Malaise au sein de la profession

C’est l’automne, la nature se pare de ses couleurs ocre, marrons, orange, les étudiants retournent à l’université. Parmi eux, on compte un nombre croissant de futurs interprètes français/langue des signes française. En effet, il existe à présent, en France, cinq formations universitaires (à Paris, Lille, Toulouse et récemment Rouen) qui délivrent le précieux diplôme Master 2 « Interprète F/LSF » reconnu par l’AFILS.
Spontanément on devrait se réjouir devant cette évolution positive. On se dit que l’offre va enfin combler la demande. On entend assez ici ou là que le nombre d’interprètes est insuffisant, qu’il faudrait plus de « vrais professionnels diplômés », donc d’étudiants…
On imagine facilement que l’avenir de ces derniers ou d’autres en reconversion professionnelle est assuré : depuis le vote de la loi du 11 Février 2005 pour l’égalité des droits et des chances la participation et la citoyenneté des personnes handicapées chaque administration, chaque entreprise bref, la société française dans son ensemble se doit d’être accessible à tous, quelque soit son handicap d’où la nécessité de former de plus en plus de personne vers ce métier.

Voici pour la théorie.

Malheureusement, depuis un an, la réalité sur le terrain est bien différente et en septembre 2011, la promotion arrivant sur le marché du travail (notamment en région parisienne) a dû déchanter : les services n’embauchent pas ou peu, seuls des postes de vacataires (c’est-à-dire pour une mission qui dure au plus un ou deux jours) sont proposés.

Comme l’écrit Laurent sur le blog de A.sourd, un service parisien d’interprètes en langue des signes française : « sans que personne ne voit rien venir, la profession a vu ses assurances ébranlées lorsque, à la rentrée 2011, les promesses d’embauche se sont transformées en des propositions bien moins alléchantes quand elles ne se sont pas simplement évanouies.

Un an après, tandis qu’une vingtaine d’interprètes arrivent en septembre sur le marché, la situation n’est pas réjouissante. Une rapide estimation donne une dizaine de postes équivalents temps plein disponibles à travers le pays alors même qu’une partie de la promotion précédente est toujours en recherche d’une certaine stabilité après avoir écumé deux, trois, voire quatre services tout au long de l’année écoulée.

Dans ce contexte, la réouverture d’une formation (laquelle a cependant été orchestrée avant ce malheureux virage) et l’apparition de formations préparatoires interrogent. Tout comme l’opacité qui règne au sein des formations d’interprètes qui s’apprêtent à accueillir des étudiants dont les chances de trouver du travail apparaissent aujourd’hui incertaines sans que l’information tende à être partagée. »

Cette inquiétude sur l’inadéquation entre l’absence de promesses d’embauches, la précarisation de cette profession et l’arrivée de promotions de jeunes interprètes toujours plus importante a d’ailleurs été dénoncée par Lætitia Benasouli, responsable régionale de l’antenne Afils-Ile de France, dans un long courrier (rédigé par ses soins et approuvé par nombre de ses collègues dont moi) publié dans le Journal de l’AFILS début 2012 et dont je vous livre un extrait (avec son accord) :

« Alors que les centres de formation d’interprètes français-LSF mettent chaque année davantage de professionnels sur le marché de l’interprétation, à la grande satisfaction des demandeurs de nos services d’interprétation, ces mêmes professionnels fraîchement diplômés ne se voient pourtant confier que peu de missions et leurs salaires sont dérisoires. Les nouveaux collègues exerçant en région parisienne nous confient aujourd’hui gagner en moyenne 1100€/mois, après un cursus universitaire en science du langage, sanctionné par un Master 2 (Bac+5).

Ces nouveaux professionnels doivent partager leur temps entre plusieurs services en espérant  compléter leur emploi du temps au coup par coup, sans aucune sécurité de l’emploi, ni même « sécurité de la mission » pourrait-on dire (rejetés sans préavis en cas d’annulation de mission, sans contrats ni garanties spécifiques). Ils se voient jouer des coudes, parmi une liste effrayante de vacataires, pour obtenir une mission payée au lance-pierre, à l’autre bout de la région.

Ces nouveaux professionnels sont parfois contraints d’accepter 3 vacations assez lourdes dans la journée, ce qui ne peut conduire qu’à une médiocre qualité de la prestation et à une usure accélérée de l’ILS (d’autant plus qu’il est encore peu expérimenté, a moins de recul sur les situations et se prend tous les dysfonctionnements de plein fouet sans savoir toujours bien réagir). Ce n’est pas pour rien que l’AFILS a émis des préconisations limitant de préférence le nombre de vacations à 2 dans la journée. Mais après 10 jours sans travail, le choix ne se pose plus et l’injonction du loyer et autres charges à payer prime sur le reste.

Ces nouveaux professionnels ne prennent même plus en compte dans leur évaluation de la mission la notion de distance, et n’hésitent plus à parcourir des kms en RER-bus-pied, monopolisant pour une seule vacation la journée entière, sans bénéficier pour autant de la rétribution correspondant à leur mobilisation.

Le secteur de l’interprétation en région parisienne commence à être sclérosé… et paradoxalement, toutes les demandes des usagers franciliens ne sont pour autant pas encore comblées. La faille n’est pas difficile à déceler, mais probablement complexe à expliquer ».

La situation est donc paradoxale !

D’un coté le nombre d’interprètes professionnels est insuffisant : dans tous les tribunaux les greffiers s’arrachent les cheveux pour trouver un professionnel diplômé disponible (idem dans les commissariats), les personnes sourdes doivent prévoir leurs rendez-vous personnels trois semaines à un mois à l’avance pour espérer pouvoir réserver un interprète, durant des formations il n’y a des interprètes que sur des demi-journées…
Régulièrement je reçois des appels me demandant si je suis disponible pour telle ou telle date alors que mon emploi du temps est déjà finalisé depuis deux semaines.

D’un autre coté, des interprètes arrivant sur le marché du travail avec un bac +5 galèrent pour trouver assez de vacations par mois afin de s’assurer un SMIC car les services n’osent pas embaucher en CDI (ou même en CDD) alors qu’il y a des demandes qu’ils ne peuvent satisfaire.
Pourquoi ?
Généralement ces services sont petits (moins de vingt salariés), ils n’ont pas toujours de visibilité sur leur avenir, rencontrent parfois des difficultés de trésorerie, leur activité est fluctuante, nulle durant les vacances, intenses certaines semaines, embaucher signifie multiplier les démarches administratives et ils n’ont pas le personnel pour cela… D’où leurs réticences a créer de nouveaux postes, ils préfèrent recruter des vacataires chaque semaine, quitte parfois à ne pas pouvoir assurer une prestation s’ils n’en trouvent pas de disponibles.

De plus la crise actuelle touche tous les secteurs économiques et le notre n’y échappe pas. Mais là n’est peut-être pas l’explication principale.

Comme le soulignait cet été Laure Boussard, interprète F/LSF professionnelle, dans une interview au Télégramme : « il n’y a pas assez d’interprètes en France. Ou, plus exactement, pas assez de postes de travail financés. On commence à avoir des interprètes formés, avec un master 2, mais paradoxalement, ils ne trouvent pas de travail. Alors qu’il y a des sourds et des entendants qui ont besoin d’interprètes. La vie a besoin d’interprètes ! »

Ce qui manque en France ce sont donc des postes de travail d’interprètes en lsf financés. Pour garantir une accessibilité pleine et entière aux personnes sourdes de la maternité au cimetière il faudrait créer (parallèlement aux services existants) des postes d’interprètes en langue des signes dans des administrations, services publics, écoles… On pourrait imaginer des équipes d’interprètes travaillant au sein de différents ministères (Justice, Santé, Affaires Sociales, Éducation Nationale…) et mis à disposition sur tout le territoire français. Elles existent déjà sur quelques sites comme dans des écoles autour de Toulouse, dans des hôpitaux accueillant des « Pôles Santé Surdité« etc.

Aujourd’hui c’est l’inverse : l’État donne de l’argent aux personnes sourdes pour qu’elles payent elles-mêmes les interprètes dont elles ont besoin. C’est pourquoi la création de ces postes financés signifierait, logiquement, de revoir tout le circuit de financement notamment en réformant (supprimant ?) la PCH (Prestation de Compensation du Handicap) dont l’utilisation n’est soumise à aucun contrôle d’où les nombreuses dérives.
Évidemment, à l’heure où l’État français se lance dans un vaste programme d’économies avec restrictions budgétaires, non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux… la proposition risque de surprendre (et elle n’est pas prêt de se réaliser).
Mais sans cette solution, on continuera de faire traduire des procès (quand ils sont traduits) par des interfaces incompétents, les élèves n’auront droit qu’à 200 heures maximum par an de cours interprétés en lsf (pour le reste de l’année ce sera un ou une charmant(e) AVS qui ne sait pas signer) et à l’hôpital le fils ou la fille entendante continuera d’accompagner sa maman en consultation de gynécologie pour lui traduire les propos du médecin.
Tandis qu’un nombre croissant d’interprètes, sous-employés, iront pointer à Pôle Emploi.

Pour mieux comprendre cette proposition (créer des postes financés d’interprètes en lsf) il suffit de se rendre au Danemark où la langue des signes est officiellement reconnue dans l’éducation des enfants sourds depuis 1991.
Durant leurs études supérieures, les étudiants sourds peuvent bénéficier d’interprètes mis à leur disposition par les universités. La présence d’interprètes est obligatoire lors d’enquêtes policières ou d’audiences devant les tribunaux. Ils sont également présents dans les municipalités, les hôpitaux, les centres de formations… dans tous les moments importants de la vie. Surtout ils sont « gratuits » pour toutes les activités liées à la santé, la formation professionnelle, la culture… Ils sont pris en charge par la communauté ou l’organisme délivrant la prestation.
Et logiquement le Danemark arrive en tête des pays européens pour le nombre d’interprètes par habitants : 500 interprètes pour 6 millions de Danois (dont 5000 sourds signeurs).

Je vous rappelle les chiffres pour la France : 300 interprètes diplômés pour 60 millions d’habitants dont 120 000 à 200 000 s’exprimant en langue des signes.

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Dans le dernier numéro du Journal de l’AFILS, je vous conseille l’article d’Émilie Coignon : « Le marché du travail des interprètes en Ile-de-France : quelle place pour les jeunes diplômés ? »

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4 réflexions sur “Malaise au sein de la profession

  1. Bonjour,

    Je viens aussi poser mes interjections ! :-)

    Tout du moins, proposer une opinion en considérant depuis un autre angle la situation ici exposée.

    Pour commencer, il s’avère que les choses se sont accélérées ces dernières semaines et qu’une majorité de jeunes diplômés est en emploi. Tiens donc ? La croissance repart ? Oui et non. Si les propositions sont tombées et pourraient indiquer que tout espoir n’est pas perdu, les statuts demeurent globalement précaires à coups de CDD et d’amplitudes plus ou moins larges, plus ou moins stables.

    J’ai lu et entendu à plusieurs reprises que les clients des services d’interprètes, qu’il s’agisse de particuliers ou de sociétés avaient laissé tomber la notion de fidélité. Il est un fait qu’il est de moins en moins rare de recevoir une demande adressée à une multitude de services voire tous ceux de la région. Regrettable à mes yeux car quand bien même on peut arguer que le boulot reste le même, les services ne fonctionnent pas à l’identique, ne proposent pas les mêmes conditions voire n’interviennent pas sur les mêmes situations.

    C’est un débat à part entière mais je m’en sers ici surtout pour dénoncer une tendance similaire dont se rendent coupables les jeunes diplômés. En effet, après des générations de personnes tombées dans ce domaine par vocation, passion et témoignant d’un grand intérêt, les profils actuels font pale figure et il est loin le temps où les visages des élèves étaient connus bien avant leur diplôme à force de les croiser sur tous les évènements en lien avec la LSF sur Paris et sa région.

    Cet état de fait et ce détachement est préjudiciable me semble t-il pour la qualité des services.

    Un des intérêts des stages pratiques (pas le principal mais intérêt quand même) est que l’élève puisse considérer différentes organisations, échanger avec ses tuteurs autour de leurs conditions de travail, prendre connaissance des points positifs et négatifs qui sont présents évidemment partout. Ceci, idéalement, afin de se faire une idée de ce qui semble lui correspondre à lui pour sa future carrière.

    Or, s’il est certain que nombreux sont ceux à ne pas avoir eu d’autres choix que d’opérer un cumul d’heures ici et là, ils sont aussi de plus en plus nombreux à se satisfaire sur la durée d’être multi-casquettes lorsque les services aimeraient parfois et propose d’augmenter l’amplitude horaire voire de faire passer le professionnel sur un temps complet.

    Un refus peut bien sûr s’entendre sur la base de différents arguments : variété de situations, richesse apportée par un panel plus large de collègues, alternance du travail en service et d’un poste en institution. Deux terrains, ok, pourquoi pas même si ça implique partie des inconvénients que je vais évoquer mais trois voire quatre services… WTF (ce n’est pas le blog de ma boite alors je m’autorise quelques vulgarités) !?!

    Les difficultés que j’y vois sont les suivantes :
    – participation moindre à la vie du service (volontaire ou subie)
    – implication moindre (volontaire ou subie là encore) ;
    – ce cumul peut engendrer des blocages sur certains aspects (communication, participation à certaines actions initiées par le service) du fait d’un conflit d’intérêts (conflit qui se retrouve d’ailleurs bien avant un quelconque projet lorsque en réunion ou à travers les communications internes, on voit passer des messages évoquant de manière plus ou moins sympathique son autre employeur) ;
    – tendance également à ne pas toujours suivre les préceptes et l’organisation propre au service car « je bosse que quelques heures ou occasionnellement donc je vais où on me dit d’aller pour agiter les mains et ça s’arrête là, pas le temps pour le reste ».
    – plus évidemment tout ce qui fait la solidité, la stabilité, la capacité d’un service à se projeter en ayant pleinement conscience de ce qui constitue sa force et son unité : une équipe.

    Sans compter qu’intervenir à gauche et à droite signifie aussi souvent intervenir pour deux entités dont les méthodes, les ambitions, la considération offerte sont diamétralement opposées (sans dire que l’un a raison et l’autre tort : simplement on ne travaille pas chez Leroy Merlin ET chez Castorama). Donc là encore, un non-engagement de la part des professionnels qui ne peuvent dès lors que modérément crier bien fort leur position (pour ceux qui en ont une) sans engendrer un nouveau conflit d’intérêt.

    Ceci peut expliquer pourquoi on voit peut de diplômés de moins de trois ans dans les échanges et rencontres autour de la profession même s’il est certain que la raison première est d’abord un manque d’intérêt.

    Bref, on peut répéter encore bien des fois que l’État pourrait faire ceci ou cela mais si les professionnels n’en ont cure…

  2. 120 000 s’exprimant en langue des signes… seulement ??? Mais c’est rien ! Ce chiffre est-il officiel ? Perso, je pense qu’il y en a plus que ca : il ne faut pas effectivement oublier les devenus sourds ou les malentendants / sourds oralistes qui pratiquent plus ou moins la LSF et qui font régulièrement appel à des interprètes comme vous…

    • Bonsoir,
      En réalité il n’existe pas de chiffres précis sur le nombre de locuteurs en LSF, pour différentes raisons : aucune enquête sérieuse n’a été menée sur ce sujet, comment déterminer le niveau minimum pour faire partie des locuteurs (qui confondent parfois français signé et lsf)…
      La fourchette est large puisque en fonction des sources elle va de 80000 à 300000.
      Selon une étude HID (Handicap Incapacité Dépendance) « 119000 personnes utilisaient la langue des signes en France métropolitaine » en 1998/99 (notez d’ailleurs le choix du verbe « utiliser » qui permet de rester très vague). Selon Wikipédia c’est entre 100000 et 200000 (mais sans référence).
      Bref c’est le grand flou et généralement le chiffre cité est de 120000 d’où mon choix, je vous l’accorde bien peu scientifiquement étayé.

      Stéphan

      • Merci pour la réponse, à laquelle j’adhère pleinement. Mais dire « 60 millions d’habitants dont 120 000 s’exprimant en LSF », hum, je suis plutôt dubitative ! Si ces 120 000 désignent les malentendants/sourds, alors pas un seul entendant ne sait signer ? ^^

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