La dactylologie

Je vous l’ai déjà dit, on demande régulièrement aux interprètes en langue des signes si on peut tout traduire et invariablement nous répondons oui (avec un charmant sourire) aussi bien du français vers la LSF qu’inversement de la LSF vers le français.

De fait, la langue des signes française est soumise aux mêmes phénomènes de création lexicale que toutes les autres langues.
Pour suivre l’évolution de la société, elle se « modernise » continuellement, de nouveaux signes apparaissent (internet, nanotechnologies, blog …), d’autres tombent en désuétude.
En outre, du fait de la longue interdiction de l’emploi de la langue des signes française dans l’enseignement (à la suite du Congrès de Milan en 1880) et de sa récente réutilisation dans de nombreux domaines spécialisés, le manque de vocabulaire est comblé par l’afflux important de néologismes (création de nouveaux signes). Toutefois, les processus de création et de diffusion prennent du temps et il arrive que les signeurs ne connaissent pas encore les néologismes ou que leurs créations ne soient pas encore stabilisées.
Il faut alors avoir recours à la dactylologie qui peut venir compenser ce manque de vocabulaire.

Historiquement, la dactylologie française (qui est très différente de l’anglaise, très compliquée, un peu de l’américaine, sans doute de la japonaise etc.) est dérivée de l’alphabet utilisé par un instructeur espagnol, Juan Pablo Bonet (1573-1633), disciple de Pedro Ponce de Leon. Juan Pablo Bonet enseignait aux enfants sourds de la noblesse les sons du langage parlé, lettre par lettre, à l’aide d’un alphabet  manuel.
Le terme «dactylologie» est composé de deux mots grecs qui signifient «langage des doigts». La dactylologie ou épellation est un alphabet manuel qui est utilisé comme un outil permettant d’introduire une modalité écrite au moyen des gestes. Elle consiste à former successivement une séquence de configurations manuelles qui correspondent chacune à une lettre de l’alphabet de manière à composer un mot (il s’agit d’écrire dans l’espace en quelque sorte).
L’alphabet de la LSF est composé de vingt-six signes plus ou moins arbitraires pour les lettres de l’alphabet. En effet, certains signes ressemblent à la graphie de la lettre écrite.

Contrairement aux signes, les mots épelés ont une organisation interne séquentielle (une lettre puis une lettre puis une lettre…) car ils représentent nécessairement un mot d’une langue écrite, il s’agit donc d’un transcodage. On peut dire que l’épellation fait partie des emprunts directs opérés par la LSF sur les langues écrites.

La dactylologie est régie par certaines règles de fonctionnement. Tout d’abord, elle est réalisée dans un espace spécifique appelé : espace d’épellation. Cet espace se situe devant l’épaule du signeur du côté de sa main dominante. La dactylologie s’effectue avec une seule main c’est-à-dire la main droite pour les droitiers ou la main gauche pour les gauchers. Il ne faut pas changer de main d’une lettre à l’autre. De plus, elle s’effectue face à son interlocuteur afin que celui-ci puisse avoir une perception visuelle globale et aisée du terme dactylologié. Ce dernier ne doit pas être rythmé lettre par lettre mais il doit rester sur le même plan avec la main fixe. Dans la situation où deux lettres identiques se suivent dans le terme épelé, il faut faire un petit mouvement latéral vers l’extérieur du corps avec la même lettre. Ce phénomène indique aux interlocuteurs le doublement d’une lettre. Enfin, en dactylologie les accents sont facultatifs, ils peuvent être réalisés avec l’index de la main.

Il faut noter ici, qu’il existe une différence d’appréhension de la dactylologie face aux néologismes entre les locuteurs signeurs et les interprètes.
En effet, un locuteur signeur, lors d’une simple conversation, n’aura pas recours systématiquement à la dactylologie lorsqu’il se trouve face à un manque de vocabulaire spécifique. Il aura tendance à utiliser une autre stratégie pour faire comprendre son idée : il est en situation de discours spontané dont il est l’auteur, il a le temps de trouver/chercher une formulation permettant d’éviter l’utilisation du signe/mot qui lui est inconnu.
C’est pourquoi, dans ces situations de communication, la dactylologie est essentiellement utilisée pour traduire des noms propres dont on ne connaît pas le signe (noms de famille, lieux, marques etc.). Récemment je racontais mes vacances à un ami sourd mais ne connaissant pas le signe pour la ville d’Hurghada en Égypte je devais systématiquement dactylologier le nom.

Voici un exemple proposé par une collègue interprète :
Un locuteur signeur veut énoncer ce propos : « mon enfant a de l’acné ».
S’il ne connaît pas le signe adéquat pour dire acné, il peut signer en LSF de cette façon : [MON] [ENFANT] [LUI] [BOUTONS] [TYPIQUE] [ADOLESCENT]. Le référent signé [ACNE] n’existant pas en LSF (du moins à ma connaissance), les locuteurs signeurs utilisent ce qu’on appelle une périphrase.
C’est une figure de style qui consiste à remplacer un terme par sa définition ou par une expression plus longue. En l’occurrence, il s’agit à dire en plusieurs termes ce que l’on pourrait exprimer en un seul, le but étant de faire passer le sens sans pour autant utiliser la dactylologie.
Ainsi, dans cet exemple, le locuteur signeur n’a pas besoin d’avoir recours à la dactylologie car il utilise l’idée générale de « boutons liés à l’adolescence » qui permet aisément de comprendre ce dont il s’agit.

En revanche, pour les interprètes en situation d’interprétation, celui-ci aura recours à la dactylologie.
Reprenons le même exemple. Un locuteur entendant raconte : « mon enfant a de l’acné », l’interprète pourra traduire cette affirmation ainsi : [MON] [ENFANT] [BOUTONS] [QU'ON NOMME] [ACNE].
On a alors recours à la dactylologie pour le dernier terme car « acné » n’a pas d’équivalent signé [ACNE] en LSF.
Nous pourrions bien sur imaginer des périphrases mais souvent la situation d’interprétation simultanée offre peu de temps de réflexion pour trouver la périphrase la plus fidèle à l’intention du locuteur. De plus, il est possible qu’au-delà de l’idée de périphrase, le locuteur ait l’intention de faire passer des termes spécifiques dans son discours, par exemple lors d’une consultation médicale. Dans ce cas, le recours à la dactylologie est indispensable car même si le sens est retransmis fidèlement, l’interprète se doit de communiquer les termes exacts du discours du locuteur.
Donc, la dactylologie, lorsqu’il n’existe pas d’équivalent en LSF, peut être le meilleur moyen pour rester fidèle à l’intention du locuteur qu’on traduit.

Néanmoins, quelques que soient les situations, on essaye d’utiliser cette technique avec parcimonie.
En effet, dactylologier vite et clair demande un long entraînement et généralement on « perd du temps » par rapport à l’énoncer oral. Donc pour l’interprète elle est source d’un décalage très important parfois difficile à rattraper.
Et à l’inverse, réceptionner un terme épelé avec des lettres écrites dans le vide est très compliqué. Comme le souligne Snana qui raconte sur son blog son apprentissage de la LSF, « on le suit jusqu’à la 6ème lettre et puis on décroche ».
En effet, généralement on reconnaît les 2-3 premières lettres, les 2-3 dernières et pour le reste on invente, on imagine, on comble en espérant trouver la bonne solution.

Et lorsque que vous aurez parfaitement acquis les mécanismes de la dactylologie de la langue des signes française, vous pourrez vous initier à la dactylologie du hiéroglyphe égyptien :

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