L’imposteur-interprète, un mal pour un bien ?

BbPk7XhCcAEFm-s.png-largeInutile de revenir sur les faits, les images ont parcouru le tour du monde. Lors de la cérémonie organisée mardi en mémoire de Nelson Mandela, un homme s’est fait passer pour un interprète en langue des signes lors des discours officiels des chefs d’État. La communauté des sourds et malentendants s’est rapidement insurgée contre les signes incohérents effectués par l’imposteur, et le gouvernement sud-africain a présenté des excuses formelles vendredi.

Cependant, à cause de ce scandale, le monde a enfin pris conscience de la nécessaire présence d’interprètes en langue des signes diplômés et professionnels  pour permettre aux populations sourdes un accès à l’information condition nécessaire pour une bonne intégration dans le pays où ils vivent, que ce soit en Afrique du Sud, en Russie, en France, en Argentine, en Australie…

À cause de ce scandale, le monde a enfin réalisé qu’on ne pouvait pas s’improviser interprète en langue des signes, que c’était un vrai métier qui demandait des compétences particulières et des années d’apprentissage.

À cause de ce scandale, le monde s’est enfin souvenu de la Convention des Nations-Unies relative aux droits des personnes handicapées qui stipule dans son article 22 intitulé : "Liberté d’expression et d’opinion et accès à l’information" : 

"Les États prennent toutes mesures appropriées pour que les personnes handicapées puissent exercer le droit à la liberté d’expression et d’opinion, y compris la liberté de demander, recevoir et communiquer des informations et des idées, sur la base de l’égalité avec les autres et en recourant à tous moyens de communication de leur choix au sens de l’article 2 de la présente Convention. À cette fin, les États :

  • Communiquent les informations destinées au grand public aux personnes handicapées, sans tarder et sans frais supplémentaires pour celles-ci, sous des formes accessibles et au moyen de technologies adaptées aux différents types de handicap ;
  • Encouragent les médias, y compris ceux qui communiquent leurs informations par l’internet, à rendre leurs services accessibles aux personnes handicapées
  • Reconnaissent et favorisent l’utilisation des langues des signes."

Bien sur, en tant qu’interprète en langue des signes française je ne peux que dénoncer la mascarade à laquelle nous avons assisté lors de l’hommage à Nelson Mandela. 

Mais je n’oublie pas non plus qu’en France, il y a deux ans, une députée connaissant 3 signes en LSF avait tenté de "traduire" un discours de Roselyne Bachelot sous le regard  bienveillant des spectateurs, tandis qu’une autre candidate à la députation avait fait appel à un ami de la famille pour traduire son clip de campagne.

Je n’oublie pas, qu’en France, on n’exige pas la possession d’un diplôme reconnu par l’Afils (Association Française des Interprètes Traducteurs en Langue des Signes) pour pouvoir se prévaloir du titre d’interprète F/LSF d’où les dérives, les escroqueries, les abus de confiance et autres tromperies.

Je n’oublie pas, qu’en France, les interventions du Président de la République ne sont que très rarement traduites en LSF et généralement en différée de 24h.

Je n’oublie pas, qu’en France, faute de moyens et de volonté des pouvoirs publics, des personnes sourdes assistent à leur propre procès, qu’elles soient témoins, victimes ou accusées sans pouvoir comprendre les débats, les interprètes étant souvent remplacés par des interfaces (moins chers et moins rigoureux) n’ayant pas les compétences nécessaires pour traduire les échanges.

Je n’oublie pas, qu’en France, le seul journal télévisé traduit en LSF sur une chaîne publique dure 10mn et est diffusé à 6h30 du matin puis à 8h50.

Je n’oublie pas, qu’en France, l’actuelle campagne électorale pour les élections municipales n’est que peu ou pas accessible aux citoyens sourds, les meetings n’étant qu’exceptionnellement interprétés en langue des signes, tout comme les conseils municipaux (hormis quelques villes comme Toulouse, Lille, Joinville-le-Pont).

Je n’oublie pas, qu’en France, l’Education Nationale demande à des AVS, n’ayant eu que quelques semaines d’initiation à langue des signes de traduire le cours du professeur pour des élèves sourds.

Je n’oublie pas, qu’en France, dans certaines grandes entreprises, les salariés sourds n’ont droit qu’une fois par an à un interprète en langue des signes – pour leur entretien annuel – mais jamais pour les réunions d’équipe, les moments conviviaux, les séminaires…

Je pourrais hélas poursuivre cette litanie qui nous rappelle que notre pays ne devrait pas regarder avec condescendance et amusement cet imposteur gesticulant en pensant qu’ici tout va bien, que nous sommes une société égalitaire et accessible pour les personnes sourdes ou malentendantes (sous-entendu contrairement à l’Afrique).

Espérons néanmoins que cet événement inédit permettra une prise de conscience pour qu’enfin les langues des signes soient reconnues à leur juste valeur et que des interprètes correctement formés et diplômés soient présents et en nombre suffisant là où c’est nécessaire pour garantir à chaque personne sourde d’être éduquée dans la langue de son choix et d’être considérée comme citoyen à part entière grâce à une complète accessibilité à la vie de la cité.

C’est aussi à nous, interprètes en langue des signes, de profiter de cette mise en lumière à cause de ce scandale pour faire avancer nos revendications légitimes.

Nelson Mandela aurait-il fait aux interprètes en langue des signes un dernier cadeau posthume ?
C’est possible…
A présent quand je me présente pour aller travailler j’ai droit à un commentaire sur l’importance d’avoir des interprètes qui ne sont pas des "imposteurs" et une collègue a raconté qu’après avoir traduit un discours dans une entreprise, le PDG l’a remerciée de lui permettre d’avoir une communication riche et complète avec tous ses salariés en ajoutant "je vous le promets, elle, c’est une vraie interprète" tandis que la salle applaudissait.

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6 réponses à “L’imposteur-interprète, un mal pour un bien ?

  1. Je suis entièrement d’accord avec l’article,je travaille depuis des années dans une association de parents d’enfants sourds,je déplore la mauvaise qualité de LSF ou LPC que recoivent les enfants souvent en intégration individuelle des AVS,je recois beaucoup de jeunes femmes souhaitant devenir des AVS qui ont juste 30 ou 60 heures de cours de LSF,cela ne suffit pas!…Je suis en train de réfléchir pour créer un programme plus long pour que ces futurs AVS ou AVS puissent avoir une bonne base de la LSF et qu’ils puissent revenir une fois par an pour une remise à niveau.En tant que personne sourde,bilingue,il m’est douleureux de savoir que la mauvaise traduction soit encore monnaie courante en France.Il faut 3 diplômes,Interprètes ,Interface, AVS spécialisé dans la surdité avec une évaluation par une personne sourde.La bataille n’est pas finie.

  2. J’ajoute que ce qui s’est passé en Afrique du Sud lors de l’enterrement de l’ancien président de la république Nelson Mandela est anormal,il y a plusieurs problèmes qui se posent,notamment au niveau de la sécurité,de la vérification du professionnalisme de la personne qui n’était pas faite…il faudrait établir une liste d’interprètes,une liste d’interfaces,une liste d’AVS spécialisé dans la surdité comme on le fait pour les médecins.Cet homme a fait un exercice illégal d’interprète,c’est logique que la police le recherche.

  3. "Je n’oublie pas, qu’en France, faute de moyens et de volonté des pouvoirs publics, des personnes sourdes assistent à leur propre procès, qu’elles soient témoins, victimes ou accusées sans pouvoir comprendre les débats, les interprètes étant souvent remplacés par des interfaces (moins chers et moins rigoureux) n’ayant pas les compétences nécessaires pour traduire les échanges".

    C’est faux. La justice applique des tarifs suivant décret, le dernier en date : 2009. La justice n’applique pas un tarif selon que l’on soit diplômé ou non dans le corps de métier "interprète".
    Il ne s’agit ni de "moins cher" ce qui n’est pas prouvé dans d’autres domaines, ni de rigueur mais d’incompétence en matière de techniques d’interprétation, de connaissances extra linguistiques, notamment du droit et des procédures. Sans compter le reste, la connaissance des codes de l’institution.

    Cet homme n’a pas "fait un exercice illégal d’interprète" . Il ne sera jamais arrêté pour cela. On ne "fait pas l’interprète", on fait les courses, le clown, etc.

    Le jour où une association d’interprète "validera" un corps de métier, nous serons revenus à un temps typique d’un fonctionnement bananier. En son temps, Danièle Gillot avait dénoncé le cooptage tel que pratiqué par l’association des ILS.

    A l’inverse, créer un syndicat (a-politique), un ordre, protéger le titre) est une garantie pour la profession.

  4. Ping : L'imposteur-interprète, un mal pour un b...

  5. Exacte au niveau de la réaction de certaines personnes, qui découvraient ou nous "redécouvraient" (parce que ça fait quand même un petit moment qu’ils nous voient chaque semaine).

    Le jeudi suivant le scandale du "fake interprète", j’étais en pleine interprétation dans un syndicat, quand le président de réunion me choppa le bras en pleins milieu de la session : "Et elle alors j’espère que c’est une vraie pas comme l’autre zozo pour le machin de Mandela !!!". L’usager sourd mort de rire (et moi donc)…c’était bien la 1ére fois qu’on mentionnait la présence de l’interprète ;D

  6. Ping : Devenir interprète F/LSF ? Un Master 2 sinon rien | des signes et des mots

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