Code éthique (3) : la fidélité

Après une parenthèse qui a eu l’avantage de souligner ce que n’est pas un interprète en langue des signes et l’importance (in situ) du code déontologique pour assurer une traduction de qualité, poursuivons notre voyage avec l’article 2 du Titre premier sur la fidélité au discours :

"L’interprète est tenu de restituer le message le plus fidèlement possible dans ce qu’il estime être l’intention du locuteur original".

Cliquez sur l’image pour voir signer “fidélité” 

.
Autrement dit, l’interprète doit saisir le sens du discours pour le traduire vers la langue cible. D’où l’impérieuse nécessité de comprendre le message énoncé même quand il s’agit d’un cours universitaire de physique quantique, ce qui peut nous amener à demander des éclaircissements supplémentaires afin d’être sur que nous traduisons correctement la pensée de l’auteur.
Il ne s’agit surtout pas de traduire des mots sinon ce serait du transcodage. Au contraire, pour être fidèle au sens, il faut souvent être infidèle aux mots.
Un exemple de l’anglais vers le français : "I am cold" se traduira par "j’ai froid" et non "je suis froid" (sauf si vous traduisez un mort-vivant).
Il en va de même avec la langue des signes française. On ne traduit jamais un mot/un signe mais le sens d’une phrase vers une autre langue (le français ou la LSF), d’où la nécessité de décaler pour comprendre l’intégralité du sens et l’intention du locuteur qui devra imprégner votre traduction (est-il sérieux, y-a-t-il de l’ironie dans ses propos ? ).
Les mots ne sont que des véhicules qui transportent le discours. Tout notre art consiste à faire transiter le sens d’une langue et d’une culture vers une autre langue et culture sans l’altérer.

Par exemple, si je veux traduire fidèlement des expressions figées ou des proverbes c’est le sens que je vais transmettre (car je connais la culture qui s’y rattache), pas une traduction littérale mot à mot.
Je me souviens d’ailleurs d’un cours durant ma formation ou nous devions réfléchir sur comment traduire des proverbes africains. Par exemple (rien que pour le plaisir car ils sont toujours savoureux) : "l’ombre du zèbre, n’a pas de rayures"  ou "tout a une fin, sauf la banane qui en a deux !".
Pour revenir au français/LSF, l’expression française "c’est du pipeau" (c’est n’importe quoi) ne sera pas traduite par une flûte mais par une personne jouant du violon. Interpréter fidèlement c’est aussi adapter sa traduction à la culture de l’un et de l’autre, en ce qui me concerne le monde des entendants et le monde des sourds. .

Car la fidélité consiste à interpréter dans une autre langue, et au plus juste, le "vouloir dire" du locuteur original tel que l’a défini Danica Seleskovitch : "interpréter, ce n’est pas seulement comprendre les mots, mais comprendre à travers les mots le vouloir dire de celui qui parle, c’est ensuite l’exprimer de façon intelligible".
Être fidèle, c’est ne rien retrancher ni ajouter au discours. Pour respecter la notion de fidélité, l’interprète ne doit ni résumer, ni paraphraser, ni exagérer. Il doit bien faire attention de ne pas changer le sens de l’information communiquée. Il doit interpréter tout ce qui est dit : il ne lui appartient pas de déterminer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas.

En outre, s’il veut être fidèle, l’interprète doit pouvoir retranscrire l’intonation et le rythme du locuteur. Lorsqu’une personne s’exprime avec un débit rapide ou lent, il doit faire ressentir cette expression dans l’élocution via son interprétation, sa façon de signer s’il traduit vers la LSF.
Par exemple dans les journaux télévisés "l’homme de la rue" interviewé par le journaliste est peu habitué à cet exercice : il recherche ses mots, il peut se montrer arrogant ou intimidé etc. Il est important que l’interprète fasse transparaître le style de son expression.

Notez qu’en écrivant cela, nous ne faisons que reprendre le schéma de communication proposé par  Roman Jakobson et décrivant les différentes fonctions du langage. Parmi les multiples fonctions, nous retiendrons pour illustrer notre propos :
– la fonction expressive : l’émetteur du message informe le destinataire sur ses pensées, son attitude, ses émotions via l’intonation, le timbre de voix, le débit de parole…
– la fonction poétique : elle fait du message un objet esthétique et inclut la forme que l’on donne au message, le ton, la hauteur de la voix…

Interpréter requiert donc une double activité : être fidèle au sens et à l’intention du locuteur.
Pour prendre un exemple concret, ce devoir de fidélité explique pourquoi nous sommes obligés parfois, d’interrompre le locuteur, par exemple lors d’une réunion de service dans une entreprise ou une administration quand celui-ci accroché à ses fiches débite ses phrases à un rythme effréné. Inévitablement on décroche dans la traduction (or je suis sensé tout traduire). Il faut donc le stopper puis lui indiquer, diplomatiquement, qu’on ne peut pas le traduire à ce rythme et qu’il serait aimable de ralentir un peu son débit (généralement pour le plus grand soulagement de ses collègues qui le suivaient encore moins que nous). Cela est également vrai quand nous traduisons vers le français une personne sourde qui produit un nombre astronomique de signes à la minute.

Être fidèle dans la traduction des échanges en réunion nécessite aussi pour l’interprète de savoir correctement «piloter» les débats.
Il arrive fréquemment systématiquement que les participants se coupent la parole, l’un pour contester une idée, l’autre pour ajouter une information…
Il est impossible de traduire fidèlement trois (voire plus) personnes qui parlent en même temps (un interprète normalement constitué ne possède que deux mains) et je ne peux pas, non plus, décider de mon propre chef qui (ou ce qui) est le plus important à traduire.
Il faut alors parvenir à discipliner les intervenants. Soit par une simple formule «je suis désolé mais l’interprète ne peut pas vous traduire si vous parler tous en même temps», soit en indiquant à la personne sourde que ça parle dans tous les sens afin que de lui-même il interrompe le brouhaha en réclamant que chacun parle à son tour.

Ainsi grâce à notre devoir de fidélité dans l’interprétation, c’est le respect de la parole de chacun qui est promu.

A suivre : la neutralité

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