituels (qui avaient déjà été utilisés par Marianne Dubois massacrant le discours de Roselyne Bachelot et par tant d’autres) : pas rendu compte, bonne volonté, mieux que rien…

D’un monde à l’autre, le métier d’interprète en langue des signes (2)

Suite de notre découverte du reportage sur le métier d’interprète en langue des signes, diffusé le 21 janvier 2012, sur la Télévision Suisse Romane (TSR 1) via son émission Signes.

Après "La conquête de l’autonomie" voici le deuxième extrait.

2- L’interprète dans la vie des sourds (5’08) :

Les interprètes professionnels respectent des règles déontologiques strictes. Ils sont au service de leurs clients et sont tenus au secret professionnel. Par leur présence dans diverses occasions de la vie professionnelle et privée, ils permettent enfin aux personnes sourdes de devenir autonomes, d’accéder à l’information.
Aujourd’hui, ils peuvent franchir les portes des écoles et des universités pour s’intégrer dans la vie active. Néanmoins, pour certains sourds cela est parfois délicat : ils ont le sentiment que la présence d’un interprète est trop intrusive dans leur vie intime.

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo

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Si vous souhaitez voir la vidéo dans son intégralité (30’56), voici le lien :
http://bit.ly/dunmondealautre

D’un monde à l’autre, le métier d’interprète en langue des signes (1)

Récemment, la Télévision Suisse Romane (TSR 1) via son émission Signes, a proposé un reportage sur le métier des interprètes en langue des signes (pour info, la langue des signes suisse romane et la langue des signes française sont très proches, seuls quelques signes diffèrent).
Ce documentaire passionnant et très juste, consacré "aux passeurs des signes" nous offre l’occasion de se pencher sur les caractéristiques d’un métier encore mal connu, parfois stressant, souvent émotionnellement fatigant… aussi bien dans des situations d’interprétation de liaison (école, médecin, rendez-vous professionnels, cours de formation) que lors de conférences ou de grands congrès.

C’est pourquoi j’ai décidé, cette semaine, de vous proposer quelques extraits de cette émission.

1- La conquête de l’autonomie (7’33) :

Les langues des signes a refait surface en Europe au début des années 1980 après un siècle d’interdiction. Auparavant elles survivaient dans la clandestinité. Parallèlement à cette renaissance, un nouveau métier est alors apparu, celui d’interprète en langue des signes.
Avant les personnes sourdes dépendaient de leur famille et n’avaient aucune autonomie dans leur vie sociale. La présence des interprètes a profondément modifié leur existence et ils sont devenus des citoyens à part entière.

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo

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Si vous souhaitez voir la vidéo dans son intégralité (30’56), voici le lien :
http://bit.ly/dunmondealautre

Natalia Dmitruk, une histoire vraie

Note :
Mon billet précédent qui relatait l’histoire farfelue d’une interprète en langue des signes qui voyait des zombies radioactifs ayant été largement repris par des journalistes n’ayant pas vérifié l’information, je préfère signaler, dès le titre, que ce qui va suivre s’est réellement passé.

Sinon j’aurais pu choisir d’intituler cet article : "Déontologie versus désobéissance civique, un cas de conscience intéressant" (mais c’était un peu long comme accroche).

Si l’histoire de Leslie Grange était imaginaire, il est pourtant déjà arrivé que des interprètes en langue des signes soient licenciés pour s’être permis de glisser leur opinion personnelle durant leur travail à la télévision. Ce fut, par exemple, le cas en Ukraine en 2004 durant la "Révolution Orange".

A cette époque Natalia Dmitruk est interprète en langue des signes ukrainienne pour une chaîne de télévision d’Etat.
Fervente partisan du candidat de l’opposition, elle décida un matin de nouer un ruban orange à son poignet, signe de soutien à la révolution qui débutait.
Ce même jour, lors du journal de midi qu’elle traduisait, était annoncé la victoire du candidat officiel Victor Ianoukovitch sur celui de l’opposition Victor Iouchtchenko.
Dans sa petite lucarne en bas à droite de l’écran, Natalia Dmitruk s’éloigne alors rapidement du discours officiel de la présentatrice aux ordres du gouvernement et commence à signer : "On vous ment. Les chiffres de la commission électorale sont faux. Victor Iouchtchenko est notre président. Soutenons-le". Puis elle reprend la traduction du reportage. Avant d’ajouter en conclusion du journal : "Je n’avais plus le cœur de vous mentir. Plus jamais, je ne le ferai. Je vous dis au revoir, mes chers téléspectateurs, peut-être ne nous reverrons-nous plus".
Plus tard elle expliquera à une journaliste de Libération que "laisser mes téléspectateurs dans l’ignorance aurait été les condamner à rester dans leur ghetto".

C’est ainsi que le mercredi 24 novembre 2004, Natalia Dmitruk, est passée subitement d’obscure traductrice en langue des signes de la chaîne d’Etat ukrainienne UT-1 à héroïne de la "Révolution Orange".
Quelques minutes après sa prestation, un téléspectateur furieux appella la chaîne pour protester. La rédaction, qui ne s’était rendu compte de rien, lui demanda de raconter précisément ce qu’elle avait "traduit".
Très vite, la nouvelle se répandit jusqu’à la place de l’Indépendance, au centre de Kiev, où les manifestants affluaient depuis le second tour de la présidentielle. Dénonçant les fraudes du pouvoir, ils avaient installé des tentes orange où ils avaient décidés à camper jusqu’à la reconnaissance de la victoire de Iouchtchenko. Le soir même, la chaîne 5, la seule d’opposition retransmise sur grand écran place de l’Indépendance, diffusa les images de la "traduction" de Natalia.

Surtout, par son acte de rébellion, elle a incité les 250 journalistes de la rédaction à réclamer eux aussi le droit de dire la vérité et à exiger dans tous les médias une couverture plus équilibrée de la situation politique ce qui permit lors de l’élection présidentielle suivante à Iouchtchenko d’être déclaré vainqueur.

Pour son action courageuse, Dmytruk a reçu le prix John Aubuchon pour la liberté de la presse. Durant la cérémonie, elle expliqua : "après chaque émission où je traduisais en langue des signes je me sentais comme salie par ces informations mensongères, je voulais me laver les mains. Alors, sans le dire à personne, j’ai été chercher au fond de moi-même la force pour oser faire ce que me dictait ma conscience".

Peu après, le président de la chaîne de télévision a supprimé le service des interprètes en langue des signes forçant Natalia Dmitruk à démissionner pour rejoindre une chaîne concurrente, Canal 1+1.

Bien sûr on pourrait discuter des heures sur ce "cas d’école" qui enfreint délibérément le code déontologique auquel est soumis tout interprète en particulier le devoir de fidélité et de neutralité.
Certains diront : oui l’interprète a eu raison elle agissait "pour la bonne cause".
D’autres répondront : de quel droit un interprète décide qu’une cause est juste ou pas ?

Je dirais simplement que la situation était exceptionnelle et qu’on ne combat pas une dictature en respectant les règles.
Il faut donc, à mon avis, rendre hommage à la détermination et au courage de cette femme.

Une interprète en langue des signes victime de zombies

Une célèbre interprète en langue des signes anglaise, Leslie Grange (32 ans) a été récemment licenciée après avoir travaillé durant sept années sur une des chaînes de télévision de la BBC rapporte le site internet anglais The Poke.
En effet, de nombreux sourds l’ont accusée de brouiller les informations, d’inventer des faits imaginaires, bref de traduire n’importe comment sans aucune fidélité au discours original.

A la suite de son renvoi, Leslie Grange a cherché à expliquer son comportement inapproprié par "des difficultés personnelles et une lassitude  professionnelle qui s’est instaurée au fil des ans".  Alors au cours des six mois, elle s’est amusée à donner aux téléspectateurs sourds une version très différente de l’originale, à déformer la réalité grâce à sa folle imagination

Un responsable de la BBC raconte : "des courriers suspicieux écrits par des spectateurs sourds déconcertés ont commencé à nous arriver peu après le tremblement de terre au Japon. Ainsi des mails nous signalaient que des journalistes de la BBC  auraient affirmé (en réalité c’était l’interprète qui traduisait n’importe quoi) que des zombies radioactifs avaient été aperçus près de la centrale nucléaire de Fukushima.
Au début, nous n’y avons pas prêté attention, nous pensions qu’il s’agissait d’un vaste canulars destiné à nous déstabiliser.
Puis nous avons reçu de nouveaux mails d’autres personnes sourdes qui  s’inquiétaient de savoir si Rebekah Brooks (une célèbre journaliste anglaise) était réellement soupçonnée d’avoir violé un singe.
Ensuite on nous demandait si la BBC avait vraiment annoncé que le Premier ministre avait promis aux adolescents que désormais ils n’auraient plus rien à payer, que pour eux tout serait gratuit.
C’est alors que nous avons compris qu’il y avait un problème avec le travail de Leslie Grange."

"Je tiens à m’excuser auprès de tous les membres de la communauté sourde" a déclaré aux journalistes l’interprète -fautive- en langue des signes. Pourtant, a-t-elle perfidement ajouté "quand j’ai traduit (pour rire) que David Cameron disait à Barack Obama votre profil d’homme d’Etat laisse mon zizi tout mou, je pense que je n’étais pas si loin de la vérité".

Cette anecdote très "british humour" (qui est, à mon avis, plus une histoire drôle qu’une histoire vraie…), tout comme l’était celle de l’interprète de la Mafia new-yorkaise est cependant un bon exemple de "la tentation pour l’interprète d’utiliser sa position toute-puissante pour manipuler une situation à sa guise" ainsi que l’écrit Céline Graciet, interprète français/anglais sur son blog, Nakedtranslations (et qui a révélé cet article via sa page Twitter).
Elle poursuit : "il peut être très difficile de rester dans son rôle de plate-forme de conversion neutre et de proscrire toute intervention personnelle.
Pendant les projets sur lesquels je travaille depuis un certain temps, et que je connais comme le fond de ma poche, je suis parfois tentée de donner les réponses aux questions posées, au lieu de relayer d’abord la question, puis la réponse, afin de gagner du temps et de travailler plus efficacement.
J’ai d’ailleurs constaté que je n’étais pas la seule à avoir du mal à maîtriser mes instincts pendant un atelier d’une journée, où j’étais chargée avec une autre interprète d’aider de petits groupes de Français et d’Anglais à planifier leur travail pour la session de l’après-midi. À un moment, j’ai été horrifiée d’entendre ma collègue participer à l’organisation du travail, donner son avis sur le partage des tâches entre les participants et sur les personnes les mieux placées pour faire telle et telle chose.
C’était bien entendu inapproprié, mais il peut être très difficile de ne pas s’immiscer dans la conversation quand les progrès sont lents et qu’on pense avoir une solution à proposer"
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Une belle illustration des deux articles du Code déontologique de l’Afils que je vous ai précédemment présentés, la fidélité et la neutralité et qui montre que quelles que soient les langues de travail, les problématiques restent les mêmes.

Le parrain new-yorkais

Méfiez-vous des interprètes en langue des signes qui travaillent pour la Mafia, ils ne sont pas toujours fidèles dans leur traduction.
En voici un exemple que m’a raconté un ami policier :

Luigi Costello, un des parrains de la Mafia new-yorkaise, s’est fait voler un million de dollars par un de ses capos, Tony dit le sourd. Il devait récupérer la mallette remplie de billets après d’une livraison de drogue mais depuis 2 jours il a disparu avec l’argent.
Fou de rage, Luigi lance tous ses hommes à sa recherche. Une semaine plus s’écoule et finalement Tony se fait coincer dans sa planque près du pont de Brooklyn. On le conduit alors sans ménagement dans le bureau du Parrain. Celui dernier hurle, s’agite, le frappe mais rien n’y fait, Tony ne comprend rien.
Alors  Costello ordonne : "Faites venir Mario l’interprète en langue des signes".

Quelques heures après, Mario arrive et Costello tout mielleux demande :
- "Tony, regarde j’ai fait venir exprès un interprète donc maintenant tu comprends tout ce que je dis, tu n’as plus d’excuses. S’il te plait dis-moi où est l’argent et je passerai l’éponge, c’est promis".
L’autre fait non de la tête.

- "Tony, ne me mets pas en colère. Dis-moi où tu as mis l’argent!"
L’autre, le visage fermé, fait de nouveau non.

- "Tony ! hurle Costello, si tu ne me dis pas tout de suite où est le fric, je te fais découper à la tronçonneuse et je coule les morceaux dans le béton ! Et, Mario tu lui traduis mot pour mot ce que je viens de dire sinon tu le rejoins dans le béton ! Capito ?"

Et Mario fidèlement interprète en langue des signes italiano-américaine chacune des paroles de son boss.

Alors Tony qui sait bien que le Parrain ne plaisante pas commence à paniquer et répond en signant à toute vitesse : "j’ai pas touché au million de dollars, il est toujours dans la mallette et je l’ai planquée à la consigne de la gare de Grand Central casier 289. La clé est dans ma chambre, sur la moulure au-dessus de la porte".

- "Mario tu traduis ! Il a dit quoi avec ses mains ? s’impatiente le parrain.
– Il dit que vous n’avez rien dans le pantalon et que vous n’oserez jamais le faire exécuter !" .

Au commencement était le verbe…

Tout comme Jésus-Christ qui nous mettait en garde contre les charlatans et autres faux prophètes, "gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtement de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs" Matthieu 7:15, il faut se méfier des "faux interprètes" en langues des signes française.
Ce n’est pas parce qu’une personne est placée dans le coin d’un écran de télévision qu’il faut en déduire que c’est un interprète en LSF.
En ce domaine il n’y a pas de miracle, être interprète c’est un métier qui s’apprend et devoir le répéter sans cesse relève du chemin de croix pour nous autres professionnels.

La preuve ci-dessous.

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Pour cette jeune fille transfigurée en haut à gauche manifestement les voies de l’interprétation en langue des signes française sont impénétrables. D’ailleurs elle ne s’exprime pas en LSF mais dans un français signé de très mauvaise qualité.

Cela n’est guère charitable mais, si je coupe le son et que je traduis les 30 premières secondes cela donne : "Content vous voir mon rendez-vous dimanche L octobre dans l’église P O C C là ensemble toi je réponds mets en garde évolution, mets en garde évolution mot église cherche question réponse …". Bref, c’est apocalyptique.

Je m’arrête et même si on m’a appris qu’avant de voir "la paille qui est dans l’oeil de ton frère, n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton oeil ?" Matthieu 7:3  comment ne pas s’offusquer d’un tel résultat. Il aurait mieux valu relire et méditer l’épître de Paul aux Corinthiens : "s’il n’y a point d’interprète, qu’on se taise dans l’Église, et qu’on parle à soi-même et à Dieu" 1 Cor 15:28.

Surtout, et plus sérieusement, pourquoi se permet-on publiquement de malmener ainsi cette langue (des signes) ? N’est-ce pas là humilier une communauté, une culture ? Accepterions-nous que notre propre langue soit interpréter avec tant de fautes dans un jargon aussi incompréhensible ? Peux-t-on imaginer voir à la télévision une traduction d’un si piètre niveau vers l’anglais, l’espagnol ou le chinois ?
On peut en douter et, contrairement à Ponce Pilate, il ne faut pas s’en laver les mains (Matthieu 27:24), mais affirmer que ce n’est pas mieux que rien mais que c’est pire que tout.
Il faut en outre cesser de croire que l’interprète en langue des signes est une "âme charitable" qui prête son concours à une situation où les intervenants se comprennent mal. Son rôle, son métier est de permettre les échanges de pensées, en transmettant fidèlement dans une langue un message prononcé dans une autre.

Ou bien, choisissons la solution radicale mise en œuvre par le Christ : "On lui amena un sourd, qui avait de la difficulté à parler, et on le pria de lui imposer les mains. Il le prit à part loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et lui toucha la langue avec sa propre salive; puis, levant les yeux au ciel, il soupira, et dit: Ephphatha, c’est-à-dire, ouvre-toi. Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia, et il parla très bien". Marc 7:32-35.

De la difficulté d’interpréter en milieu judiciaire

Dans un joli portrait brossé par Libération, Anne-Sarah Kerduto, auteure du beau livre "Est-ce qu’on entend la mer à Paris" et responsable de la permanence juridique pour les sourds à la Mairie du IXème arrondissement de Paris, rappelle que pour les sourds l’accès à la justice reste difficile, faute notamment d’une utilisation appropriée des interprètes en langue des signes française.

Pourtant, depuis janvier 2005, grâce à un lobbying auquel elle a largement participé, un texte de loi impose au civil ce que la loi de 2000 sur la présomption d’innocence exigeait déjà au pénal : la présence d’un interprète en langue des signes au tribunal. "Il faut arriver à faire appliquer la loi. Et mettre fin au marché noir de l’interprétariat. Il y a des gens qui jouent les interfaces sans vraie qualification en langue des signes" déclare-t-elle.

En effet, la situation de l’interprétation (que ce soit en langue des signes ou en langue orale) en milieu judiciaire demeure très problématique.
Ainsi, la Cour procède quelquefois aux nominations pour suppléer à un besoin urgent, sans contrôler réellement les compétences des personnes désignées. C’est particulièrement vrai dans le domaine de l’interprétation en langue des signes où n’importe qui peut s’auto-proclamer interprète. On l’a récemment vu avec la députée Marianne Dubois. Quand il s’agit de traduire un discours de Roselyne Bachelot, on peut s’en amuser et le critiquer, en revanche pour un procès ou la liberté et la culpabilité d’un individu est en jeu, une interprétation fidèle et de qualité est une exigence.

Il est par exemple dommage qu’on ne vérifie pas la qualité des diplômes ou que les expériences professionnelles ne soient pas validées avant la nomination de telle ou telle personne. Les interprètes en langue des signes étant peu nombreux, souvent le juge soulagé d’avoir "sous la main" un individu qui croit savoir signer le désignera illico pour traduire l’audience.
C’est ainsi qu’on voit de soi-disant interprètes parvenant difficilement à aligner trois signes, d’autres pour moins se fatiguer attendant la fin des plaidoiries pour en faire un résumé en langue des signes, d’autres encore épuisés après une matinée à traduire s’octroyant des pauses tandis que les débats continuent et donc laissant la personne sourde seule, sans parler de ceux qui interviennent durant les interrogatoires pour "aider" la personne sourde à répondre…
Bref des intervenants qui n’ont ni le niveau technique ni la connaissance du Code déontologique des interprètes en langue des signes qui leur assureraient une bonne pratique de ce métier.

L’établissement d’une liste d’experts est certes un atout pour la justice en France, mais il faudrait que cette liste soit composée de véritables experts sans quoi elle n’a pas de sens. Un effort a été fait par le Ministère de la justice avec la Loi n°2004-130 du 11 février 2004, titre VII réformant statut des experts judiciaires. Il doit être poursuivi.

Autre difficulté pour les interprètes, qui sont nommés "experts près les cours d’appel", ils sont désignés sans la moindre directive concernant leur fonction, l’organisation et l’aménagement de leur travail. Ils doivent même batailler sans fin pour parvenir à se faire payer une fois la prestation effectuée.
Chacun doit se débrouiller et il faut bien souvent improviser, les différents intervenants (avocats, magistrats…) n’ayant, bien sur, qu’une faible voire inexistante connaissance des contraintes liées à notre profession.
Par ailleurs, suivant la configuration des salles d’audience, on se trouve souvent dans une ambiance chaotique avec des mouvements perpétuels d’avocats, d’huissiers, de policiers… Parfois nous sommes placés loin du prévenu ou à l’inverse à distance du magistrat  du siège ou du ministère public, rendant la compréhension des propos difficile voire impossible.

Un exemple : les magistrats n’ayant pas l’habitude de travailler avec un interprète n’appréhendent pas la difficulté de son intervention. Ils donnent ainsi lecture de longs passages saturés d’articles du code sans laisser nous laisser le temps matériel de saisir les informations et de les transmettre à la personne interrogées. Les articles de loi sont souvent rédigés de façon alambiquée mais quand en plus ils sont lus à la vitesse de 250 mots à la minute les traduire intégralement et fidèlement devient mission impossible.

Du coté des experts interprètes/traducteurs il y a aussi des manques. Si certains ont pu suivre des formations ou acquérir sur le tas des connaissances sur les procédures juridiques bien peu ont l’expérience du terrain et une connaissance suffisante des mécanismes judiciaires qui leur permettraient de mieux appréhender et donc traduire le déroulement des audiences.
Il faut néanmoins noter l’effort louable de la faculté de Lille 3 qui propose tous les deux ans une formation d’une semaine intitulée : Traduire et Interpréter en Justice.
Ces formations sont des solutions intéressantes car, comme le souligne Rodger Giannico, Président de la Compagnie des experts traducteurs-interprètes judiciaires (CETIJ), "la Cour est dans l’impossibilité d’assurer la formation des interprètes dans un contexte réel ou simulé . Je crois que c’est le rôle des Associations, telles que l’Afils, d’intervenir auprès des acteurs pour donner des consignes qui s’imposent".

Cela signifie également d’essayer de travailler en partenariat avec l’École Nationale de la Magistrature qui devrait inclure dans le cursus des futurs magistrats, un module "travailler avec les interprètes".

Néanmoins, cet article dans le quotidien Libération doit nous rendre optimiste. C’est la preuve qu’une prise de conscience émerge et que des dispositifs pour rendre une justice accessible à tous les citoyens se mettent en place.

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