La création de "néosimismes" (ou nouveaux signes)

Dans le monde des entendants, les nouveaux mots (ou néologismes) sont souvent véhiculés par les médias, comme les livres, la presse écrite, la télévision, internet… Dans le monde des sourds, les interprètes en langue des signes qui exercent à la télévision ou lors de conférences sont eux aussi un vecteur important de néosimismes (je me suis moi-même amusé à créer un néologisme à savoir "néosimisme" qui vient du grec néos-nouveau et simio-signe en prenant modèle sur néologisme, néo-nouveau, logos-parole).

Néanmoins, en tant qu’interprète, nous devons rester très prudent quant à leur utilisation et donc leur diffusion. Par exemple nous devons toujours nous assurer que le nouveau signe employé est correctement compris, qu’il ne crée pas de malentendus, qu’il ne s’agit pas d’un doublon avec un autre signe déjà existant…

Quoi qu’il en soit les néologismes/néosimismes sont indispensables à l’interprète en langue des signes. En effet, nous évoluons au sein d’une société qui change, se modernise et sans la création régulière de nouveaux signes (par exemple dans le domaine des nouvelles technologies : Internet, intranet, smart-phones, blog, visioconférences…) nos traductions vers la LSF deviendraient rapidement incompréhensibles, car déconnectée de la réalité, et beaucoup trop longues ou surchargées, car bourrées de périphrases, de mots épelés pour tenter de donner du sens à des concepts sans signe.

Heureusement pour les interprètes, la langue des signes est soumise aux mêmes règles que tout autre langue et elle évolue avec l’apparition de nouveaux signifiants (ou signes). Pour cela elle fait des emprunts à des langues des signes étrangères notamment pour les noms propres (personnalités, lieux géographiques…) ou à la langue dominante (le français) par l’intermédiaire de la dactylologie ou de la traduction littérale. Enfin, elle crée des "néosimismes" (ou nouveaux signes).
Attention ! il ne s’agit surtout pas pour l’interprète d’inventer des signes ex-nihilo, tentation fréquente qui guette les amateurs non formés qui s’improvisent traducteurs.
En effet, pour qu’un nouveau signe soit adopté par la communauté sourde il faut d’abord que le concept (le sens, la définition du mot) soit compris et acquis. Ensuite viendra la seconde étape à savoir la création du signe qui s’appuiera notamment sur l’iconicité de la langue des signes (autrement dit le "donner à voir"). Si on veut créer artificiellement un signe en premier, "en forçant la main" des sourds (désolé pour ce vilain jeu de mots), ce signe ne survit pas à la naissance d’un doublon créé par les sourds eux-mêmes et qui respecte quant à lui le génie de la LSF.

Afin d’illustrer ce mécanisme de création lexicale et le rôle de l’interprète dans ce processus, je vous propose un exemple que j’ai trouvé dans l’ouvrage : "L’interprétation en Langue des Signes". Il s’agit du terme schizophrénie.

Il y a vingt ans, le concept de schizophrénie n’existait pas en LSF. Pourtant à cette époque, les interprètes traduisaient déjà des cours de psychopathologie dans une école d’éducateurs spécialisés à Paris (l’EFPP).

Pour les étudiants entendants, le concept était inconnu mais leur langue véhiculant déjà ce signifiant ils avaient un mot français à leur disposition (même si ce signifiant avait sans doute un sens très vague, une maladie psychique, certes, mais laquelle?).
Pour les étudiants sourds, leur langue ne possédant pas de signifiant gestuel, le mot fut donc écrit au tableau.
Sourds et entendants étaient en quelque sorte à égalité devant ce nouveau signifiant graphique.

Puis l’enseignant expliqua la notion. L’interprétation en LSF fonctionnant en simultané, à la fin de la séance les étudiants entendants et sourds avaient acquis un nouveau concept. La seule différence résidait dans le fait que les entendants avait déjà un signifiant (ou terme) pour le nommer en français ce qui n’était pas le cas des sourds en langue des signe française.

Dans un premier temps les interprètes avaient utilisé le mot écrit au tableau. Puis ce mot beaucoup trop long à dactylologier revenant sans cesse ils ont eu recours à un "code commun" c’est-à-dire un signe provisoire, ad hoc. En l’occurrence il s’agissait de la lettre "S" accompagnée de la labialisation du mot français "schizophrénie".
Les sourds reprirent ce code commun en le transformant immédiatement : il devint une suite de lettres "SCH" épelées dans l’espace suivi du signe [etc] le tout accompagné d’une vague labialisation.
Puis quelques semaines plus tard ils se mirent d’accord sur un signe n’ayant rien à voir avec le signifiant français mais respectant les règles de l’iconicité inhérente à la LSF.

Il s’agit de la main plate descendant au milieu du visage (évoquant une division), puis arrivant au niveau du cou se resserrant en fermant le poing pour partir vers l’extérieur (signe qui signifie "esclave").

cliquez sur l’image pour voir le signe "schizophrénie"

.
"Esclave d’une division mentale" pourrait en être la traduction littérale ce qui est une assez belle définition de la schizophrénie.
Ainsi, un nouveau signe était né grâce à un groupe d’étudiants. Puis il fut transmis par les interprètes à la génération suivante d’étudiants et par les sourds hors de l’école. Quelques années plus tard il circulait dans tous les milieux où les sourds travaillent dans le domaine de la santé mentale.
La LSF avait acquis un nouveau concept puis un nouveau signifiant.
Quant aux interprètes, grâce à ce nouveau signe, il pouvait produire une traduction plus précise et plus efficace.

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